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Libre circulation avec la Roumanie. L’invasion n’aura pas lieu

Par Julie Zaugg - Mis en ligne le 24.12.2008 à 06:00

Reportage. Dans l’hôtellerie ou l’informatique, la Suisse manque de bras. L’ouverture du marché aux travailleurs roumains et bulgares permettrait de combler la pénurie. Mais ont-ils seulement envie de venir?

C’est une bien mauvaise nouvelle pour le chef de l’Hôpital pédiatrique Marie-Curie de Bucarest. Apprenant que ses employés pourront bientôt travailler sans entraves sur sol helvétique, Daniel Buzatu secoue la tête pendant dix bonnes secondes. «Votre offre, elle ne nous plaît pas du tout. Vraiment pas.» L’offre en question, c’est la libre circulation des personnes entre la Suisse et la Roumanie, sur laquelle le peuple suisse se prononcera le 8 février. «Je crains que nous ne perdions nos meilleurs professionnels. Je ne peux pas régater avec les salaires suisses.» Un médecin roumain gagne 400 euros en début de carrière, 1000 comme spécialiste. Une infirmière expérimentée 500 euros.

Dans les couloirs défraîchis de l’hôpital, les lits aux barreaux de fer qui semblent sortis d’un autre âge et les gravures de la Vierge Marie côtoient un équipement dernier cri. Cela n’empêche pas les infirmières de partir vers des horizons meilleurs. «Nous venons d’en perdre trois, soupire Lamise Bectemir, infirmière en chef au département d’oncologie.
 
Elles sont parties en Italie, après que nous les avons longuement formées.» Il y a deux ans l’Allemagne a offert 300 emplois à des infirmières roumaines, à des salaires sept fois supérieurs. Car la pénurie est généralisée en Europe. En Suisse, les hôpitaux emploient déjà 40% de médecins et 75% d’infirmières étrangers.
 
Économie
Une croissance en léger recul
Après une longue période de stagnation dans les années 90, l’économie roumaine a vécu plusieurs années de croissance exceptionnelle. En 2007, la hausse du PIB a atteint un record de 9%. Le taux de chômage a chuté, passant de 11% en 2000, à 6,3% en 2008. Dans les centres urbains, il est de 1,5% seulement, moins qu’en Suisse (2,7%). Revers de la médaille: l’inflation est élevée (8% en 2008), alors que les salaires restent bas. Le revenu moyen atteint à peine 400 euros. En parité de pouvoir d’achat, le PIB par habitant ne représentait que 41% de la moyenne en vigueur dans l’Union européenne en 2007, situant la Roumanie au même niveau que la Turquie ou le Monténégro.
La croissance a également fait apparaître des carences de main-d’œuvre, accentuées par le vieillissement de la population. Entre 2004 et 2011, le groupe des 20-34 ans aura perdu 301000 individus. Celui des 0-20 ans 700000. Résultat: entre 0,2 et 1 million d’emplois ne trouvent pas preneur. La crise ne devrait que légèrement modifier la donne. La Roumanie sera surtout touchée indirectement avec la baisse des investissements étrangers, des échanges avec la zone euro et des versements de travailleurs émigrés (qui représentent 5,5% du PIB). Les prévisions de croissance roumaine pour 2009 ont été revues à la baisse, à 6%.
Partir à n’importe quel prix?
L’hôpital Marie Curie n’est pourtant pas le moins bien loti: c’est l’un des meilleurs établissements du pays. A ce titre il capte de nombreux émigrés de retour au pays. Comme Mihaela Balgradean, cheffe du service de néphrologie, 56 ans. «J’ai travaillé pendant deux ans comme médecin assistant à l’hôpital de Moutier, de 1990 à 92. A mon retour, j’ai entièrement réorganisé le service avec les modes de travail appris en Suisse», raconte-t-elle dans un français teinté d’accent roumain. Catalina Topirceanu est elle aussi revenue, mais l’infirmière de 34 ans a vécu une expérience moins idyllique. «En Italie, j’ai été traitée comme une esclave. On me payait 1300 euros et j’en dépensais 500 rien que pour le loyer. Je ne repartirai plus jamais, même pour un salaire très élevé!» jure-t-elle.

Les jeunes sont moins catégoriques. Daniela, Ohana et Remus, tous trois âgés de 23 ans et stagiaires à l’hôpital Marie-Curie, jouent avec l’idée d’un départ. «Le système médical et les équipements sont meilleurs en France ou en Grande-Bretagne», souligne Remus. «Et il y a davantage d’argent pour les médecins», renchérit Daniela. «Mais les choses s’améliorent ici, nuance Ohana. Dans dix ans, nous aurons rattrapé les autres pays européens. Je vois mon avenir ici, pourquoi pas dans une clinique privée.» Car en Roumanie, le tourisme médical commence à se développer, attirant de nombreux patients étrangers qui viennent s’y refaire les dents ou le nez. Les médecins locaux en profitent.

