L’Histoire les a rapidement oubliées, passant sur leur existence comme chat sur braise. Absentes des manuels scolaires, peu étudiées par les spécialistes, leur rôle a pourtant été déterminant.
Violées, trompées, sacrifiées, elles se sont aussi montrées triomphantes et imbues de pouvoir, quitte à en devenir des êtres sanguinaires.
Elles, ce sont les femmes de dictateur. Ces maîtresses, égéries ou Pygmalions qui ont partagé la vie, voire façonné les figures les plus tyranniques du XXe siècle. Adolescentes romantiques, grandes bourgeoises intellectuelles ou femmes à poigne en quête d’hégémonie, elles ont toutes en commun d’avoir aimé un despote célèbre.
En entrant dans l’intimité de huit dictateurs – Mussolini, Lénine, Staline, Salazar, Bokassa, Mao, Ceaucescu, Hitler – par le vecteur des femmes qui les ont côtoyés, Diane Ducret renverse les idées reçues en mettant en lumière ce que peu ont cherché à comprendre, à savoir la relation intrinsèque entre le pouvoir et la sexualité, et la place cruciale des femmes dans l’entreprise de domination des tyrans, que cela soit sur un plan privé ou dans l’arène publique.
L’attrait érotique, ressort du pouvoir?
Le pouvoir absolu serait-il un aphrodisiaque absolu? A voir leur physique ingrat, difficile de croire qu’Hitler et Mussolini étaient adulés comme des stars hollywoodiennes. Et pourtant, ces apôtres du totalitarisme étaient considérés comme de véritables sexes-symboles aux yeux des femmes de l’époque.
Pour preuve, Adolf Hitler a reçu à lui seul davantage de missives que Mick Jagger et les Beatles réunis. Les femmes allemandes étant particulièrement prolifiques et parfois terriblement explicites – nombreuses sont celles à déclarer vouloir offrir une descendance au guide de la nation – ce ne sont pas moins de 12 000 lettres qui arrivent à la Chancellerie privée du Führer durant l’année 1933.
«Aujourd’hui cela semble totalement incompréhensible. Nous voyons Hitler comme quelqu’un de petit, nerveux, horrible sur tous les plans. Pourtant, à l’époque, c’est le célibataire le plus courtisé d’Allemagne», relève Diane Ducret.
Véritable héros de la patrie, Dieu vivant aux yeux de certaines, Mussolini n’est pas en mal de déclarations enflammées. En effet, le Duce reçoit entre 30 000 et 40 000 lettres par mois durant ses années de règne.
De même, et contre toute attente, Mao déchaîne aussi les passions. Très porté sur la chose, le Grand Timonier théorise de manière extrêmement précise le rôle du sexe dans sa vie et son oeuvre politique, faisant de la sexualité un de ses fondamentaux.
Ainsi, «pour les élues qui parviennent jusqu’à la chambre de Mao, servir au plaisir sexuel du président est un honneur sans pareil, dépassant leurs rêves les plus extravagants», constate l’auteure.
Jouant de leur sex-appeal, les dictateurs n’hésitent pas à se servir de cet atout comme arme de propagande. Le pouvoir dictatorial ayant cela de particulier qu’il est incarné par une seule personne, les capacités viriles des despotes sont systématiquement mises en avant, transformant le pouvoir absolu en un aphrodisiaque hors pair.
«Les femmes ont joué un rôle majeur dans l’accession au pouvoir des dictateurs, explique Diane Ducret. En répondant pleinement à leurs charmes elles ont constitué de facto un formidable appui politique.
En effet, en 1933, aux élections du Reichstag, la moitié des électeurs qui votent pour Hitler sont des femmes. Sans elles, il ne serait certainement pas arrivé à la tête du pays.»
Femmes de despote, quelle influence?

Si les dictateurs se révèlent très souvent de véritables machines à broyer dans l’intimité du couple, certaines femmes ont toutefois joué un rôle clé dans le parcours des tyrans. «Celles qui partagent leur vie n’ont pas toutes le même profil, explique l’historienne. En effet, certaines sont des précieuses ridicules, d’autres de vraies chiennes de pouvoir.» Décryptage.
Les gourgandines.
