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L'homme? Un accident cosmique

Mis en ligne le 25.09.1997 à 00:00

Dans son dernier livre, le chercheur américain Stephen Jay Gould réaffirme avec virulence que l'évolution ne privilégie pas forcément le progrès. Et que l'homme n'est pas le chef-d'oeuvre de la nature.

L'Hebdo; 1997-09-25

Au nom de Darwin L'homme? Un accident cosmique

Dans son dernier livre, le chercheur américain Stephen Jay Gould réaffirme avec virulence que l'évolution ne privilégie pas forcément le progrès. Et que l'homme n'est pas le chef-d'oeuvre de la nature.

Un jeunet plein de lait derrière les oreilles. Un marmot, caquetant quand il n'est pas gueulard, exhibant son cerveau comme d'autres font la roue. L'homme, paon cérébré, constate avec délice que son génie a demandé des milliards d'années d'évolution pour être sculpté. Péché d'orgueil bien compréhensible. Après tout, l'être humain a de quoi bénir cette complexité qui lui ouvre les portes de la conscience. Quel extraordinaire pouvoir quand on le rapporte à la vie tout en réflexes et en automatismes d'une pauvre amibe qui se reproduit, mange et défèque sans même s'en apercevoir. Quel chemin parcouru! Un miracle! La nature - derrière laquelle se cache parfois un dieu qui ne dit pas son nom - n'a enfanté l'homme que parce qu'elle le voulait. Tout en elle tendait vers l'avènement de ce rejeton bipède.

A cette évocation, Stephen Jay Gould, gloire américaine de la théorie de l'évolution et grand pourfendeur d'inepties finalistes, s'étrangle de rage. A raison. Confronté jour après jour - dans un pays où près de 50% des gens affirment que l'homme a été façonné par Dieu aux termes de la Bible - à la montée en puissance des créationnistes, le voilà qui publie son énième ouvrage. Ce dernier, traduit en français et paru sous le titre «L'Eventail du vivant. Le mythe du progrès», n'a qu'un but, montrer que l'évolution n'en a pas, qu'elle est aveugle, qu'elle se fiche du progrès et que l'homme n'est qu'une simple contingence.

Ainsi donc, le progrès - entendu comme «une tendance de la vie à croître en complexité anatomique, ou en sophistication neurologique, ou en taille et souplesse du répertoire comportemental» - ne saurait se généraliser à l'ensemble des processus évolutifs. Voilà pourquoi Darwin, qui insistait pour que l'on n'utilisât pas les notions de «supérieur ou d'inférieur», avait à l'origine préféré l'expression «descendance avec modification» au terme ambigu, car porteur de progressisme, d'«évolution».

La sélection naturelle, de fait, peut aussi bien entraîner une simplification qu'une complexification. Et Gould de rappeler, malgré l'existence de l'homme, que la Terre continue de regorger «de bactéries», et que «les insectes sont incontestablement les animaux multicellulaires dominants - avec à peu près un million d'espèces décrites contre environ quatre mille seulement pour les mammifères». La preuve par le nombre que la simplicité se maintient et même prospère.

«Gould a parfaitement raison sur le fond. L'évolution ne privilégie aucune direction, commente André Langaney, professeur en génétique des populations à l'Université de Genève. N'empêche que, localement, la complexité engendre la complexité et opère rarement des retours en arrière. Prenez par exemple les mammifères supérieurs. Tout porte à croire qu'ils se complexifient plutôt qu'ils ne régressent pour retourner à la forme de leur ancêtre commun, un petit rongeur arboricole omnivore.»

Complexité, simplicité, la frontière est floue, d'autant qu'elle est effet de langage, et donc matière à subjectivité. «Prenez par exemple le cas des parasites, explique Patrick Tort, philosophe et directeur du "Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution" (PUF, 1996) et de "Pour Darwin" (PUF, 1997). La relation qu'ils entretiennent avec l'organisme-hôte leur permet au cours de l'évolution de se simplifier, par la perte de la fonction de locomotion, par exemple. Cependant, si cette régression est possible, c'est grâce au fait que le parasite s'attache à un organisme qui est, lui, complexe. Il y a donc accroissement de la complexité dans la relation parasite-hôte dans le sens où chacun se lance dans une course aux armements, le premier pour continuer de jouir de son privilège, le second pour se débarrasser de ce gêneur.»

