Au début, les danseurs se prélassent sur une plage. Puis, une mystérieuse matière noire chute des cintres, évoquant une pluie de cendres. Avec elle, ils composeront une œuvre graphique mouvante. Le dernier spectacle de Philippe Saire, Black Out, passe ainsi du blanc au noir, se construit en s’assombrissant. Le spectateur, lui, assiste à la scène en surplomb.
Debout pendant une demi-heure, appuyé contre une cloison, il regarde les danseurs au fond d’une boîte carrée de 4 m 80 de côté. Un dispositif inédit qui transforme la scène en tableau. Mais Black Out n’est pas une œuvre abstraite pour autant. Philippe Saire ne peut s’empêcher de raconter des histoires: les liens au sein d’un groupe (deux hommes et une femme), qu’il met sous tension.
Faire diversion. Depuis vingt-cinq ans, la scène chez Saire représente le monde. Ce qui l’intéresse, ce sont nos petits arrangements pour l’habiter et pour oublier momentanément que la mort guette. Encore torride, en 1986, premier spectacle de sa compagnie, revenait ainsi au mythe d’Icare, l’homme qui voulut échapper à sa condition. Il était déjà question de chute. Vingt-cinq spectacles plus tard, le propos du chorégraphe s’est affiné.
Et la réalité a douloureusement rejoint la fiction. L’an passé, alors que la compagnie répétait la reprise de Il faut que je m’absente, une danseuse est décédée pendant son sommeil. «C’était un choc incompréhensible. On a annulé la tournée. En plus, le spectacle était centré sur le thème de la disparition», raconte Philippe Saire, pudique. N’allez pas croire que ses spectacles soient lourds pour autant.
On y rit, malgré tout. Comme dans sa trilogie sur le divertissement (2006-2010), qui détournait, avec tendresse, les spectacles de magie ou de music-hall. Ses danseurs faisaient leur possible pour que le show continue, coûte que coûte, avec une ingénuité feinte.
Danseur sur le tard. Ancien prof d’école, Philippe Saire commence à danser en 1977, «très tard, à presque 20 ans». Il crée des duos avec la danseuse Anne Grin et danse pour d’autres à Paris ou au Festival d’Avignon In. Puis il ressent le besoin de devenir son propre maître et fonde, en 1986, une compagnie de danse professionnelle, une première dans le canton de Vaud. Jean-Pierre Pastori, critique et historien de la danse, se souvient: «Avant, il n’y avait pas de démarches aussi ambitieuses.
Il a placé la barre haut et construit quelque chose de rare. C’est un catalyseur.» Presque dix ans plus tard, le chorégraphe ouvre le Théâtre Sévelin 36 dans un ancien entrepôt de matériel électrique, un lieu devenu incontournable pour la danse en Suisse romande.
Réservé, il ne revient que brièvement sur son accident de moto, sa peur de ne plus pouvoir danser. Et son retour inespéré dans l’arène, avec un solo, Jour de fuite, en 2003. En 2010, à 53 ans, il apparaît encore dans Je veux bien vous croire, entièrement vêtu de blanc, ivre de danse, et émeut aux larmes. Par jeux, les danseurs font tout pour écarter cet invité encombrant des feux de la rampe et le ramener à la nuit.
En alchimiste, il continue de travailler la nuit au corps. Il prépare déjà l’après-Black Out, un spectacle à l’Opéra de Lausanne, avec l’orchestre de la Camerata. Ce sera sa vision de La nuit transfigurée de Schönberg. «Une pièce romantique, suivie d’un Vivaldi flamboyant.» C’est la première fois qu’il crée une chorégraphie en se basant sur une œuvre musicale. «Je dois trouver sans cesse de nouveaux défis, sinon je m’ennuierais.» Son rêve? Avoir du temps pour dessiner des corps au pastel gras. «Le dessin prolongerait mon corps.» Il serait encore question de traces, et du combat entre la nuit et la lumière.
Lausanne. «Black Out». Sévelin 36. Du 18 novembre au 11 décembre. Puis en tournée au Centre culturel suisse à Paris.
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