C’est une vieille connaissance, presque une amie. Emblème d’un savoir généreux qui se répand à la ronde, la célèbre Semeuse au pissenlit de Larousse accompagna nos premiers pas dans la lecture tout en supervisant notre recherche du sens et des sens.
Créée en 1890 par Eugène Grasset, maintes fois transformée depuis, la jeune femme à la chevelure serpentine et au geste délicat nous sert aujourd’hui de guide – en complicité avec la conservatrice et commissaire Catherine Lepdor – pour partir à la rencontre de ce Suisse naturalisé Français auquel le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne consacre une grande rétrospective qui s’ouvre le 18 mars.
Pourquoi la Semeuse? Parce que cette image, qui a fait le tour du monde, révèle les nombreux talents et facettes d’un artiste qui s’est distingué aussi bien dans l’affiche, l’illustration, la céramique et le mobilier que dans le vitrail et la typographie. Né en 1845 à Lausanne, fils d’ébéniste, Eugène Grasset a d’ailleurs laissé le souvenir d’un travailleur acharné, désireux de tout maîtriser et de tout comprendre, un homme de savoirs clairement élitiste et passablement misogyne.
Après des études vite interrompues en architecture au Polytechnicum de Zurich, et après un voyage en Egypte, il s’installe en 1871 à Paris – où il restera jusqu’à sa mort en 1917. Sa rencontre avec l’imprimeur Charles Gillot sera déterminante pour le reste de sa carrière. L’homme lui commande en effet ses premiers travaux d’envergure: le mobilier de sa maison et l’illustration de deux récits médiévaux. Il lui ouvre également la porte de prestigieux commanditaires, dont celle des Editions Larousse.
Semeuse: Grasset voit double. Avec un sens de l’efficacité et une maîtrise de la composition qui n’ont rien à envier aux graphistes contemporains, Eugène Grasset dessine, en 1890, cette Semeuse qui sera la «marque» de Larousse. Certes, le pissenlit et la devise «Je sème à tout vent» se trouvent déjà dans un premier logo datant de 1876 et conçu par l’architecte et décorateur français Emile Reiber. Eugène Grasset leur donne néanmoins une tout autre dimension.
Développant une idée de Georges Moreau (cofondateur de Larousse), il personnifie la dispersion du savoir, ajoute la femme à la fleur, remplace le vent par le souffle et oblitère la composition d’un grand L évoquant les enluminures médiévales qui lui sont chères. On appréciera aussi la longue chevelure décorative toute en volutes botticelliennes, le raffinement du dialogue des deux cercles (dont celui éphémère de la fleur) et le traitement des aigrettes stylisées travaillées comme les motifs d’une tapisserie.
Sept ans plus tard, Eugène Grasset réalise une deuxième version que l’on trouvera sur les affiches et la couverture des dictionnaires. Couronnée de lauriers, sa Semeuse y est devenue plus allégorique. Elle s’inscrit désormais dans un paysage stylisé.
Le châle noué autour des seins et la robe aux plis serrés ont eux aussi disparu pour laisser place à un buste dénudé. Enfin, le mouvement des aigrettes a changé: elles tombent désormais du ciel vers la terre, comme si la jeune femme avait pris place parmi les nuages.
La passion des fleurs banales. Tant d’amour et d’efforts pour un vulgaire pissenlit! Et Grasset ne s’en tient pas là! Parallèlement, il publie avec ses élèves La plante et ses applications ornementales, un traité qui réunit et analyse une vingtaine de spécimens de chez nous dont la glycine, le muguet, la capucine, la jonquille ou le perceneige.
Contrairement à ses prédécesseurs attirés par l’exotisme, il prône le retour à la nature et à l’observation directe des plantes qui seule permet l’innovation et la liberté. Dans son livre de modèles, chaque fleur est abordée et déclinée en différentes planches qui conduisent du naturalisme le plus fidèle à une stylisation géométrique et décorative proposant un motif «prêt à l’emploi».
Rigoureux, systématique et quasi scientifique, Grasset le sera aussi dans son traitement des nuages. Fasciné par ce phénomène naturel en constante évolution, il lui accorde une grande place dans ses affiches comme dans sa peinture.
Ondulants telles des flammèches échappées de la chevelure, on en trouve d’ailleurs de très beaux spécimens dans la deuxième version de la Semeuse. Mais là encore, pas question d’inventer. Cirrus, cumulus, stratus ou nimbus, Grasset fut un observateur passionné du ciel et de ses métamorphoses.
Un homme de lettres. Les deux versions de la Semeuse préfigurent encore une autre passion de Grasset: son amour de la lettre qui, dans ses productions, fait toujours l’objet d’un soin particulier. A la fin des années 1890, l’artiste crée même son propre caractère, «l’une des toutes premières productions typographiques à être commercialisées sous le nom même de son concepteur.
Jusque-là, les caractères portaient généralement le nom de leurs fonderies», relève François Rappo dans le catalogue. A l’occasion de l’exposition, ce spécialiste a lui-même réalisé une digitalisation du romain et de l’italique de Grasset qui sont utilisés dans l’affiche et l’ouvrage qui l’accompagnent.
Une manière originale et stimulante de rappeler que l’artiste, cent ans après, a encore bien des choses à nous dire. Et ce n’est pas la belle au pissenlit qui le contredira. Même si elle a été largement redessinée et n’est plus aujourd’hui qu’un visage épuré, elle reste toujours l’aiguillon de notre curiosité et la garante de notre humilité.
«Eugène Grasset. L’art et l’ornement». Lausanne. Musée cantonal des beaux-arts. Du 18 mars au 13 juin, ma-me 11 h-18 h, je 11 h-20 h, ve-di 11 h-17 h. A cette occasion paraît un important catalogue dont les essais ont été confiés à une équipe de dix chercheurs suisses et français.
Profil
Eugène Grasset
1845 Naissance à Lausanne.
1871 S’installe à Paris.
1890 La première Semeuse.
1891 Naturalisation française.
1897-1900 Crée le caractère Grasset.
1900 Présente ses bijoux à l’Exposition universelle.
1917 Meurt sur le quai de la gare de Sceaux, en se rendant au travail.
La dispersion du savoir
Histoire d'un emblème
1876 Le premier logo de Larousse, conçu par l’architecte et décorateur français Emile Reiber.

1890 Le passage du pissenlit à la Semeuse est une idée de Georges Moreau, cofondateur de Larousse. Partant de son croquis, Eugène Grasset réalise une première version qui figurera dans la plupart des ouvrages Larousse jusque dans les années 1950.

1897 La deuxième Semeuse de Grasset que l’on trouvera sur les affiches et au début du Nouveau Larousse illustré.

1955 L’artiste décorateur et graphiste français Jean Picart Le Doux modifie profondément la Semeuse. Sa version sera utilisée jusqu’en 1970, où l’on revient à celle de Grasset.

1993 La Semeuse aujourd’hui, un logo au graphisme épuré réalisé par le studio du designer Yann Pennor’s à partir d’un dessin de Jean Pham Van My. La devise est désormais dissociée du graphisme.

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