Vous êtes au printemps de 2002, Beacon Theatre, Manhattan. La femme qui chante a 56 ans. Elle devrait être morte. Deux ans plus tôt, une méchante encéphalite virale l’a foudroyée. Au mieux, elle pouvait espérer la chaise roulante, ou ne plus pouvoir parler.
PHRASÉ ET JUSTESSE DEMEURENT DÉCHIRANTS, L’ÉTONNEMENT DU CLOWN DANS LE SOUFFLE.
Pourtant, elle est là, debout, sous les projecteurs, dans une robe un peu paillettes. L’assistance est accrochée à cette voix qui a pris la brume du temps, une gravité, une patine dans le vibrato. Mais le phrasé comme la justesse demeurent si déchirants, l’étonnement du clown dans le souffle, veiné de ce sourire de tragédie.
Elle chante Never Never Land, la jolie mélodie de Kenny Loggins, «... Je connais un endroit où naissent les rêves, et où le temps n’est jamais compté…». A l’instant du dernier mot, elle suspend la phrase, un silence merveilleux, puis elle enchaîne: «Quelque part au-delà de l’arc-en-ciel, volent les oiseaux bleus, et les rêves donttu oses rêver…», Over the Rainbow, la chanson de sa mère, l’une des plus sublimes de tous les temps.
Elle avait toujours refusé de la tenter. Oh, elle n’insiste pas, juste un signe, deux vers et puis s’en vont dans l’azur. Mais l’ovation est inouïe, instantanée, elle fait monter toutes les larmes.
Les enfants de la balle. Vous êtes maintenant en mars 1946, elle vient au monde, et cette fameuse mère a pour nom Judy Garland. On ne sait rien des violences du showbiz, du fracas fitzgéraldien des âmes entre alcool, somnifères et génie du spectacle, sans savoir Judy Garland.
Sans connaître la cruauté envers les enfants de laballe, anciennes familles noires et blanches devenues dynasties sanspitié, les amours explosées, le cinéma des apparences. Judy Garland: quelle chanteuse, quelle actrice, quelle insolence, quel courage à vivre, chanter et mourir, à 47 ans, éperdument perdue dans une chambre de Londres.
Vous y êtes aussi, pourtant, à Londres, au Palladium, quatre ans avant, en 1965. Judy Garland chante pour un énième come-back quand sa fille entre en scène. L’énergie de cette gamine de 19 ans, gouaille, force: ce cœur instantanément jeté là, écorché vif, déjà prêt à crever on stage.
Elle est jeunesse et aventure en route. Elle n’apparaît pas vraiment belle, yeux trop grands, bouche trop immense, nez fort, ce rai de tristesse dans l’enthousiasme. Mais elle est terriblement animale et glamour.
Vous partez alors pour Berlin, 1930, Kit Kat Klub. C’est Cabaret, chef-d’œuvre de Bob Fosse, daté 1972. La jeune femme a désormais 26 ans, elle joue Sally Bowles, chanteuse de boîte dans cette ville où monte la décadence nazie. Elle est fabuleuse, à tomber raide, imbibée de l’Ange bleu façon Marlène Dietrich. Elle, c’est plutôt l’Ange noir.
Bas fins et talons hauts, melon sur la tête, chaloupant jambes écartées dans la plus désespérée des fêtes. Peu d’images de cinéma sont aussi vénéneuses, sexuelles et bluffantes que Sally Bowles chantant Mein Herr ou Cabaret. Elle aura l’oscar pour ce rôle. Elle demeure l’unique dans l’histoire à avoir reçu la statuette alors que ses deux parents en furent aussi chacun récipiendaires. La dynastie, toujours.
Son père aussi fut seigneur du spectacle. Vincente Minnelli triompha comme réalisateur dans les fifties, avec Un Américain à Paris, miracle entre le ballet élastique de Gene Kelly et le charme de Leslie Caron. Et encore Gigi, ou Tous en scène. Minnelli, c’est le mouvement, la couleur, le fauvisme élégant, l’onirisme dans la comédie musicale.
C’est le lien le plus décisif entre Broadway et Hollywood. La petite avait de qui tenir, où qu’elle se tournât: ah oui, son parrain, c’était Ira Gershwin. A partir de Cabaret, elle est une star. Elle réinvente sans cesse un art bientôt perdu, celui si américain d’entertainer, de divertisseur du spectacle, où se conjuguent chanson, théâtre, cinéma, shows pour la télévision.
Dans chacun de ces domaines elle sera formidable, récompensée, applaudie comme une reine. Personne, à part Barbra Streisand, ne peut lui être comparé aujourd’hui.
New York, New York! Mais pour être à jamais éternelle, il lui manquait l’étendard. Vous repartez en 1977, dans un film de Martin Scorsese, où elle joue en face de Bob De Niro, qui fait le saxophoniste sourcilleux.
Elle crée une chanson qui est tellement plus qu’une chanson, qui devient l’hymne d’une ville et le refrain d’une existence: New York, New York. A chaque retour en scène, elle doit s’y recoller depuis. Mais elle le fait avec ce génie du recommencement, de la renaissance du plaisir, étonnée encore.
Elle l’a chanté des milliers de fois, après le 11 Septembre, ou au Studio 54 pour le maire, ou dans des stades, ou devant la statue de la Liberté. Sa version de 1992, au Radio City Hall, reste la plus ahurissante: le lyrisme dans l’intro, l’ironie du rire, le piano qui se lance en dansant, le pétaradant cuivré du bonheur.
La vie a fait son œuvre pourtant, des blessures percent. Quatre mariages, autant d’échecs, pas d’enfants. Vertiges personnels aussi, cure de désintox, pour sortir de l’alcool. Des amis si aimés, partis au-delà de l’arc-en-ciel: Liz Taylor, Michael Jackson.
Enfin, elle a combattu de toutes ses forces pour récolter des fonds, notamment contre le sida. La communauté homosexuelle la considère comme une sœur en rébellion, et une icône absolue.
Au Montreux Jazz Festival, elle viendra chanter ce destin rare le 15 juillet, ce sera l’événement de la quinzaine. Trompettes, saxo, piano, petit band jazzy dans le ton de Confessions, son album sorti l’an dernier. Ce sera dans la plus modeste salle du Miles Davis Hall, ambiance de club de jadis.
La grande dame, 65 ans maintenant, sourira à la nuit tombante. Flottera alentour sa drôle de mélancolie, l’infini du noir autour des yeux. Elle aura bu son habituel Gatorade rouge avant d’entrer en scène. La voix est moins puissante, le grain plus grave.
Mais toujours cette émotion juste. L’envie de donner l’ultime vérité des chansons amoureuses, notes tenues, pleurs ou joies, répit au milieu du triste boucan du monde. C’est une artiste immense et bouleversante. Il est temps de se prosterner devant Liza Minnelli.
Montreux Jazz Festival. 15 juillet à 20 h 30, Miles Davis Hall. Programme complet sur www.montreuxjazz.com
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