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Un bâtiment servant ordinairement de salle municipale annonce le lieu des récriminations et renseignements. Tu t’y rends, il n’y a personne hormis quatre ombres derrière des tables. Elles t’expliquent mollement la marche à suivre des dépôts de plaintes pour les particuliers s’estimant victimes de la fuite. Au total, dans ce Sud états-unien, il y a en déjà eu presque 100 000 qui ont rempli ces formulaires, et les avocats font des pubs télé pour t’encourager à t’y mettre. Tu feuillettes aussi des prospectus d’Eglises diverses qui pensent que prier va colmater la fuite, ou ceux des associations d’entraide du coin.
Jason French vient te parler. C’est un trentenaire de l’Oklahoma dépêché ici par BP, polo foncé, poignée de main commerciale. Il essaie de faire bonne figure, de démontrer que la compagnie fait ce qu’elle peut. L’économie de la région de Grand Isle, et de presque tout l’Etat, c’est la pêche, le pétrole et le tourisme. «Toutest affecté par cette catastrophe. On ne peut plus pêcher, il n’y a plus de touristes, et l’industrie pétrolière est évidemment remise en cause.» La Louisiane produit un tiers du pétrole des Etats-Unis. Pourtant, l’or noir ne compte que pour 16% dans sa propre économie. Les juteux bénéfices vont ailleurs, au Nord, ou en Californie, où l’on n’a pas envie de si jolies plateformes au large de Santa Monica. Tu sais bien que la Louisiane reste une abandonnée au pays du roi dollar. «La poubelle de l’Amérique», ricanait James Lee Burke, qui a si souvent écrit sur son delta aimé. Illettrisme, mortalité infantile, pauvreté: tout ici est plus banalement violent qu’ailleurs.
Tu dis à monsieur French que la plage est plutôt propre, aujourd’hui: «Oui, mais c’est assez facile de nettoyer du sable. On peut être efficace, employer des solutions chimiques impossibles à mettre en œuvre dans le contexte du bayou, par exemple.» La population de l’Etat, t’explique-t-il, est plus triste qu’en colère. «C’est une tragédie économique, écologique et humaine.»
Des dizaines de milliers de personnes au chômage technique ou en faillite. «Mais beaucoup de gens travaillent dans ou grâce à l’industrie pétrolière», souligne l’homme de BP. Ils n’ont pas envie que ça s’arrête, ça dure depuis plus de cinquante ans. D’où les levées de boucliers quand Barack Obama propose un moratoire des forages offshore: certains calculent que cela pourrait coûter plus cher encore à la Louisiane que la catastrophe ellemême.
En attendant, Jason French joue aussi les animateurs sociaux. «Dans les familles, il y a un stress énorme. Et les vacances viennent de commencer: les enfants ne peuvent pas aller à la plage, ni se baigner. Nous organisons pour eux des activités, comme des matchs de base-ball ou une soirée cinéma.» Tu reprends ta voiture sous le tremblement de l’averse qui redouble. Alex n’était qu’une alerte, par ici. Cette saison 2010 des hurricanes, qui durera jusqu’à l’automne, sera très rude, prédisent les météorologues.
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