Le ciel est plombé. La pluie a cette chaleur trop dense des dépressions tropicales. Celle-ci s’appelle Alex et c’est la première de la saison 2010. Tu roules vers le sud et le golfe du Mexique alors que la radio redit toutes les trois minutes que la sauvagerie d’Alex, l’œil brutal de l’ouragan, niveau 2, ira comme prévu depuis quelques jours dévaster juste un bout de Mexique. Tu sais que l’averse forte, ici, au sud de la Louisiane, n’est donc qu’une toute petite frange d’Alex, une périphérie, presque un arrière-goût. Il ajoute seulement de l’eau à l’eau, aux marais, aux mille bras du delta du fleuve Mississippi qui commence là, dans l’effilochage des terres où la route est entre deux bouts de mer. Soudain, de la lagune s’élève un pélican. Alors l’impasse, la fin de la route, tu arrives à Grand Isle.
Grand Isle, la barrière de sable, 29 juin
On voudrait te vendre ça comme une sorte de station balnéaire locale, mais ça ne l’est guère. Ce n’est pas Saint-Trop’, non, juste des cabanes améliorées, moins de 2000 habitants permanents, livrés cent fois déjà aux vents de la colère. Un village éparpillé à gauche et à droite de la route, quelques motels, deux ou trois bistrots fermés. Car le seafood, poissons et fruits de mer, il est désormais interdit de le pêcher. Sur les parkings vides des restaurants qui vantaient leurs crevettes, certains ont peinturluré des panneaux à l’ironie désespérée: thank you, BP. Des maisons bleu pâle, grises, vert clair, le plus souvent montées sur des pilotis de bois. Parfois elles ont l’air assez neuves: Katrina en août 2005, puis Rita un mois plus tard, ou Gustav en 2008: dévastations, et donc des maisons reconstruites. Devant la leur, Leo et Dolores, retraités, ont peur et le disent aux journalistes: auraient-ils la force, encore une fois, de remettre leur maison debout? Grand Isle fut l’une des premières terres de Louisiane atteintes par la marée noire. L a plage est fermée. Tu franchis le talus de sable qui y mène. Au loin dans la mer se devinent les plateformes pétrolières. Sur la plage, un climat d’après chantier, l’orange des bouées sur le sable ou dans l’eau. Tu ne vois guère de traces de goudron: nettoyé, gratté au fur et à mesure, les nappes souvent maintenues à quelque distance du rivage par les systèmes de bouées-barrières plus ou moins efficaces. Ça ne marche pas toujours, évidemment. La Louisiane principalement, mais aussi le Mississippi, l’Alabama et la Floride ont été touchés: plus de 700 kilomètres souillés un peu ou beaucoup, malgré 900 kilomètres de bouées installées le long des côtes. Environ 8 millions de litres de pétrole par jour continuent de s’en aller dans la mer, à quelques dizaines de kilomètres. C’est là-bas que dans la nuit du 20 avril, la plateforme Deepwater Horizon a explosé, ouvrant 1500 mètres sous la surface le ventre d’un enfer empli d’huile noire. La plateforme a carrément coulé. Onze employés y ont laissé leur peau.
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