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Libération d’Ingrid Betancourt. La Suisse mise en cause

Par Yves Steiner, Titus Plattner, Patrick Oberli - Mis en ligne le 10.07.2008 à 00:00

Crise Diplomatique. Accusée par les Colombiens d’être trop proche des FARC et de ne pas maîtriser sa radio publique, la Suisse est sur le point de perdre son rôle de médiatrice.

Les festivités du centenaire de l’amitié entre la Suisse et la Colombie auraient pu commencer sous de meilleurs auspices. En août, la ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey risque de ne pas se faire accueillir aussi chaleureusement que prévu lors de sa visite diplomatique à Bogota.
Planifié de longue date, ce déplacement, censé commémorer le «traité d’amitié perpétuelle» conclu entre les deux pays en 1908, a en effet pris un nouveau tour depuis la libération, le 2 juillet, d’Ingrid Betancourt et de 14 autres otages. Dans un premier temps, pourtant, tout s’était déroulé pour le mieux. Jeudi 3, dans l’après-midi, le président colombien Alvaro Uribe avait même appelé personnellement la conseillère fédérale pour remercier la Suisse de son engagements pour la libération des otages des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).
Seulement, les choses se sont corsées depuis. Vendredi, la Radio suisse romande diffusait une information selon laquelle 20 millions de dollars auraient été versés aux ravisseurs, contredisant ainsi la version officielle d’une opération commando de l’armée colombienne. Cette somme proviendrait d’un fonds spécial créé l’an dernier par le président Uribe pour les déserteurs qui se livreraient avec des otages.

Uribe, furieux, au téléphone. Cette lecture des faits, qui relativise quelque peu le scénario digne d’un film de guerre américain qu’a dressé l’armée colombienne face aux médias, a aussitôt violemment été remise en cause par Bogota.
Samedi 5 juillet, Alvaro Uribe passe donc un nouveau coup de téléphone à Micheline Calmy-Rey. Mais cette fois-ci, les services de la conseillère fédérale ne s’en vanteront pas. «Nous ne dévoilons pas le contenu de ce genre de discussions», se contente d’expliquer Georg Farago, porte-parole du Département des affaires étrangères (DFAE), qui confirme, toutefois, que ce coup de fil a bel et bien eu lieu.
De cet entretien, on sait seulement qu’il a été bref, probablement très sec, et qu’il a fallu un moment pour que le président colombien comprenne que la RSR – bien que radio publique – n’était pas une radio d’Etat. Et que par conséquent, la fuite à propos d’une transaction financière pour permettre la récupération des quinze otages n’avait pas forcément été téléguidée par Berne... •TP
 
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L’essentiel en trois points
Les circonstances de la libération d’Ingrid Betancourt et de 14 autres otages le 2 juillet restent discutées. Et l’opération militaire a des conséquences inattendues.
•Refroidissement Suisse-Colombie: alors que les deux pays s’apprêtaient à fêter le centenaire de leur traité d’amitié, les relations se sont brusquement tendues. Récit.
•Jean-Pierre Gontard: l’émissaire suisse est accusé de sympathie envers les FARC. Très secret, il se retrouve au cœur de l’actualité. Portrait.
•Organisations non gouvernementales inquiètes: l’utilisation, par l’armée colombienne, d’un hélicoptère aux couleurs de la Croix-Rouge met les ONG en danger. Débat.

 

 

Un émissaire si discret
 
Portrait. Honni par Bogota, Jean-Pierre Gontard se serait bien passé de cette publicité. Cet homme de l’ombre est d’abord un homme de paix. Depuis plus de 40 ans.
 