«En matière d'évolution, les événements sont explicables a posteriori, mais en aucun cas ils ne sont répétables, lance Jacques Hausser, directeur de l'Institut de zoologie et d'écologie de l'Université de Lausanne. Si l'on rasait tout aujourd'hui et que l'on recommençait l'évolution de la vie sur Terre, il y a fort à parier que l'Homo sapiens n'apparaîtrait pas à nouveau. C'est un sacré coup pour notre ego qui préfère donc bien souvent, pour se rassurer, donner des intentions aux phénomènes mécaniques purs.»

Cette dérive finaliste, propre à l'homme, a parfois accouché d'âneries retentissantes. La palme revient sans doute à Bernardin de Saint-Pierre, personnage du XIXe siècle, intendant du Jardin des plantes à Paris, et auteur d'un livre intitulé «Les Harmonies de la nature», ode au génie providentiel de l'évolution. On y apprend par exemple que si le melon arbore sur sa peau de beaux dessins de tranches, c'est pour faciliter sa dégustation en famille. Pas moins navrante, l'affirmation selon laquelle le laurier, l'olivier et le palmier auraient été créés pour saluer, chez l'homme, la victoire, la paix et la gloire.

Loin de ces extrémités, le finalisme actuel investit des discours plus sournois, car moins invraisemblables a priori. L'un de ses chevaux de bataille préféré consiste à affirmer que l'oeil, véritable bijou de complexité, ne saurait être le seul fruit du hasard. En clair, l'oeil a été créé pour voir. «Pourtant, réplique André Langaney, on dispose aujourd'hui d'une contre-argumentation scientifique solide. C'est vrai que si l'apparition de l'oeil avait reposé sur des petites mutations au hasard de gène en gène, le travail aurait pris des milliards et des milliards d'années. Mais on sait que des changements ont parfois lieu au niveau, non des gènes, mais des chromosomes. Ces mutations sont alors beaucoup plus radicales et autorisent l'émergence de fonctions complexes comme la vision.»

Autant dire que l'homme, loin d'être sorti de la cuisse de Jupiter, se résume simplement à un «accident cosmique». Un homme à qui Stephen Jay Gould, inspiré par Freud, conseille de vite soigner cette blessure narcissique. Pierre-Yves Frei

Stephen Jay Gould, «L'Eventail du vivant», Seuil, 308 p.

éVOLUTION Voilà un Homo sapiens typique (Stephen Jay Gould) perdu dans un capharnaüm qui illustre la complexité que la nature n'avait pas du tout prévu de créer.

Ce n'est pas l'Evangile non plus

Dans le camp des créationnistes et des finalistes, on se complaît à traiter la théorie de l'évolution comme une croyance et rien de plus. C'est donc religion contre religion. Or, face à ces attaques, les chercheurs dérapent parfois et sont tentés de dresser l'évolution comme un dogme. Un glissement contre lequel André Langaney, professeur à l'Université de Genève et adversaire acharné du créationnisme, met le monde scientifique en garde. Il souligne volontiers que la théorie de l'évolution reste une théorie scientifique. En tant que telle, elle contient beaucoup d'incertitudes, même si de très nombreuses observations la corroborent. «Il reste des foules de choses à découvrir, notamment comment les gènes expriment les nuances comme plus ou moins grand, ou plus ou moins foncé. A la différence d'une théologie qui ne souffre aucune contradiction, une théorie scientifique, elle, se soumet au débat et attend jour après jour qu'on l'étoffe, qu'on la précise ou qu'on l'abandonne si nécessaire. Bref, elle évolue.»





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