L’île solaire développée par le Centre Suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM) vit sa première tempête, sans avoir flotté sur la mer. Depuis trois mois, la construction du prototype à Ras al-Khaimah (RAK) est stoppée, faute de financement. Et aujourd’hui, on peut même se demander si le projet aboutira. Des négociations sont en cours entre Neuchâtel et RAK pour essayer, d’une part, de relancer le projet et, d’autre part, de redonner un second souffle à l’antenne que le CSEM a implantée dans l’émirat il y a cinq ans. Selon Claude Nicollier, président du centre de recherche neuchâtelois, une décision devrait être prise par le conseil d’administration avant la fin novembre. «Toutes les options sont ouvertes. La technologie est intéressante et son développement va se poursuivre », explique l’astronaute. Conflit de personnes. A l’origine de cette mise en veilleuse, un conflit violent entre Kather Massaad, CEO de RAKIA (RAK Investment Authority), et Thomas Hinderling, inventeur du concept et futur ancien directeur du CSEM. Pourtant durant cinq ans, depuis l’arrivée du CSEM à RAK, les deux hommes étaient sur la même longueur d’onde. Cet été toutefois, la confiance s’est rompue. «Je me suis fait rouler», n’hésite pas à affirmer Kather Massaad, bras droit du cheik Saud Saqr al-Qasim en matière économique. Selon lui, ni les promesses faites par Thomas Hinderling sur les apports du CSEM (lire son interview ci-dessous), ni celles concernant l’île solaire n’ont été tenues. A cela s’ajoutent des tensions liées à un «doublement de budget» et la structure de commercialisation de l’île solaire, au travers de la start-up Nolaris, à Neuchâtel, dans laquelle le CSEM et Thomas Hinderling sont tous deux actionnaires. Cette structure, selon Kather Massaad, ne laisse que des miettes à RAK. Pris à partie, le directeur du CSE, jusqu’à la fin du mois, hésite entre déception et révolte. «Je suis la cible, regrette-t-il. Monsieur Massaad ne me considère plus comme son ami. C’est dommage. » Puis sur les éléments plus précis: «Pour les budgets, je n’ai jamais demandé 10 millions de dollars. Mais une fois, 8,5 mio que Khater Massaad a acceptés avant de revenir sur sa décision deux mois plus tard. Nouvelle demande à 7,1 mio et le même scénario s’est répété.» A RAK, la version diffère sensiblement. Kather Massaad: «J’ai dit: “Quand vous aurez quelque chose, vous me rappelez. Au revoir!” Je pouvais payer. Mais je ne pouvais pas accepter de le faire sans avoir de garantie.» Démission indépendante. Un point de non-retour qui a poussé Khater Massaad à écrire au conseil d’administration du CSEM. Qui a commandé un audit sur place. Sont-ce les résultats de cet audit qui ont poussé Thomas Hinderling à la démission? L’intéressé s’en défend avant de lancer, désabusé: «A vous de choisir qui vous voulez croire.» Claude Nicollier est quant à lui plus tranchant: «C’est faux. Monsieur Hinderling avait l’intention de quitter son poste de CEO depuis le début 2009. Cela n’a rien à voir avec l’île solaire.» Au-delà des personnes, reste l’essentiel: la technologie, seul point de convergence entre les parties. Khater Massaad, débarrassé de Thomas Hinderling, souhaite que le prototype soit terminé par le CSEM. Son adversaire espère la même issue, plusieurs pays ayant exprimé leur intérêt au travers de Nolaris. Hors conflit, Claude Nicollier ne veut pas préjuger de la décision du conseil d’administration: «Le CSEM va continuer l’aventure, c’est certain. Néanmoins, il y a aujourd’hui peu de chance que ce soit avec RAKIA. Il y a plusieurs autres endroits intéressants pour développer une île solaire, comme l’Espagne, la Turquie ou le lac de Neuchâtel.» LE CEO DE RAKIA EXPLIQUE CE QUI L’A MENÉ À ROMPRE AVEC THOMAS HINDERLING.Kather Massaad: «Il n’y a eu aucun résultat!»Vous confirmez qu’il y a un problème avec le CSEM? Oui.
Récemment, Thomas Hinderling a fait des déclarations dans les journaux
(L’Express, ndlr) affirmant que nous avions des problèmes financiers.
Ce qui est malhonnête. Je vais prendre un avocat pour l’attaquer en
justice. Je l’ai rencontré il y a six ans. Il était venu me voir pour
amener le CSEM à RAK. On a fait un accord: le gouvernement de RAK
finance 50% et lui 50%. Il a proposé de faire certaines recherches
(matériaux de construction, purificateurs d’eau,...). Nous étions
charmés. Dans l’accord qu’il a rédigé, il a écrit qu’il allait créer 17
start-up en cinq ans. Nous lui avons donné tout ce qu’il voulait, des
locaux, de l’argent. Cinq ans plus tard, il n’y a toujours rien. Et le projet d’île solaire? Il
a débuté il y a deux ans et demi. Monsieur Hinderling est venu et nous
a dit: «Ecoutez, j’ai un projet extraordinaire: produire une île
solaire.» Nous étions enthousiastes. Nous nous sommes mis d’accord sur
un budget de cinq millions de dollars. Toutes les sociétés dont je suis
directeur se sont impliquées: béton, structures métalliques, etc. Nous
avons fait le travail et payé. Il a présenté un concept de sociétés
pour l’île solaire qui appartient à Nolaris Suisse (dont il est
actionnaire, ainsi que le CSEM). En parallèle, il créait Nolaris Middle
East dans laquelle nous aurions 30%. Nous serions seulement
responsables du marketing de l’île dans les pays du Golfe. Ce qui fait
que nous n’aurions même pas 5% du projet que nous avons financé. Quand l’avez-vous su? Il
y a trois ou quatre mois, quand le problème est apparu entre nous et
lui. J’ai commencé à me poser des questions. Je l’ai convoqué pour un
board meeting. Avant de venir, il m’a demandé par mail 10 millions de
dollars. Le double. Je n’ai pas voulu payer. Parce que le projet est en
route depuis deux ans, que je n’ai toujours rien et qu’il ne pouvait
pas me donner de garanties. Etes-vous à l’origine de sa démission? Je
ne sais pas. J’ai écrit, il y a trois mois, au Conseil d’administration
du CSEM en lui présentant la situation. Il a envoyé quelqu’un pour
faire un audit et a découvert que ce monsieur a utilisé les ressources
du CSEM pour l’île solaire. Le projet est-il compromis? Non!
Moi je veux quelqu’un qui me donne un programme de travail et me fasse
un budget. J’aimerais bien que le CSEM continue. Je ne l’ai pas fait
venir pour l’étouffer.
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