Peu influentes et peu écoutées, de nombreuses adolescentes romantiques aussi fraîches que naïves ont jalonné la vie des dictateurs. Les plus représentatives sont sans aucun doute Eva Braun, dans le cas d’Hitler, et Clara Petacci, l’une des maîtresses de Mussolini.
Toutes deux se rêvent actrices, aiment les belles tenues et la vie ostentatoire que peut leur offrir le pouvoir. Malgré leur légitimité limitée, elles arrivent pourtant à faire céder ces tyrans sur leurs nombreux caprices, en les obligeant notamment à rompre avec leurs maîtresses ou en les traînant de force durant des heures dans les magasins.
Scène aussi incongrue qu’insolite, Eva Braun qui déteste la chienne d’Hitler, Blondie, contraint régulièrement un Führer soumis à la supplier à genoux pour que l’animal puisse les rejoindre.
Les «Pygmalions».
Grandes bourgeoises intellectuelles ou idéologues reconnues, les femmes Pygmalions jouent, quant à elles, un rôle décisif dans la vie des dictateurs. «Elles apprennent à ceux qui ne sont alors que de simples benêts comment s’habiller, manger et parler en société», appuie Diane Ducret.
Ainsi, la première fois qu’Angelica Balabanoff – révolutionnaire aristocrate – voit Mussolini, il vit comme un clochard à Lausanne. Séduite par son charme et ses capacités d’orateur dans le cadre d’un meeting ouvrier, elle le prend sous son aile et lui ouvre les voies du socialisme.
D’elle, Mussolini affirme: «Si je ne l’avais pas rencontrée en Suisse, je serais resté un petit activiste de parti, un révolutionnaire du dimanche.» Quant à Margherita Sarfatti, intellectuelle influente, elle n’est pas étrangère à l’avènement du fascisme.
Tout en nommant Mussolini rédacteur en chef du journal qu’elle détient, lui mettant ainsi le pied à l’étrier, elle va aussi convaincre un Duce très hésitant à entamer la marche sur Rome.
De même, le Führer trouve en Helen Bechstein – l’épouse de l’héritier des pianos Bechstein – et Winifred Wagner – la belle-fille du compositeur – de vraies mères de substitution.
Simple soldat, Adolf s’habille alors en culotte de peau et refuse catégoriquement de porter des pantalons. Conscient qu’il doit apprendre à séduire les foules comme les femmes, il puise son assurance auprès de celles qui vont l’éduquer et lui donner accès aux salons du grand monde.
Une bonne opération puisque «l’ancienne aristocratie prussienne et la bourgeoisie déçue de Weimar vont offrir de véritables fortunes de manière spontanée à Hitler. Grâce à quoi il peut financer copieusement le Parti national-socialiste. »
Lénine, quant à lui, s’entoure d’idéologues convaincues. Nadia Kroupskaïa, sa femme, et Inessa Armand, sa maîtresse prophétesse de l’amour libre, accompagnent Vladimir Ilitch Oulianov dans son quotidien.
Embrassant la doctrine communiste, elles vont le suivre corps et âme dans sa quête du pouvoir, l’aidant notamment dans sa démarche de séduction politique des femmes et adaptant sa théorie de la révolution aux mouvements féministes du début du siècle.
Les chiennes de pouvoir.
Assoiffées par le pouvoir, certaines compagnes de dictateurs cassent résolument l’image de la femme douce et maternelle trop souvent véhiculée par l’Histoire. Elena Ceausecu et Jiang Qing, dernière épouse de Mao, en sont les figures les plus emblématiques. «Elles veulent dominer à tout prix, quitte à devenir de véritables cheffes de systèmes mafieux», constate Diane Ducret.
Au contact de Mao, Jiang quitte son statut d’actrice et se transforme en responsable militaire. En 1966, elle est nommée conseillère culturelle au sein de l’armée, parvenant à guider un bataillon de six millions d’hommes en matière de littérature, musique, danse et opéra.
A armes égales avec d’autres dirigeants du Parti, elle porte l’uniforme militaire masculin et se présente comme un soldat dans toutes les réunions du comité. Nommée par Mao chef adjoint de la Révolution culturelle, c’est elle qui mène, en sousmain, la Grande Révolution.
