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Par Julien Burri - Mis en ligne le 19.09.2012 à 14:30 |
Dans le studio de répétition du Théâtre de l’Octogone, à Pully, Katarzyna Gdaniec et Marco Cantalupo font face aux danseurs. C’est lui qui parle et donne des pistes: «Ne cherchez pas l’harmonie, brisez vos mouvements!» Elle reste silencieuse, tout en attention et en énergie contenue, mâche nerveusement un chewing-gum. Le couple de créateurs fonctionne en symbiose. Marco, avenant, cache sa rigueur sous sa tendresse. Katarzyna, d’un premier abord plus strict, cache sa tendresse sous sa rigueur. Ils répètent leur dernier spectacle, Re-mapping the body, qui sera repris à l’Octogone en novembre, avant de partir en tournée en Allemagne et en Suisse alémanique. Les corps des danseurs sont des instruments à accorder. Des capteurs physiologiques enregistrent l’activité électrique de leurs muscles, déclenchant des sons électroniques. Les danseurs ne se regardent plus dans les miroirs; pour la première fois, ils s’écoutent. Le son sculpte l’espace. Le résultat est fascinant, ces corps robotisés sont d’une humanité folle. L’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, la Haute Ecole de musique de Genève, le compositeur Christophe Calpini... au total, quinze personnes ont collaboré à ce projet qui parle de l’invasion de la technologie dans notre monde contemporain. Les danseurs ne sont pas des exécutants pour autant, des machines. L’œuvre naît de leur collaboration avec les chorégraphes. Quelque chose se dit, sans mots. Au spectateur de ressentir, de construire le sens. Mais certains ont peur de se retrouver sans filet, de faire du hors-piste. «Ils s’arrêtent sur des détails et essaient de comprendre, toujours comprendre, soupire Katarzyna. Une fois, on m’a demandé: “Mais pourquoi est-ce que tu danses en baskets?” En vérité, cela n’a aucune d’importance.» Le phallus de Shiva. Cela fait vingt ans que la Polonaise Katarzyna Gdaniec a fondé avec l’Italien Marco Cantalupo la compagnie Linga. «Linga», un nom aux aspirations mystiques, choix que les créateurs ne renient pas aujourd’hui, tout en s’en amusant. Le lingam, c’est le phallus de Shiva, un symbole tantrique dans la religion hindouiste. Un nom qui évoque les mots «langue» ou «langage» aux oreilles néophytes. La principale démarche du couple, c’est de travailler sur le mouvement et sa spontanéité. Le langage même du corps. Aujourd’hui, un simple geste peut-il encore émouvoir, toucher? «Tout est formaté dans notre société. On va même suivre des cours pour apprendre à séduire!, s’exclame Marco. Nos gestes sont faussés, ils ne se développent pas naturellement, d’après ce que nous sommes. Ils sont appris, copiés. Nous ressemblons à des danseurs prisonniers de leur technique.» Et de déplorer que notre imaginaire soit lui aussi de plus en plus prédéfini. «Est-ce que notre société pourra encore créer des images sans copier des images déjà existantes? Italo Calvino dit que l’imagination est une pluie. Cela veut dire qu’on ne la commande pas!» Katarzyna ajoute: «Les jours où on est bloqué dans notre travail, on a l’habitude de dire: “Aujourd’hui, il ne pleut pas!”» Les pieds en sang. Katarzyna a été élevée à la dure. Méthode russe. Championne junior de gymnastique, elle s’est ensuite tournée vers la danse. C’est son père qui a choisi pour elle. Prof de maths, il conduisait les taxis (à Gdansk, à cette époque, c’était plus lucratif que l’enseignement). Dans sa jeunesse, il avait été trapéziste dans un cirque. Katarzyna a suivi pendant dix ans les cours d’une école stakhanoviste où elle a dansé jusqu’à avoir les pieds en sang. «Danser, c’était dans mes veines. On nous inculquait les stéréotypes du Bolchoï. Un lavage de cerveau. On commençait les cours à 7 heures du matin, dans un local sans chauffage. Dehors, il faisait moins 20 degrés.» Mais elle ne regrette pas cette rigidité. «Cela nous poussait à progresser. L’éducation, c’est la base. Sans elle, nous n’en serions pas là aujourd’hui.» Fille unique, Katarzyna déçoit sa mère. «Elle a été blessée que je parte à l’Ouest et que je laisse tomber le tutu pour danser chez Maurice Béjart. Elle ne comprend pas la danse contemporaine. Un jour, elle m’a demandé, dubitative, si nous gagnions de l’argent avec nos spectacles (sourire).» Pourquoi Maurice Béjart? Pourquoi quitter la Pologne à 18 ans et entrer au Ballet du XXe siècle à Bruxelles? «Je n’avais rien vu de lui, mais c’était mon rêve. Je ne savais pas pourquoi. On entendait parler de Béjart sans voir ses œuvres. C’est Philippe Braunschweig, le créateur du Prix de Lausanne, qui m’a conseillé d’auditionner chez lui.» Katarzyna donnera tout au maître pendant huit ans. Elle sera sa première danseuse. A côté de la fille modèle, il y a Marco, le rebelle. «Dans ma famille bourgeoise, on voyait les artistes d’un mauvais œil. Notre arrière-grand-mère était danseuse à la Scala, mais elle ne l’a avoué que sur son lit de mort. A 16 ans, on voulait que je devienne ingénieur et que je reprenne l’entreprise de mon père, qui vendait des radiateurs pour les voitures. J’ai claqué la porte à 18 ans. Enfant, je détestais la danse. Puis, c’est devenu ma passion.» Il se produit à la Scala, pour la Rai, au Portugal, aux Etats-Unis, puis chez Béjart. Il reste un an auprès du chorégraphe lausannois, et lui «vole» son étoile, Katarzyna. La mémoire du corps. C’est chez lui pourtant que le couple signe sa première chorégraphie, Le temps des cerises. En 1992, il fonde Linga et s’installe, dès 1993, en résidence à l’Octogone. Son premier grand spectacle, ce sera Concerto en 1996. Suivront Go! Emballe-moi, Speeed, Falling grace... Plus de quarante chorégraphies. Le 28 septembre prochain, dans le cadre d’une soirée publique anniversaire, un montage vidéo reviendra sur chaque spectacle, et les danseurs qui les avaient interprétés à l’époque remonteront sur scène. Chaque corps amènera sa propre mémoire. «Nos gestes contiennent notre mémoire et celle de nos ancêtres, explique Marco. Mais dans nos sociétés, nous sommes coupés de cette transmission. Ce qui compte, c’est que les gestes soient personnels, même s’ils sont organisés. Que chacun garde sa personnalité. Nous choisissons toujours des danseurs qui ont une personnalité.» «Parfois c’est chiant, les gens de caractère!, s’amuse Katarzyna. Mais au moins il se passe toujours quelque chose!» Soirée anniversaire, 28 septembre, 20 h 30. L’Octogone, Pully (VD). Reprise de «Re-mapping the body» le 1er novembre. www.linga.ch |









