Il faudra s’y faire: les nouveaux pouvoirs, sur la rive sud de la Méditerranée, seront d’inspiration islamique. Modérés ou pas. Cela dit, comment réagir ? On peut ricaner, c’est facile, sur la naïveté de ceux qui ont cru voir émerger des révoltes ipso facto une démocratie laïque. On peut, c’est tentant, voir tout en noir l’avenir du monde arabe. Ou alors y regarder de plus près, en se disant que rien n’est joué d’avance. Le succès du parti religieux Enhada en Tunisie n’est pas une surprise pour qui percevait le désarroi du peuple après la chute du dictateur: crise économique, foisonnement de partis peu lisibles, tensions sociales. Comme souvent, après une révolution, se manifeste un besoin d’ordre. La formation islamiste l’offrait: sérieuse, efficace, proche des gens. Sa victoire électorale reste cependant relative. Les autres courants politiques vont peser aussi dans le débat. Tout un pan de la société reste profondément laïque. Et puis les dirigeants du parti gagnant sont raisonnables: ils savent que la priorité des priorités, c’est le redémarrage économique, la reprise du tourisme. Pour cela, ils ne doivent pas effrayer les Européens. Ils vont tout faire pour imiter la voie de la Turquie où triomphe un régime à la fois musulman et moderne. En Libye, les lendemains de la dictature risquent d’être plus durs. Les rebelles au pouvoir grâce à l’intervention occidentale sont pour nombre d’entre eux d’anciens responsables khadafistes: issus du moule totalitaire. Ils savent bien que le fer de lance de la révolte, ce furent les militants musulmans qu’horrifiait la relative laïcité du régime déchu. De surcroît, ces nouveaux chefs ne sont pas contraints de séduire les investisseurs étrangers: ceux-ci accourent d’eux-mêmes, attirés par l’odeur du pétrole. L’intello va-t-en-guerre Bernard-Henri Lévy qui loua si fort les révoltés de Benghazi pourrait se mordre cruellement les doigts. Il n’avait pas vu que la plupart des laïques étaient plutôt du côté du colonel mégalomane. Le constat déplaît. Mais il nous faudra bien sortir du simplisme romantique: les dictateurs renversés, et ceux qui s’accrochent encore, n’étaient pas des tyrans solitaires: tout un pan de la société les soutenait. Cela se constate en Syrie. Ce régime meurtrier ne se maintient pas seulement en envoyant les chars contre les foules en colère, il dispose de réels appuis dans plusieurs couches de la population. En particulier chez ceux qui craignent… la montée de l’islamisme. Si rien ne bouge dans la capitale, c’est aussi parce que beaucoup craignent le changement. En Egypte, rien n’est joué. Mais ce grand pays, capitale intellectuelle du monde arabe, fait preuve de maturité. Les Frères musulmans, eux-mêmes fort réalistes, ne sont pas près de conquérir la totalité du pouvoir. Parce que les démocrates, les vrais, pèsent bien plus lourd qu’en Libye. Et aussi parce que l’armée - elle apprécie peu les barbus - tient et tiendra la barre longtemps encore. Or celle-ci, financée par les Etats-Unis, ne renoncera ni à sa puissance ni à ses privilèges. Le paysage politico-religieux du monde arabe est donc plus diversifié que ne le dépeignent les pourfendeurs à tout crin de l’islam. Reste que pour l’Européen nourri des Lumières, la réalité qui se dévoile paraît assez désolante. On peut à la fois applaudir les éruptions anti-totalitaires et voir en face leurs contradictions. Avec cette donnée générale: non seulement dans le Maghreb mais dans tout le Moyen-Orient, les lignes de partage, les sources de conflit sont d’abord de nature religieuse. Entre musulmans et laïques ou chrétiens. Entre sunnites et chiites. Israël ne fait pas exception en se proclamant “Etat juif” et en justifiant le colonisation de la Cisjordanie avec des arguments bibliques. Conseil à ceux que dépriment ces incantations divines: aller voir le film qui passe ces jours, de la Libanaise Nadine Labaki, “Et où on va maintenant ?”. Dans un village reculé, chrétiens et musulmans vivent ensemble, toujours prêts à s’écharper, au bord de la guerre. Mais la modernité trouble la donne: les mères meurtries, révoltées, décident de ridiculiser leurs mecs belliqueux… et l’irruption inopinée d’un groupe de danseuses ukrainiennes éveille d’autres fantasmes. C’est drôle. C’est cruel. Cela fait du bien. C’est un film arabe.
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