L'Hebdo;
2008-10-16 Eric Vigié L'opéra comme un credo
DOMINIQUE ROSSET
Calme et fonceur, rêveur et obstiné, artiste et gestionnaire: le directeur de l'Opéra de Lausanne allie les paradoxes et transforme un handicap en atout. Le voici en effet pour la 2e saison, et jusqu'en 2011, un directeur d'opéra sans théâtre. Qu'à cela ne tienne. En attendant la restauration indispensable du bâtiment, il invente plus que jamais et emmène ses productions en voyage. Dans des salles lausannoises, bien sûr, mais aussi en tournée, au fil des coproductions et invitations dans des théâtres étrangers. Et le voici, surtout, au cÅ“ur d'une entreprise gigantesque et folle puisqu'il emmène actuellement sa production de Carmen au Japon. Onze villes qu'il est en train de parcourir avec une équipe de cent vingt artistes, musiciens, techniciens... du jamais vu. Directeur nomade, Eric Vigié réalise des prouesses qu'il présente avec fierté, passion, et sans aucune vantardise. La tête sur les épaules, toujours. L'homme connaît sa valeur mais insiste sur l'importance de son équipe, de ses partenaires artistiques et financiers. Il insiste sur l'importance de son rôle qui est avant tout «d'aider chacun à évacuer ses peurs et ses doutes». Il rend hommage, enfin, à ceux qui ont fait de lui ce qu'il est. Car ce diable d'homme, au regard sérieux et secret, s'est construit depuis des années au contact de la musique, bien sûr, mais d'abord de ceux qui la servent et la transmettent. Son credo: le théâtre lyrique comme un projet artistique et social.
COULISSES COMMUNICATION
MARLIS ZIMMERMANN Eric Vigié se préoccupe peu de son image mais soigne celle de son théâtre comme la prunelle de ses yeux. Directeur «à l'ancienne» quand il prône la suprématie de la voix, et non du visuel, il se retrouve résolument «moderne» dans sa manière de communiquer. Il a confié une grande partie de ses affiches et programmes à Marlis Zimmermann, de Less Design, à Vevey, avec laquelle il a creusé le thème du voyage -étant donné la fermeture actuelle de l'Opéra. Boussoles et outils d'orientation fantaisistes ont guidé le public la saison passée. Cette fois, place à d'étranges et charmants véhicules proches de l'imaginaire d'un Jules Verne. «Alors que l'opéra est souvent perçu comme un art élitaire, relève Marlis Zimmermann, Eric Vigié insiste sur ses dimensions ludiques, accessibles à tous, sans pour autant tomber dans la démagogie. Il tient à communiquer de manière surprenante et joyeuse, avec une touche de luxe et de rêve, mais à la portée de tous, jeune public compris.» Eric Vigié a l'Å“il implacable et tient à «réinventer son théâtre chaque année», via l'image, mais sa partenaire a de toute évidence un caractère et des idées à sa mesure: elle lui a conçu un surprenant «Carnet de vol» lyrique et ludique traversant les airs, insolent et souverain.
COULISSES LOCALES
SILVIA ZAMORA «Plus Suisse que Suisse» dans son souci que les choses fonctionnent et «plus Lausannois que les Lausannois» sourit Silvia Zamora qui, municipale de la Culture, le côtoie souvent: «Il aime profondément notre ville et a su tisser des liens forts avec tous ceux qui tiennent à ce théâtre! Son rapport généreux et affectif avec Lausanne se reflète dans tout ce qu'il entreprend pour faire rayonner l'opéra, y accueillir un public nouveau. Politique de prix très raisonnables, programmation, coproductions: il ouvre notre opéra d'une manière incroyable! Il est enthousiaste, passionné, fédérateur et garde toujours la maîtrise et la juste mesure des choses.» A ces éloges, Eric Vigié répond par l'évidence: «Lausanne est la seule ville au monde qui, avec 120 000 habitants, soutient autant d'institutions de qualité, sans compter les relations de confiance et de respect qu'elle garantit entre ces différents acteurs et les partenaires politiques et financiers.»
