Le bureau de Daniel Borel, dans le bâtiment du quartier de l’innovation de l’EPFL qui porte son nom (le «Daniel Borel Innovation Center»), regorge de prototypes futuristes: des souris, des haut-parleurs, des caméras, des télécommandes. Bref, les accessoires qui ont depuis trente ans assuré le succès de Logitech, et doivent aussi lui tracer un futur. Si les dieux de l’informatique sont avec l’entreprise.
«LA MAISON NUMÉRIQUE, VOILÀ OÙ DOIT RECOMMENCER LE RÊVE DE LOGITECH.» Daniel Borel, cofondateur de l’entreprise
Dans le bureau du cofondateur de Logitech, une peinture attire le regard. Elle montre un paquet ficelé accompagné des mots new beginning. Cette peinture n’évoque ni le passé ni l’avenir de Logitech, mais le présent. Un nouveau départ, voilà ce dont a urgemment besoin le géant du périphérique informatique.
Celui-ci n’est pas au mieux, ce n’est rien de l’écrire. Le premier trimestre s’est soldé par une perte nette de 30 millions de dollars (25 millions de francs). Les ventes européennes ont chuté de 14%. L’action est à l’étiage.
Le directeur de l’entreprise, l’Américain Gerald Quindlen, a été remplacé fissa cet été par le président du conseil d’administration, Guerrino De Luca. Encore plus dommageable à la santé de Logitech est la conviction que le bon vieux PC, l’ordinateur personnel qui a nourri la croissance historique de la société, est presque mort, saigné à blanc par les téléphones multifonctions et les tablettes.
Daniel Borel, aujourd’hui membre du conseil d’administration de Logitech, et Guerrino De Luca sont les premiers à l’admettre: de lourdes erreurs ont été commises dans les derniers dix-huit mois. Les nouveaux canaux européens de distribution des produits Logitech se sont avérés trop complexes.
Le lancement en 2010 aux Etats-Unis du boîtier Review pour Google TV, qui permet de conjuguer les univers de la télévision et de l’internet, a tourné à l’aigre: trop cher, trop compliqué, pas abouti.
Trois erreurs. Le premier geste de Guerrino De Luca, en reprenant cet été la direction du groupe, a été d’abaisser le prix du boîtier Review de 250 à 100 dollars (Google TV sera lancée en Europe au début de l’année prochaine). «Ces deux erreurs nous ont coûté 100 millions de dollars», soupire Guerrino De Luca, en visioconférence depuis Fremont en Californie, l’un des trois sièges de Logitech avec Romanel-sur-Morges et Taiwan.
D’autant qu’une troisième erreur, plus insidieuse, a été commise. Tout à sa restructuration ces derniers mois, Logitech n’a pas vu la grande migration de la musique numérique des ordinateurs vers des supports nomades comme l’iPhone et l’iPad, sans parler du «nuage», ces serveurs qui permettent de stocker à distance les fichiers numériques.
Certes, Logitech a vite proposé des périphériques – claviers, hautparleurs – pour la tablette d’Apple. Le groupe suisse a même réalisé 30% du chiffre d’affaires des accessoires pour tablettes en Europe au cours du premier trimestre 2011. Mais Daniel Borel l’avoue sans ambages: «Nous avons pris un an de retard sur l’iPad, surtout en matière de haut-parleurs, et d’attention au design.»
Or, s’il y a bien un domaine actuel où l’importance du design est primordiale, c’est dans le périphérique pour la musique numérique. Les stations d’accueil ou petites enceintes de Logitech sont soignées, techniques, performantes, tout ce que vous voudrez, mais pas «cool» du tout.
Le groupe a donc décidé d’infléchir sa stratégie en proposant, dès cet automne, une série d’accessoires stylés pour tablettes. A l’exemple de l’AirPlay, une station d’accueil sans fil pour iPad ou iPod qui a été conçue par des designers irlandais. Ou d’un clavier escamotable pour iPad 2. Logitech a également pris contact avec Yves Béhar, le célèbre designer lausannois établi à San Francisco, pour réfléchir avec lui à de futures directions formelles.
Pour Guerrino De Luca, qui a été naguère responsable du marketing d’Apple, «Logitech doit impérativement revenir dans la course du design». Sans pour autant imiter à la lettre la stratégie de Steve Jobs, en partance de sa société, et de son designer vedette, Jonathan Ive:
«L’histoire d’Apple est exceptionnelle, relève en connaisseur Guerrino De Luca. Mais elle est dangereuse pour notre industrie. Grande serait la tentation d’appliquer les recettes de Steve Jobs. Mais c’est oublier que la dynamique créative et émotionnelle que Steve a introduite dans son entreprise est absolument unique. Il est impossible de la répéter ailleurs.» L’avis pose également la question du destin d’Apple lui-même, désormais privé de son Pygmalion...
Influence d’Apple. Reste que la firme à la pomme aura une influence sur la conception des périphériques de Logitech, tout au moins ceux destinés au grand public: «Pendant longtemps, nous avons pensé nos produits en fonction des PC, insiste Guerrino De Luca. Puis nous les avons adaptés dans un second temps au monde du Mac. Nous allons désormais faire l’inverse: d’abord concevoir nos accessoires pour les machines d’Apple, et ensuite les adapter au PC.»
Maison numérique. Daniel Borel enchérit: «Nous pouvons concevoir des accessoires pour iPad, comme nous le faisons actuellement. Il est aussi intéressant d’imaginer cette tablette comme un outil qui facilitera l’accès à nos divers produits, comme le hautparleur AirPlay ou notre caméra de surveillance. L’iPad sera ici complémentaire à notre télécommande Harmony.
Soyons clairs: une partie de notre avenir se joue dans la maison, avec la musique numérique, l’intégration de la TV à l’internet, le partage social que permet Google TV, ou un site de streaming musical comme Spotify. La maison numérique, voilà où doit recommencer le rêve de Logitech.»
Cela dit, Guerrino De Luca et Daniel Borel insistent sur l’importance toujours stratégique des accessoires Logitech pour la vie des entreprises. Le système Life-Size pour les vidéoconférences en HD est un exemple de développement possible. Surtout, selon les deux stratèges de Logitech, le marché du PC est loin d’être moribond. Il représente toujours 94% des ventes d’ordinateurs personnels dans le monde. Le PC se porte au mieux dans les pays émergents, à l’instar de la Chine. L’ordinateur portable qui se connecte à une station d’accueil au bureau est lui aussi en excellente forme.
Voilà des cibles idéales pour nos produits, comme les souris inédites que nous lancerons dans les prochains mois, commente Guerrino De Luca. Une partie de nos malheurs actuels vient d’une perception trop étroite de notre activité, vue du seul point de vue des consommateurs. Il est vrai que dans ce créneau, le PC a perdu sa prédominance idéologique au profit du smartphone ou de la tablette numérique.
Mais c’est oublier que les nouvelles de la mort du PC ont été, pour paraphraser Mark Twain, grandement exagérées. C’est oublier, enfin, que nous avons déjà corrigé les erreurs stratégiques de ces derniers mois.» Pour Logitech, pas de doute, l’heure est vraiment au new beginning.
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