Le 25 janvier 1981, Jiang Qing est condamnée à mort pour avoir persécuté 200 000 Chinois et avoir fait disparaître tous ses opposants dans d’obscures circonstances.
Elena Ceausescu se révèle également prête à tout pour parvenir au pouvoir. Suite à l’accession de son mari au poste de secrétaire général du Parti communiste roumain en 1965, le couple fomente une stratégie politique ambitieuse.
«Chacun aura son domaine dont il devra se rendre maître: Nicolae veut faire exister la Roumanie sur l’échiquier diplomatique international, Elena veut conquérir une crédibilité intellectuelle.»
A force de doctorats factices, l’ouvrière modeste devenue bourgeoise prend finalement les rênes de toute la planification de l’Etat en matière de recherche scientifique, devenant ainsi le numéro deux du parti.
Très sévère à l’égard de ses compatriotes, elle cautionne, en 1966, un décret définissant l’avortement comme un acte grave contre la santé et influant négativement la croissance de la population. «Ce décret installe d’emblée le régime de Ceaucescu à l’égard des femmes comme l’un des plus répressif du siècle», relate l’auteure.
Leila Trabelsi ou le changement de paradigme.
Dans une perspective plus actuelle, Leila Trabelsi ou Simone Gbagbo n’ont pas à rougir de la férocité des chiennes de pouvoir qui les ont précédées. Népotisme, corruption, Leila Trabelsi ne lésine pas sur les moyens pour réussir à s’insérer dans tous les domaines financiers du pays tels que l’immobilier, le commerce ou la production audiovisuelle.
«Si vous vouliez faire des affaires en Tunisie et être proche du clan Ben Ali, il était de bon ton de divorcer de votre femme pour épouser une cousine ou une nièce de Leila Trabelsi», note Diane Ducret.
Tout aussi cruelle, Simone Gbagbo peut se targuer d’avoir légitimé, a posteriori dans la presse, le viol collectif de jeunes femmes rassemblées lors d’une manifestation d’opposition à son mari.
Face à ces épouses de despotes modernes, Diane Ducret note toutefois un changement de paradigme. «Le profil a clairement évolué. Jusqu’à la guerre froide, les compagnes ou maîtresses embrassent, pour la plupart, la cause politique de leur amant. Elles se sacrifient en allant jusqu’à accompagner dans la mort leur homme déchu, à l’image de Clara Petacci ou Eva Braun.
Aujourd’hui les femmes de dictateur, sont intéressées essentiellement par l’aspect financier du pouvoir. Je ne verrais pas Leila Trabelsi ou Simone Gbagbo se faire zigouiller sur la place publique. Elles n’auraient aucun scrupule à abandonner leur mari pour s’échapper avec le magot.» A bon entendeur.
«Femmes de dictateur». De Diane Ducret. Editions Perrin, 341 p.
Suzanne Moubarak : La femme aux deux visages

Fille d'une infirmière britannique et d'un médecin égyptien, Suzanne Moubarak, 60 ans et mère de deux enfants (Alaa et Gamal), a vu son règne s'effondrer avec la chute de son mari.
Première dame du pays pendant près de vingt-ans, celle que la presse égyptienne surnomme Suzie est considérée comme une femme de pouvoir à l'échelle nationale mais également au sein de son foyer.
Décrite comme autoritaire et très influente auprès de Mohammed Hosni Moubarak, elle serait notamment responsable de la nomination d'Ahmed Chafik au poste de premier ministre alors que les protestations du peuple battaient leur plein en début d'année.
Titulaire d'une maîtrise en sociologie de l'éducation et d'un baccalauréat en science politique de l'Université américaine du Caire, Suzanne Moubarak n'avait certes pas de fonction officielle, mais était à la tête de toute une série d'associations et d'oeuvres caritatives, notamment en faveur des enfants et des femmes.
Comparée par les Egyptiens à la reine Marie-Antoinette pour son style dévie extravagant et sa surexposition médiatique, d'aucuns avancent qu'elle aurait détourné une partie des 5 milliards de dollars de dons annuels en faveur de ses actions de bienfaisance, pour les placer sur ses comptes bancaires personnels.
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