ANNE-CATHERINE LYON Au niveau cantonal, Anne-Catherine Lyon, et son Département de l'éducation, est une alliée également précieuse. Eric Vigié rêve d'une «route lyrique» qui promènerait l'opéra en Suisse romande: «Pas pour devenir une pieuvre qui occuperait tout le terrain mais pour faire envie, susciter des échanges, rendre à la population l'argent qu'elle donne à ce théâtre.»
COULISSES VOCALES
BRIGITTE HOOL Eric Vigié tient à donner une identité culturelle et sociale à son théâtre et, si celle-ci se façonne avec le public, elle se façonne aussi avec les artistes invités. Brigitte Hool fait partie des élus de l'Envol, brochette de chanteurs auxquels le directeur a cru et qu'il engage régulièrement. «Il a une très bonne connaissance de la voix et perçoit très bien les rôles qui nous conviennent, salue la soprano vaudoise. Eric Vigié m'a donné ma chance et m'a permis d'aller à la rencontre de rôles de plus en plus exigeants en me transmettant une confiance énorme. C'est quelqu'un de constant, de passionné mais d'une grande vigilance, aussi, et d'une grande fidélité. Mais l'essentiel reste qu'il comprend et aime vraiment la voix. Plus que tout. Et, pour un chanteur, sentir que sa voix est aimée est le plus magnifique des cadeaux!» Dernier cadeau en date, le rôle de Micaëla, dans Carmen, que Brigitte Hool incarne actuellement au Japon. «Une telle tournée représente un défi et une aventure incroyable, s'étonne encore l'artiste! Eric Vigié a décidément une façon unique de rêver et de réaliser ses rêves. Rien ne lui fait peur.»
COULISSES INFLUENCES
MARGARITA WALLMAN Son parcours d'assistant, puis de metteur en scène et enfin de directeur d'opéras l'a fait côtoyer d'innombrables personnalités. Gian Carlo Menotti, Ponnelle, Daniel Mesguich, Valery Gergiev, Placido Domingo... Mais Eric Vigié ne vit pas dans le passé. Ses photos dorment dans des malles. Il cite volontiers, en revanche, ceux qui lui ont tout appris. En premier lieu Margarita Wallman, une des premières femmes metteurs en scène, danseuse et chorégraphe, qui créa notamment le Dialogue des Carméites et fut une proche de Maria Callas. Agé de 22 ans, en 1984, Eric Vigié osa demander au ministre de la Culture de l'époque, un certain Jack Lang, de décorer cette femme au parcours hors du commun dont il avait le bonheur d'être l'assistant, à Nice. «Et, alors que j'étais au service militaire, stationné en Allemagne, j'ai reçu une lettre du ministre qui accédait à ma demande... Suite à ce courrier, mes supérieurs m'ont regardé d'un autre Å“il pendant quelque temps!» Marguerite Wallman a été décorée. C'est la seule photo qu'Eric Vigié a sous la main. On y voit le jeune homme assis, Margarita Wallman debout: «Impossible de faire autrement, sourit Eric Vigié, elle était tellement menue qu'on ne pouvait pas cadrer la photo...»
JUAN CARLOS Par affection pour Madrid, où il a participé à la réouverture de l'opéra, en 2001, après dix ans de fermeture, Eric Vigié mentionne le roi Juan Carlos qui «avec une simplicité de monarque, venait régulièrement saluer les artistes à la fin de la représentation».
NICOLAS JOËL Autre figure marquante, le metteur en scène Nicolas Joël avec lequel il a travaillé au Théâtre du Capitole de Toulouse et qui va reprendre les rênes de l'Opéra de Paris en 2009.
ODILE MEYLAN
46 ANS Directeur de l'Opéra de Lausanne.
PHOTOSDR|SANDRO CAMPARDO KEYSTONE|JEAN-BERNARD SIEBER ARC
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