Février 2000, des Colombiens s’affrontent aux Diablerets. Face à face, de drôles d’équipes dans lesquelles s’allient officiels, guérilleros et délégués de la société civile pour se lancer des boules de neige. Médusés, les diplomates du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et leur «facilitateur», Jean-Pierre Gontard, s’écartent de leur rôle: «Au lieu de faire les arbitres, on a joué avec eux!» rigole Riccardo Pescia, alors en charge du dossier au DFAE. Il se fiche d’avoir brisé ainsi la neutralité. Et pour cause: 18 mois plus tard, 242 otages détenus par les FARC étaient libres.
La «bataille des Diablerets» a été le prélude à ce dénouement heureux. Et si la Suisse y a joué un rôle, elle le doit à Jean-Pierre Gontard, un homme «discret, qui a le don de mettre les gens à l’aise pour faire un peu la paix», se souvient, admiratif, Riccardo Pescia.
Aujourd’hui pourtant, le gouvernement d’Alvaro Uribe n’en veut plus. On juge Jean-Pierre Gontard trop proche des FARC. On l’accuse aussi de les conseiller et de convoyer en secret leur argent. Apeuré, le DFAE l’a désormais condamné au silence.
Prisonnier. Né en 1941, d’origine française, Jean-Pierre Gontard étudie à l’Institut de Hautes études internationales, à Genève. Mais aux études, il préfère le terrain. A la fin des années 1960, le Comité international de la Croix-Rouge en fait son délégué. Sa première mission? La guerre du Biafra où il finira en prison d’ailleurs. Libéré, il enchaîne les missions en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, jusqu’à finir dans un autre bourbier, le Vietnam.
En 1972, il débarque à l’Institut africain de Genève, recruté par son directeur Pierre Bungener. Jean-Pierre Gontard y met sur pied un bureau d’études et organise les missions sur le terrain, en Afrique notamment. Plus tard, dans cet Institut qui deviendra l’IUED, il officiera comme directeur adjoint jusqu’à sa retraite en 2007, et y conserve, encore aujourd’hui, son bureau.
Dans les années 1970, l’IUED forme des cadres des nouveaux Etats africains, mais aussi ceux des mouvements de libération. En 1974, après le départ des Portugais de Guinée-Bissau, Jean-Pierre Gontard aide les dirigeants de l’ex-colonie. Plus tard, il suit le travail de diplôme du frère d’Alfonso Cano, le leader des FARC. Et voilà comment grossit le carnet d’adresses de l’universitaire genevois, tant sur le terrain que dans la Cité de Calvin... •YS
 
 
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Emblème usurpé
«On laisse croire que les ONG et les FARC sont de mèche»
 
Parmi toutes les zones d’ombre entourant la libération d’Ingrid Betancourt et des 14 autres otages, il y a le mystère des hélicoptères. Le Gouvernement colombien a t-il utilisé l’emblème de la Croix-Rouge internationale pour endormir la vigilance des FARC? En Colombie, on assure que ce n’est pas le cas. Que les hélicoptères peints en blanc portaient les couleurs d’une autre organisation non gouvernementale, réelle ou fictive. Le ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, a notamment expliqué que la ruse avait été copiée sur deux remises d’otages ayant eu lieu en janvier et en février grâce à la médiation du Venezuela.
A Genève, Anna Schaaf, porte-parole du CICR, reste très prudente: «Le seul élément dont nous sommes certains, c’est que nous n’étions pas au courant de cette opération et que nous n’y avons pas participé. Par le passé, en janvier 2008 encore, nous avons pris part à de nombreuses actions de ce genre comme transporteur neutre, en accord avec les autorités et les FARC.» Si le CICR ne veut rien condamner, c’est surtout parce qu’il n’est pas dans ses habitudes de réagir publiquement à ce genre d’affaires. «Si un abus est constaté, nous ne pouvons qu’en discuter bilatéralement avec les gens concernés. Nous ne pouvons pas punir.»
Pour Manon Schick, en revanche, il ne fait aucun doute qu’il y a eu tromperie. «Bien sûr, il n’y a pas de preuve. Mais j’ai de la peine à imaginer les FARC assez stupides pour se laisser prendre. Il devait au moins exister une possibilité de confusion», déplore la porte-parole de la section suisse d’Amnesty International (AI). Cette pratique n’est pas sans conséquence sur le terrain: «On sème la confusion dans la population. On laisse croire que les ONG et les FARC sont de mèche. Le président colombien est coutumier de cet amalgame.» Dans une activité où la confiance et la neutralité sont capitales, cela «peut remettre en question le travail et la crédibilité des ONG», désapprouve Lise Corpataux, porte-parole de Peace Brigades International, organisation active en Colombie.
Pour Manon Schick, ce stratagème «transforme les ONG en cibles militaires» et vise in fine à «affaiblir la société civile. Travailler pour la défense des droits humains est devenu extrêmement dangereux» •PO




Tags: FARC, Ingrid Betancourt, Colombie, libération, otages,

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