Un matin, Lionel a 3 mois, il ne le sait pas, mais sa mère quitte Tunis en catastrophe pour sauver son frère du choléra. Le grand frère survit. Quarante ans après, Lionel Duroy se retrouve à sangloter dans le cabinet d’un psy, incapable d’écrire depuis six mois, bloqué sur un paragraphe racontant ce sauvetage allant de pair, s’en rend-il compte soudain sur ce divan, avec son abandon à lui. Ce chagrin qu’il traîne depuis si longtemps, Lionel Duroy l’empoigne à pleines mains et se met à tisser la toile de son ample, âpre et dramatique roman familial. Une fois de plus: depuis Priez pour nous en 1991, puis Méfiezvous des écrivains ou Le cahier de Turin, Lionel Duroy explore une saga autobiographique chaotique au sein d’une fratrie de onze enfants nés de parents mal assortis: un père issu de la noblesse désargentée gagnant sa vie en plaçant des aspirateurs ou des assurances, une mère belle, fière de sa bourgeoisie bordelaise, mais acariâtre et exigeante.
Journaliste à Libération ou à L’Evénement du jeudi, confesseurnègre de personnalités aussi diverses que Sylvie Vartan, Ingrid Betancourt, Jean-Marie Bigard ou Mireille Darc, Lionel Duroy livre un récit plus intime que jamais. Dans une éruption de rage compassionnelle impressionnante, il gratte le passé à la recherche de cette année 1944 où ses parents se sont aimés, jusqu’à la naissance de son quatrième enfant à lui, en 1995, d’un deuxième mariage, celui qui l’apaise, enfin. Ses parents sont morts, Priez pour nous l’a brouillé avec ses frères et sœurs, qui ont tenté de lui casser la figure au cimetière à l’enterrement de leur mère. Entre-temps il n’a cessé de la fuir, de la haïr, de revivre ad nauseam les déménagements devant les huissiers, les bébés qui s’enchaînent, les écoles qui le chassaient faute d’être payées. Depuis, l’adolescence, la moto, les jeunes filles, la philo, le journalisme, l’écriture. Le chagrin est un toboggan rude sur lequel on glisse sans savoir à quoi s’accrocher, Le chagrin, un beau roman dérangeant et attristé.
Le chagrin. De Lionel Duroy. Julliard, 550 p.
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