Docteur de l’Université de Fribourg, Jean-Marc Flükiger a publié de nombreux articles sur le mouvement radical de libération des animaux, en particulier sur le site www.terrorisme.net. Certains sont également parus dans diverses revues scientifiques (Studies in Conflict and Terrorism, Journal for the Study of Radicalism).
Stop Huntingdon Animal Cruelty (SHAC) promet une semaine d'actions à la fin du mois d’août contre Novartis ou AstraZeneca. Est-ce du bluff après les actions d’éclat en Autriche et en Suisse. Il faut prendre leurs menaces au sérieux. L’expérience a montré que celles-ci sont suivies d’actes concrets de différentes natures.
A quoi s’attendre? Sabotage d’installations, vandalisme contre des laboratoires, des installations de vivisection ou contre des entreprises considérées comme liées à cette problématique, libération d’animaux ou incendies criminels. Il y aura très probablement des «home visits», ces attaques contre le domicile d’un employé d’une compagnie visée. Il y a déjà eu de telles actions dans la région bâloise. Le message est clair: «Même dans votre intimité, vous n’êtes pas en sécurité.»
Donc la Suisse a déjà été touchée par les actions des activistes de la cause animale? Effectivement. Les médias semblent découvrir le phénomène, mais il est déjà ancien. Il y a déjà eu des incendies criminels, notamment en 2007 au Tessin. Même s’il s’agissait de la lutte contre la consommation de viande, l’événement avait été fortement médiatisé et donnait une idée de ce dont étaient capables les activistes.
Pourquoi ce regain d’activité? Il est lié à l’intensification de la lutte contre Huntingdon Life Sciences (HLS) et contre ses clients, dont Novartis fait partie, selon SHAC. L’entreprise dirigée par Daniel Vasella serait même un de ses clients principaux, peut-on lire sur le site internet de l’organisation. Reste que la campagne contre Novartis ne date pas d’hier. On retrouve déjà des communiqués d’actions en 2003, alors que l’on a assisté ces dernières années, en particulier depuis 2007, à une intensification de la lutte. Cette dernière a débuté avec l’empoisonnement, par l’Animal Rights Militia (milice des droits animaux), de produits ophtalmologiques en France, puis d’une crème antiseptique en Grande-Bretagne et en Espagne. Il est probable qu’il s’agissait de canulars. Mais ces «faux» empoisonnements ont coûté très cher à Novartis qui a dû retirer ses produits du marché.
Que cherchent les activistes? Les motivations personnelles des activistes peuvent être très différentes. Certains agissent par pitié et par révolte face à la souffrance des animaux, alors que d’autres ont des motivations plus idéologiques. Dans ce dernier cas, les activistes visent à une transformation radicale, révolutionnaire même de notre relation aux animaux. Ils militent pour que les intérêts des animaux bénéficient d’un statut identique à celui des êtres humains. Une idée thématisée par le philosophe australien Peter Singer. Il a publié en 1975 la «bible» du Mouvement de libération animale (Animal Liberation: A New Ethics for Our Treatment of Animals (traduction française: La libération animale). Quant aux premières actions, elles ont été réalisées dans les années 70 par Ronnie Lee et Cliff Goodman. Ces deux Anglais ont commencé par saboter des véhicules transportant les chiens et des équipements de chasse. Puis ils ont incendié un laboratoire en 1973.
L’escalade actuelle étonne le grand public. Nos sociétés n’ont jamais accordé autant de droits dans nos sociétés aux animaux. Dans le canton de Zurich, ils ont même leur avocat… Les droits supplémentaires qu’ont acquis les animaux ces dernières années relèvent d’une autre logique: il s’agit de réformer notre relation à ces derniers sans nécessairement la révolutionner. Il s’agit de ne pas fondamentalement changer notre rapport à eux, mais de leur accorder plus de droits. Dans cette perspective, je pense qu’il y a ici deux logiques qui diffèrent: la révolution prônée par les mouvements radicaux et la réforme réclamée par les groupes légaux de défense des animaux. De ce fait, il est important de clairement distinguer entre les mouvements de défense des animaux et le mouvement radical de libération des animaux.
Qui sont les activistes illégaux? Il n’y a pas de profil type. Certains activistes sont proches des milieux anarchistes, de l’extrême gauche ou des néonazis, comme par exemple en Allemagne. En termes religieux également, il existe une grande diversité. On a observé des actions dans toute l’Europe, en Israël, en Turquie, alors que certains ouvrages de la droite conservatrice américaine engagent à repenser la relation entre êtres humains et animaux.
Daniel Vasella a traité de terroristes les activistes qui ont mis le feu à sa maison de vacances en Autriche et qui ont volé l’urne funéraire de sa mère. A-t-on affaire à une «al-Qaida» des animaux? Si les violences perpétrées par le mouvement radical de libération des animaux sont moralement et légalement condamnables, voire choquantes dans le cas de l’urne funéraire de la mère de Daniel Vasella, il ne s’agit pourtant pas de terrorisme. Même si beaucoup parlent «d’écoterrorisme», j’ai du mal à mettre à un niveau similaire un mouvement radical de libération des animaux, qui n’a jamais tué personne, avec des organisations comme al-Qaida, la Rote Armee Fraktion ou les Brigades rouges.
Existe-t-il une structure mondiale, une internationale de la libération animale? En termes de propagation de la philosophie de la libération des animaux, oui. Reste que nous avons affaire à différents mouvements de libération, qui fonctionnent de manière autonome, de manière locale ou internationale et qui défendent différentes «sous-causes» (lutte contre la consommation de viande, contre l’expérimentation animale, contre la fourrure…). Pour moi, la libération animale est organisée sur le principe de la «résistance sans leader», composée de cellules indépendantes et qui agissent sans coordination, sans connaître les autres groupes et leurs membres. Il n’y a pas d’ordres ou de chefs. En revanche, les cibles sont établies soit dans le cadre d’une campagne internationale, soit pour des raisons d’opportunités locales.
Nous n’avons donc pas fini d’entendre parler des activistes radicaux de la cause animale? Sur la base des événements auxquels on a assisté ces dernières années, probablement pas.
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