A l’autre bout de la capitale, au milieu d’une forêt de blocs d’habitations d’inspiration soviétique, l’Université technique de construction (UTCB) forme 700 nouveaux ingénieurs chaque année. «Je ne crois pas qu’il y en aura pour vous, sourit le recteur Johann Neuner. Les entreprises roumaines viennent les chercher directement à l’université. Un an avant la fin de leurs études, 75% ont déjà trouvé un emploi.» Un effet de la surchauffe dans le secteur de la construction. Résultat, les salaires sont élevés: «Les diplômés peuvent espérer toucher plus de 500 euros pour un premier job, jusqu’à 1000 dans certains cas. La demande est telle que nous avons même de la peine à les retenir pour la recherche et l’enseignement. Dans certaines facultés, seule la moitié des postes est occupée.»

Cela n’empêche pas certains ingénieurs de partir à l’étranger, là où les salaires sont encore meilleurs. La Suisse serait une destination idéale: en 2007, il lui manquait 1500 ingénieurs. La nouvelle intéresse beaucoup Elena Antofie, 19 ans et étudiante à l’UTCB. «J’aimerais travailler en Grande-Bretagne ou en Allemagne après mes études. La Suisse? Pourquoi pas. J’irai n’importe où, pourvu qu’on me propose un bon salaire.» Son camarade Mohamad Ali Razvan acquiesce: «Ici, avec un revenu de 500 euros, on ne parvient même pas à payer un loyer. Les jeunes doivent rester chez leurs parents, parfois même après le mariage.» Quant à la jeune Moldave Tatiana Bikeeva, 20 ans, elle annonce carrément: «Mon but c’est d’obtenir le passeport roumain, puis de partir en Europe de l’Ouest.» Tous ne comptent s’exiler que le temps de mettre un peu d’argent de côté, pour s’acheter un logement. Sauf Vlad Petca, 19 ans: «Moi, je ne vais pas partir. Les salaires sont meilleurs ailleurs, mais le coût de la vie est aussi plus élevé. Et il faut bien que quelques personnes restent pour aider à construire le pays.»

Payés 330 euros. Retour au centre-ville. Le Howard Johnson Grand Plaza y dresse son imposante façade vitrée. «En 2007, le tourisme a vécu sa meilleure année en Roumanie», note Tinu Sebesanu, CEO de Trend Hospitality, une société de conseil hôtelier, depuis son bureau au premier étage du Plaza. La branche manque de personnel: elle pourrait aisément absorber 500 000 personnes supplémentaires dans les cinq prochaines années. Les jeunes Roumains se détournent en effet de ces professions, où un premier salaire dépasse rarement 330 euros. «C’est déjà le double d’il y a cinq ans, justifie Tinu Sebesanu. Mais ces métiers sont perçus comme une activité de transition qu’on accomplit l’espace de quelques mois en attendant de trouver mieux. C’est un cercle vicieux car les hôteliers refusent alors d’investir dans la formation de leurs collaborateurs et le niveau du service ne s’améliore pas.»

Pourtant, ce ne sont pas les diplômes qui manquent. «J’ai une licence en économie et management», raconte Ana Maria Grigore, 25 ans, réceptionniste de l’hôtel cinq étoiles. Sa collègue Ioana Ruse, 24 ans, termine, elle, sa seconde licence, en tourisme, après une première en finance. Ces jeunes femmes ne sont-elles pas un brin surqualifiées? «Seulement en apparence, répond Tinu Sebesanu. Ici, tout le monde va à l’université. Les hautes écoles privées sont de véritables usines à diplômes: les licences ont perdu toute valeur, surtout en économie ou en droit.»

Aussi, les meilleurs sont partis. Des milliers de jeunes Roumains travaillent sur les bateaux de croisière. D’autres ont gagné l’Italie, la Grèce ou la Grande-Bretagne. Mais le flot a commencé à se tarir à partir de 2006 et les premiers retours sont enregistrés. Et la Suisse, où 42% des emplois dans l’hôtellerie sont déjà occupés par des étrangers? Razvan Pirjol a sa petite idée. Revenu à Bucarest en 2007 pour remettre sur pied l’ex-école de tourisme d’Etat, il a passé 18 ans en Suisse, dont quatre à la tête de l’Ecole hôtelière de Glion. «Au début, ils partiront, car le pays a une image d’eldorado, juge-t-il. Mais après, le mouvement ralentira, car les informations se mettront à circuler et les Roumains se rendront compte que ce n’est pas une bonne affaire, que la Suisse est un pays cher.»

