LA CHRONIQUE DE CHRISTOPHE PASSER
L'éxaspérante époque des anonymous
Il s’agissait du premier film évoquant le piratage informatique. Je trouvais ça super, alors, en 1983, vu que j’avais quasi l’âge du personnage joué par Matthew Broderick. War Games, c’était le titre, racontait l’histoire d’un étudiant qui bidouillait avec son ordinateur pour améliorer son bulletin scolaire. Ce détail est important: le hacking, médiatiquement, débute par une bête tricherie. Ensuite, le gentil adolescent se retrouvait au cœur du système informatique militaire américain, tout dégénérait, la guerre nucléaire était évitée de justesse. On rigolait bien, c’était cool, on avait 14 ans d’âge mental, et le gamin du film était un genre de héros, les systèmes informatiques gouvernementaux apparaissaient déjà comme des passoires mises en place par les belliqueux qui nous dirigent.
Je trouve intéressant de rappeler cette potacherie ciné au moment où Wikileaks comme les Anonymous, ces clowns masqués, continuent d’épater les gogos. Car oui, les pirates informatiques me fatiguent de plus en plus. Même ordinairement bas de gamme, à côté de vous et moi, même en se contentant de cambrioler – toujours la tricherie – le travail des musiciens, des écrivains, de ceux qui font des films ou des articles, ils demeurent désespérément infantiles. Parce qu’ils ont toujours 14 ans d’âge mental.
La tragédie, c’est que depuis 1983, en ajoutant une louche de théorie du complot et une autre de mondialisation, ils sont devenus une meute paranoïaque qui se prend terriblement au sérieux. Il suffit de se pencher cinq minutes sur ce que raconte Julian Assange pour se rendre compte qu’il lui faudrait un bon psy et surtout pas un ordinateur. Que son rapport au pouvoir est inquiétant, qu’il ne comprend rien aux vérités parce qu’elles sont trop subtilement mouvantes, et que ce qu’il nomme la transparence est perverti: il faudra que quelqu’un lui explique que voir à travers, ce n’est pas du tout comprendre dedans. Mais voilà qui est sans doute trop philo et pas assez Google pour ce type.
Ce qui apparaît particulièrement exaspérant, c’est la façon dont l’anonymat est désormais présenté comme une vertu démocratique absolue. Il fut un temps où les lettres anonymes finissaient à la poubelle, à leur place: elles étaient par définition le fait de corbeaux et de délateurs. Il semblait évident à tous que l’anonymat servait non pas la vérité, mais d’abord la rumeur, l’allégation, la méchanceté et la calomnie. C’est encore parfaitement vrai, il suffit pour s’en convaincre de lire les réactions de tous ces courageux matamores qui réagissent sous pseudo sur l’internet.
Car aujourd’hui, par un affreux renversement, ces anonymes avancent masqués ou piratent en ayant le fier culot de brandir liberté d’expression et mise à nu du réel. Un comble: comme si un délateur de Juifs, pendant la guerre, l’avait fait au nom de la transparence religieuse. Je sais, c’est de la provocation, et alors? Il suffit là encore de lire ce que racontent les fameux Anonymous sur leurs sites, style «ensemble nous pouvons donner forme à la société», pour frémir devant leur puérile arrogance et les dérives que cela sous-entend. Je n’ai pas la moindre envie de vivre dans un monde formé par cette bande.
Le récent piratage dont a ainsi été victime Stratfor, une officine de renseignement américaine, est une cerise sur ce gâteau ranci. Je n’ai aucune sympathie particulière pour cette entreprise, mais il s’agit là encore de simples vol et tricherie: on pique des noms au hasard, y compris de fonctionnaires ou journalistes, des cartes de crédit qui traînent, on détourne un peu de fric. Ce n’est ni génial ni courageux, et surtout pas révolutionnaire. Et à la fin, il paraît que ce ne sont pas ces pauvres choux d’Anonymous qui ont fait le coup, mais des dissidents d’Anonymous: car, comme dans toutes les sectes débutantes, il y a immanquablement des dissidents qui débordent le canal historique. J’exagère? Qu’ils viennent me le dire, mais en face.
