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Marc Nichanian «Pour moi, l’horizon de la réconciliation est bouché» Rencontre avec le premier professeur Arménien invité à enseigner à Istanbul. Un philosophe ambivalent, symbole d’une réconciliation à laquelle il ne croit pas.
C’est dans l’enseignement que se jouent les combats historiographiques. Et quand un Arménien est invité à l’Université d’Istanbul, l’événement est à marquer d’une pierre blanche. Marc Nichanian, professeur de philosophie et de littérature à Columbia University (USA) puis à Beyrouth, s’est envolé en février pour la Turquie. Cet Arménien de Paris y propose un cours de philosophie ainsi qu’un séminaire sur la littérature du génocide: sur invitation contrôlée, pour éviter les heurts.
Etre historien de la littérature dans une culture si fragile, n’est-ce pas se faire missionnaire?
Pas missionnaire, même s’il est vrai que la communauté arménienne souffre de sa dispersion. Lorsque j’écris en arménien, je ne suis lu qu’au pays, tant la langue se perd. D’ailleurs, les universités l’enseignent comme une langue morte. Seuls la presse et les liens familiaux maintiennent des rapports entre les communautés de France, des Etats-Unis, du Liban et d’Arménie. Quant à la reconstruction de la culture arménienne, je n’y crois pas après ce coup sur la tête qu’est le génocide.
Pourtant, les choses bougent. Votre invitation à Istanbul est une première. Qui l’a initiée?
L’idée vient d’un groupe d’intellectuels libéraux turcs qui m’ont connu par mes publications en anglais. Eux-mêmes ont du mal à s’exprimer dans leur pays, ils sont tous en procès. Pour eux, je suis un allié, invité au titre de la réconciliation.
Que pensez-vous de la pétition «Je m’excuse», lancée en décembre 2008 en Turquie, demandant pardon aux Arméniens pour les massacres de 1915?
Elle émane des mêmes intellectuels. Mais ce n’est pas à eux de demander pardon! Pour moi, l’horizon de la réconciliation est bouché: en une semaine, la pétition a obtenu 27000 signatures, puis elle n’a plus progressé. La vérité, c’est qu’il n’y a qu’une poignée d’Arméniens sur terre et que les Turcs sont obsédés par eux.
Dans votre travail «Le roman de la Catastrophe», sur l’écrivain Oshagan, vous exposez les brimades subies avant le génocide, notamment la pédophilie turque envers les garçons arméniens. Des faits peu connus.
On peut encore parler de la Catastrophe, mais pas de la domination! C’est là le grand mérite des romans d’Oshagan. La dette de sexe, comme d’autres aspects, a fondé la relation entre dominant et dominé. La Catastrophe en a été l’achèvement. Mais après – si on met de côté la question kurde – les Turcs n’ont plus eu personne à dominer. Alors ils l’ont fait sur eux-mêmes: c’est le nationalisme étatique, la domination de soi par soi. C’est pour cela que les dispositions pénales d’offenses à l’Etat perdurent: l’Etat se sent pris à parti et se défend.
Oserez-vous aborder ces questions en Turquie?
Dans le séminaire spécialisé, oui. Mais c’est impossible dans le cadre du cours public. •Tasha Rumley
Marc Nichanian, Le roman de la Catastrophe, MetisPresses, 470 p.
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«Inacceptable». La réponse de la Turquie ne s’est pas fait attendre. La déclaration annuelle de la Maison-Blanche pour le 24 avril, jour anniversaire du déclenchement du génocide arménien de 1915, «ne nous satisfait pas», a grommelé le premier ministre Recep Tayyip Erdogan.
Le président turc, Abdullah Gül, s’est offusqué lui aussi que Barack Obama ne mentionne pas les morts turcs de la Première Guerre mondiale et l’ambassadeur américain à Ankara s’est fait sermonner. Mais pour la forme.
Car derrière cette position de principe, la Turquie sait qu’elle a préservé l’essentiel. Le président américain n’a pas employé le mot génocide dans son allocution et lui a préféré l’expression arménienne de «grande catastrophe» (Medz Yeghern). Plus que les autres années, Ankara attendait pourtant avec fébrilité la date fatidique du 24 avril. Barack Obama avait affirmé à maintes reprises au cours de la campagne présidentielle, qu’il reconnaîtrait la réalité du génocide arménien une fois élu.
Une telle sortie aurait sérieusement endommagé la relation privilégiée qu’entretiennent la Turquie et les Etats-Unis. Elle aurait immanquablement attisé la colère de l’opposition nationaliste turque contre un gouvernement déjà fragilisé. Sans prononcer le mot génocide, «le mot G», selon la formule en vogue dans la presse turque, Barack Obama a assuré ne pas avoir changé d’avis sur le sujet. De quoi ménager les deux parties.
«Feuille de route». Washington a donné son plein soutien à la «feuille de route» négociée dans le plus grand secret entre la Turquie et l’Arménie, par l’intermédiaire de la Suisse, depuis 2007. Ce plan, qui doit permettre le rétablissement de liens diplomatiques et la réouverture de la frontière commune, fermée depuis 1993, est prêt. Les deux pays l’ont annoncé le 23 avril…
«La seule question est de trouver le bon timing pour le faire», note Noyan Soyak, le secrétaire général du Conseil de développement économique turco-arménien, à Istanbul. La frontière pourrait rouvrir d’ici à octobre. Le président arménien Serge Sarkissian a promis de la franchir «à pied».
Diplomatie du football. En octobre, car c’est en octobre que doit se jouer le match de football Turquie-Arménie, à Kayseri, la ville natale d’Abdullah Gül. Le deuxième acte de la «diplomatie du football». Le match aller, en septembre, à Erevan, avait lancé le coup d’envoi de ce rapprochement. Le président turc était venu assister au match, à côté de son homologue arménien, à l’abri d’une vitre blindée. C’était la première visite turque en Arménie, depuis son indépendance en 1991.
Avec l’appui américain, l’aide de la Suisse, le soutien de l’Union européenne et, pour le moment, la bienveillance de Moscou, le différend frontalier entre Erevan et Ankara n’a jamais été aussi proche d’un règlement.
L’expérience de la Géorgie l’été dernier a achevé de convaincre la Turquie de l’urgence d’éteindre les conflits qui couvent toujours dans son voisinage immédiat, dans le Sud-Caucase. C’est le cas du Haut-Karabagh, une province à majorité arménienne rattachée par Staline à l’Azerbaïdjan, qui a fait sécession à la chute de l’URSS pour se rapprocher de l’Arménie. En 1993-94, des combats meurtriers ont fait plus de 20000 morts et un million de réfugiés. La Turquie, pour soutenir le petit frère azéri, avait fermé sa frontière. Et quinze ans plus tard, les forces arméniennes occupent toujours 14% du territoire azéri.
Bakou et les nationalistes turcs font barrage. Le rapprochement turco-arménien agace Bakou qui réclame des gages. La pétrorépublique caucasienne a laissé entendre qu’elle pourrait augmenter le tarif du gaz qu’elle livre à Ankara… Et début avril, le président Ilham Aliev a boudé l’invitation au Forum de l’Alliance des civilisations à Istanbul.
En Turquie, les partis kémalistes et nationalistes volent au secours de l’Azerbaïdjan et s’insurgent contre cette ouverture annoncée. En Arménie, le parti nationaliste Dachnak a quitté la coalition gouvernementale pour protester contre ces discussions avec le voisin turc. Mais dans les deux pays, chez les modérés, l’heure est bien au dialogue. Le préalable indispensable pour qu’un jour, la Turquie reconnaisse la «grande catastrophe».
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