Autre domaine qui manque de bras, l’informatique ne devrait pas non plus être submergée par les demandes d’emploi en provenance de la Roumanie. Le secteur y est en plein boom. Avec 35 000 salariés, il génère 1 milliard d’euros par an. Microsoft y a ouvert un centre de support technique et Amazon un centre de développement. La création de softwares a également le vent en poupe. C’est la société roumaine Softwin qui a développé l’antivirus BitDefender, devenu un hit mondial. Les salaires ont suivi le mouvement, montant jusqu’à 3000 euros.
 
Rester grâce à l’internet. Cet engouement pour l’informatique a des causes historiques. Sous Ceaucescu, des cohortes d’ingénieurs et de mathématiciens ont été formés pour soutenir la croissance industrielle. A la chute du régime, une bonne partie d’entre eux s’est reconvertie dans l’informatique. Les écoles polytechniques sont restées, assurant une relève. A l’époque, ces spécialistes quittent le pays en masse. Entre 1992 et 95, près de 20 000 sont partis aux Etats-Unis et au Canada.

Mais l’exode a cessé au tournant du siècle, avec le développement du marché local et la généralisation de l’internet, qui permettait de travailler à distance. «Il n’y a même plus besoin d’émigrer aujourd’hui pour être salarié par une entreprise étrangère», explique Dragos Riscanu, patron d’une firme qui emploie 30 personnes. Ce fonctionnement «offshore», le Roumain l’a expérimenté de première main. Emigré à Genève depuis 1986, il a fondé Omnis Group en 1990 à Bucarest. Son entreprise collabore aujourd’hui avec les Hôpitaux universitaires genevois. «La Suisse a le know-how, par exemple en sciences de la vie, et nous avons les ressources humaines pour le mettre en pratique.» La libre circulation ne changera pas grand-chose, selon lui. «L’informatique est déjà un secteur globalisé, sur lequel les frontières n’ont pas grande incidence.»
 
Signes de pénurie. Mais comme partout, les jeunes rêvent aussi d’exil. Moins pour les salaires – élevés dans ce domaine – que pour échapper à un contexte perçu comme pesant. «Cet été, j’ai travaillé pour une entreprise locale de télécommunication et j’ai été très déçu par le manque de professionnalisme et la rigidité face aux idées nouvelles», note Alexandru, 21 ans, étudiant en électronique et télécommunication. «Ce n’est pas uniquement l’environnement professionnel, poursuit son camarde d’études Tudor. Les gens sont constamment en train de vous arnaquer, le gouvernement est corrompu, les routes sont défoncées.»

Au ministère du Travail, on cherche à tout prix à freiner cet exode. «Deux millions de Roumains vivent à l’étranger, souligne Eugen Blaga, directeur du Département du travail, de l’emploi et de la formation. Or, la croissance de ces dernières années et le renversement de la pyramide démographique ont fait apparaître de graves carences de main-d’œuvre.» La situation est telle que la Roumanie a commencé à importer des travailleurs moldaves, turcs ou chinois, surtout dans la construction. Mais le pic des départs a été atteint vers 2002-2003, détaille Eugen Blaga: «Les migrants ont commencé à rentrer, attirés par les nouvelles opportunités d’emploi dans leur pays.» La crise devrait encore accentuer ce phénomène, à mesure que la situation se dégrade dans les pays d’accueil.

Le gouvernement n’est pas non plus resté les bras croisés. «En 2008, nous avons organisé quatre bourses de l’emploi en Espagne et en Italie – pays qui captent à eux seuls 83% des migrants roumains – pour tenter de les faire revenir. On les informe même de la possibilité de créer leur propre entreprise en Roumanie avec l’aide des fonds européens.» Le fonctionnaire ne voit pas la Suisse comme «une cible» pour les travailleurs roumains: trop petite et pas assez connue. Markus Wirth, président de la Chambre de commerce Suisse-Roumanie, partage cet avis: «La Suisse a une image d’Etat propre et bien organisé, mais aussi de pays cher, à la mentalité peu hospitalière pour les Latins. Si elle attire des Roumains, ce seront essentiellement des personnes très qualifiées.» L’ingénieur roumain plutôt que le plombier polonais.




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Réaction de Mariko
le 29.12.2008 à 10:35
Votre article bien documenté confirme l'impression que l'on pouvait déjà...
 



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