Tags: Anonymous,
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| Réaction de Claude Ebener le 06.01.2012 à 13:12 | | Monsieur Passer, je trouve aussi que votre chronique simplifie beaucoup... Monsieur Passer, je trouve aussi que votre chronique simplifie beaucoup trop le problème du piratage et de l'anonymat sur le net. Vous faites un immense amalgame entre téléchargements illicites, vol de données et hacking. Or il existe de multitudes formes de hacking. P.ex. avez-vous entendu parler des "white hats" et des "blacks hats" ? Certains hackers oeuvrent pour le bien commun, d'autres non. Ne simplifiez pas tout et s'il vous plaît un peu d'esprit critique : les gouvernements démocratiques n'oeuvrent pas non plus toujours pour le bien-être d'un maximum de citoyens. Avez-vous entendu parler aussi des négociations autour du traité ACTA, qui semble attaquer une certaine liberté d'expression. Votre chronique est bel est bien celle d'un journaliste dépassé par la complexité des communications internet, bref vous êtes bel est bien de la génération X et non pas Y.
Vous êtes libre de vous emporter contre la puérilité de certains anonymous, mais en tant que journaliste, cela ne vous ôte pas la responsabilité de vous informer avant de publier un amalgame aussi simpliste.
Bien cordialement,
Claude E. | |  |
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| Réaction de Alzzary le 05.01.2012 à 18:20 | Monsier Passer,
il me semble que pour parler d'un phénomène internet,... Monsier Passer,
il me semble que pour parler d'un phénomène internet, il faut être un minimum renseigné avant de critiquer. Vous faites l'erreur déjà maintes fois commise par vos confrère des médias, à savoir recracher un condensé superficiel d'amalgames arriérés. Le premier exemple qui me vient à l'esprit est celui de l'article "Les ados sur le net" de L'Hebdo N°33 (19 août 2010) dans lequel un journaliste tout à fait ignorant de son sujet confondait Leet Speak, langage SmS et abréviations. Ce que j'essaye de vous dire, c'est que vous n'êtes pas quelqu'un qui a besoin d'anonymat : contrairement à moi, vous ne connaissez personne qui, jouant à des jeux en ligne, a commencé à être harcelé par téléphone en plus de voir sa photo retouchée partout sur la toile. Contrairement à moi, vous n'êtes pas non-plus quelqu'un qui va régulièrement sur des forums de discussion (sans quoi vous auriez évité d'inclure un point Godwin dans votre article, sachant que cela allait vous ôter toute crédibilité). Contrairement à moi, vous ignorez ce qu'est une attaque DDOS, et de quelle manière anonymous utilise ce moyen pour que les droits protègent les artistes et non les grandes compagnies comme BMI. Ici, c'est vous qui n'êtes pas assez "google". Vous parlez d'un sujet que vous ne connaissez pas en profondeur. Loin de moi l'idée de vous dénigrer le droit de critiquer. Mais vous faites l'erreur de croire que l'anonymat et les droits pour lesquels ce collectif se bat est l'anonymat de la délation et du mensonge. Aux états-unis, je ne crois pas me tromper en avançant que les lois comme la SOPA (ou plus proche de nous, HADOPI en France) sont des barricades érigées par des Majors pour protéger la mainmise qu'elles ont sur leurs produits. Jimmy Wales, fondateur de Wikipedia, soutient cette idée, et avec lui, de nombreuses sociétés telles que Google, Mozilla, Yahoo!, Facebook... Tout comme le collectif anonymous le fait depuis déjà un certain temps.
Monsieur Passer, je suis d'accord avec vous, il y a une part de puéril dans les allégations d'anonymous. Parce qu'ils n'ont pas de chef (et ne sont donc pas une secte, contrairement à ce dont vous les accusez), certaines de leurs actions peuvent faire sourire de par leur incohérence. Mais si Sony hésite encore à prendre en otage ses utilisateurs (cf: actualité Sony) c'est grâce à ce collectif. Pour finir, j'aimerais ajouter que contrairement à vous, je ne suis pas un journaliste, aussi je vous laisse en guise de signature un pseudonyme et mon prénom, en espérant que vous lirez ceci en considérant le fond et non la forme. Je ne prétends rien sans savoir, et d'ailleurs, je ne suis pas publié dans un hebdomadaire sérieux.
Alexis A. | | |  |
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