Emotions, perte du tonus musculaire, insomnie, addiction. A priori, il n’y a rien de commun entre ces phénomènes. Et pourtant, le lien existe, sous la forme d’une molécule sécrétée par des neurones dans le cerveau, l’hypocrétine.
La genèse de cette découverte s’est jouée en deux actes, dans les locaux de l’Université de Genève. Avec pour acteurs principaux les membres d’un laboratoire du département de neurosciences de la Faculté de médecine et du Centre interfacultaire de neurosciences, dirigé par Sophie Schwartz.
A l’évocation des termes «émotions» et «sommeil», le regard vif de la chercheuse se fait plus brillant encore. Rien d’étonnant à ce qu’elle se soit intéressée à un mal qui rassemble ces deux composantes. Il s’agit de la narcolepsie, un sévère trouble du sommeil, associée à la cataplexie, laquelle se manifeste par des pertes soudaines du tonus musculaire. Les personnes atteintes ont tendance à somnoler dans la journée, il leur arrive en outre de tomber brusquement, tout particulièrement lorsqu’elles ressentent des émotions positives. «La cataplexie est un phénomène intéressant pour étudier ces dernières, constate Sophie Schwartz. Mais elle représente aussi un défi, car il est plus facile de provoquer des émotions négatives.»
Dessins humoristiques. Si l’on ne connaît pas l’origine de cette maladie, on a relevé chez les personnes affectées une quasiabsence d’hypocrétine. Ce neuropeptide, qui joue un rôle important dans l’état d’éveil, est sécrété par un petit groupe de neurones de l’hypothalamus, qui la libèrent dans l’amygdale, l’un des centres des émotions.
Pour analyser le phénomène, les chercheurs genevois, en collaboration avec leurs collègues de l’Hôpital universitaire de Zurich, ont proposé un drôle de jeu à quatorze patients et à autant de «sujets contrôles». Alors qu’ils étaient allongés dans un scanner, tous devaient observer une série de dessins, dont certains étaient humoristiques. Sur les clichés obtenus par imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, le résultat s’est clairement affiché: comparée à celle des sujets sains, l’amygdale des patients «s’activait exagérément» lorsqu’ils riaient, explique Sophie Schwartz. Son équipe a ainsi apporté la première démonstration objective de la relation entre la maladie et les émotions.
Le deuxième acte s’est déroulé dans les mêmes lieux et avec les mêmes patients zurichois placés dans un scanner. Mais cette fois, les chercheurs les ont fait jouer à un jeu d’argent, afin d’analyser les circuits cérébraux impliqués dans la récompense.
La pharma en marche. Tout naturellement, lorsqu’ils gagnaient les sujets sains activaient une zone clé du processus de récompense – l’aire tegmentale ventrale – dans laquelle de l’hypocrétine est aussi libérée. Cette même région restait en revanche éteinte chez les personnes narcoleptiques. «On s’attendait à de tels résultats, indique la chercheuse genevoise. Mais on ne pensait pas qu’ils seraient aussi nets.» Cela indique «que les patients sont dépourvus d’un signal essentiel leur permettant d’évaluer une récompense ou de s’y préparer». Ils ne ressentent donc pas le plaisir qui est à l’origine de la dépendance, ce qui expliquerait pourquoi ils deviennent rarement accros aux drogues qu’ils absorbent pour rester réveillés. Une hypothèse d’autant plus probable que des recherches sur des animaux ont montré le lien entre l’hypocrétine et l’addiction.
Vue sous cet angle, l’hypocrétine devient une cible idéale pour lutter contre l’insomnie et contre l’addiction. Le secteur de la pharma s’est très vite intéressé à ce neuropeptide et aux manières d’en bloquer l’action. Les tests cliniques d’un nouveau médicament contre l’insomnie fondé sur ce principe sont déjà bien avancés; sans doute d’autres démarreront-ils bientôt en matière d’addiction. Le marché potentiel que représente le traitement de ces deux troubles étant énorme, des résultats positifs susciteraient une grande émotion.
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