Si les deux otages suisses sont au secret depuis cinq semaines à Tripoli, c’est à cause de la publication dans la Tribune de Genève des deux photos d’identification judiciaire de Hannibal Kadhafi. C’est en tout cas ce qu’affirme Miguel Stucky. L’entrepreneur vaudois dont le collègue Rachid Hamdani est un des Helvètes retenus en Libye en appelle à Genève. Pour lui, les autorités du bout du lac doivent accepter enfin de venir à la table des négociations pour permettre de trouver un compromis. Compromis qui représentera le prix à payer pour rétablir l’honneur de M. Kadhafi et permettre la libération des deux otages. Interview d’un homme qui, depuis le début de la crise, est au front.
Dans une lettre ouverte que vous avez adressée à Laurent Moutinot, le ministre genevois de la Police, et qui a été publiée hier notamment sur le site hebdo.ch, vous affirmez que la publication, en septembre, dans la Tribune de Genève des deux photos d’identification judiciaire de Hannibal Kadhafi est une catastrophe. Vous estimez également que la personne qui les a transmises au journal «porte l’entière responsabilité du sort actuel des deux otages» suisses en Libye. Ce sont de graves accusations. Celui ou celle qui a fait cela est un criminel. Je doute que ce soit un hacker de la Tribune de Genève qui les ait obtenues en piratant le réseau informatique de l’Etat. Cette personne qui fait certainement partie des services de Monsieur Moutinot doit se dénoncer pour abréger l’enquête.
Pourquoi? Parce que c’est un délit. Je doute que ce soit légal de diffuser des photos d’identité judiciaire. Mais, surtout, c’est un crime parce que cette diffusion a stoppé le processus de libération des otages.
Cela dit, ce ne sont que des images… Mais, pour les Libyens, c’est une nouvelle humiliation, très grave, à l’encontre de l’un des membres de la famille Kadhafi. La Libye avait accepté les excuses présentées le 20 août par le président de la Confédération Hans-Rudolf Merz à Tripoli et signé un accord prévoyant de rétablir des relations normales entre la Suisse et la Libye dans les soixante jours. Le premier ministre libyen a promis à Merz que les deux otages pourraient rentrer prochainement en Suisse. A partir de là, tout était réglé. Le Tribunal arbitral devait déterminer les erreurs de chacun et l’affaire aurait suivi son cours.
Peut-être, mais Rachid Hamdani et Max Göldi, qui devaient rentrer avant la fin août, n’étaient toujours pas en Suisse à ce moment-là… Mais ce n’était qu’une question de temps. Ils avaient récupéré leur passeport, ils devaient se présenter devant le procureur le dimanche 6 septembre à 11 heures, recevoir leur visa de sortie. Tout roulait. Nous étions optimistes. Leurs places étaient réservées dans l’avion d’Alitalia de 14 heures le 6 septembre. Mes contacts à Tripoli m’appelaient pour me demander quand j’allais me rendre en Libye pour reprendre mes affaires. Et voilà que, le 4 septembre, la Tribune de Genève publie ces deux photos. Tout s’arrête!
Et aujourd’hui? La situation est pire qu’avant l’intervention remarquable et nécessaire de Merz. Les deux Suisses ont été enlevés par les services libyens qui leur ont tendu un piège. Croyant qu’ils allaient subir un dernier contrôle médical avant de revenir en Suisse, ils sont entrés dans une salle de consultation d’un hôpital de Tripoli. C’est là qu’ils ont été kidnappés et qu’ils ont disparu. Depuis cinq semaines, nous n’avons plus de nouvelles d’eux.
On vous sent inquiet? Oui, très inquiet. Ils sont au secret, sans contact avec personne, ni leur famille, ni leur avocat, ni leur ambassade. Ils ne savent pas ce qui va leur arriver. Comment ne pas aller mal dans de telles conditions. Psychologiquement, ce qu’ils vivent est extrêmement éprouvant. Et, physiquement, ils sont aussi à bout. J’ai peur pour leur santé, pour leur vie.
Quelle est la solution? Aujourd’hui, il faut l’union sacrée nationale derrière nos deux otages pour les sauver. Le peuple suisse doit se lever et faire du bruit afin de toucher l’opinion internationale, en particulier africaine et arabe pour l’informer que deux Helvètes sont retenus de force, alors qu’ils ne sont coupables de rien du tout. Je suis certain que Berne fait tout ce qu’il faut pour trouver une issue à la crise. Mais, visiblement, ce n’est pas suffisant.
D’où votre lettre ouverte à Laurent Moutinot? Exactement. Une solution existe, j’en suis convaincu. J’en appelle aux autorités genevoises, au premier chef à M. Moutinot, qui doit admettre que des erreurs ont été commises à Genève, en juillet 2008 et le 4 septembre 2009, et accepter de participer aux négociations. J’ai essayé de le convaincre, jusqu’à ce jour sans succès.
Comment l’expliquez-vous? Parce que Genève est convaincue d’avoir fait tout juste et que ses autorités font preuve d’une certaine arrogance. M. Moutinot en particulier est partisan de la ligne dure. Il m’a affirmé, en février dernier, qu’il préférerait sacrifier les otages plutôt que de négocier avec leurs ravisseurs. Depuis le début d’ailleurs, Genève met les pieds au mur. Pourtant, c’est là que se trouve une des clés principales du problème. Genève doit assumer ses responsabilités et venir à la table des négociations.
Et les 50 millions de dollars de rançon réclamés par la famille Kadhafi? C’est, paraît-il, une de leurs exigences depuis la publication des images de Hannibal, alors que Merz avait réussi à effacer ce point de l’accord (lire son interview dans L’Hebdo du 1er octobre). Je pense que n’est pas une question d’argent, mais le symbole qu’il représente, soit le prix de l’honneur bafoué de M. Hannibal Kadhafi. La Suisse s’est excusée, elle doit encore reconnaître ses erreurs, demander à M. Kadhafi ce qu’il veut pour le rachat de ces erreurs et de son honneur, négocier directement avec lui et payer le prix qui sera convenu. Nous n’avons pas d’autre choix si nous voulons que les deux otages puissent rentrer en Suisse et retrouver enfin leur famille.
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