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Louons une voiture, l’acheter c’est ringard!

Par Philippe Le Bé - Mis en ligne le 12.03.2009 à 06:00

A l’heure du grand chambardement dans l’industrie automobile, le plaidoyer de Dominique Bourg et d’Adèle Thorens Goumaz en faveur de Mobility.

Quelque 900 millions de véhicules circulent actuellement dans le monde. Si Chinois et Indiens imitent les Américains, on estime à 2,7 milliards le nombre de voitures qui sillonneront la planète. En Suisse, où l’on compte une voiture pour deux habitants, la perspective d’une «auto-immobile» donne des ailes aux partisans d’une économie de fonctionnalité, qui fait du véhicule un bien loué et non acheté. Explications avec le professeur Dominique Bourg, de l’Université de Lausanne et la conseillère nationale écologiste vaudoise Adèle Thorens Goumaz, qui a déposé un postulat sur ce thème rejeté par le Conseil fédéral.

La maîtrise de l’usage, non de l’objet
Dominique Bourg Dans l’économie de fonctionnalité appliquée à la mobilité, la vente de l’usage se substitue à la vente du bien lui-même. En Suisse, la formule Mobility nous permet de louer un véhicule durant une courte période avec un système de réservation et de facturation extrêmement simple. C’est fort différent de la mise à disposition d’un véhicule par son entreprise, pour une durée s’étalant sur plusieurs années. Dans ce dernier cas, nous utilisons le véhicule comme si nous en étions propriétaires. En revanche, dans la formule du Car Sharing (Mobility) destinée aux particuliers, nous ne prenons le volant qu’en cas de réel besoin.

Adèle Thorens Goumaz Il faut dissocier propriété et maîtrise. Avec le concept de fonctionnalité, nous gardons la maîtrise de l’usage – se déplacer – et non plus celle de l’objet.

Le poids de la dimension symbolique
DB L’automobiliste se calfeutre dans sa petite bulle. Qu’il soit propriétaire ou locataire de son véhicule, cela ne change rien. En revanche, sa qualité de propriétaire revêt une dimension symbolique. Ainsi, l’homme tient à montrer que son phallus, symbolisé par la dimension de sa cylindrée, est plus gros que celui de son voisin. La nécessité d’exprimer un désir de supériorité est une réalité. Il serait vain de chercher à la nier.

AT Je n’osais pas l’exprimer de cette manière… Cela dit, avec Mobility, chacun peut choisir la taille de son modèle!

DB Reconnaissons cependant que cette formule fonctionne bien en Suisse car les gens continuent à acheter des voitures. Si un jour la location remplaçait totalement l’acte d’achat, nous roulerions à un prix de location plus élevé. L’objet voiture deviendrait plus rare, les économies d’échelle réalisées dans la production de masse n’existant plus. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Moins de voitures, moins de contraintes
AT Le taux global d’émissions de CO2 dû au trafic automobile n’en finit pas de grimper en Suisse. Or les progrès en termes de baisse d’émissions de CO2 par véhicule sont inutiles s’ils sont compensés par une hausse du nombre global de voitures. L’économie de fonctionnalité permet précisément de satisfaire les besoins de mobilité de la population tout en diminuant le nombre de véhicules roulants qui sont alors utilisés de manière optimale.

DB A disposition dans notre garage, notre voiture nous incite à un usage très léger. Trop souvent, il n’est pas question de faire plus de 300 mètres à pied pour aller acheter son pain, bien que cela soit bon pour la santé! Aller chercher une voiture louée est un acte volontaire et réfléchi. Finalement, nous n’utiliserons la voiture que si cela répond à une réelle nécessité. Comme nous sommes tous paresseux, un minimum de contraintes s’impose pour nous obliger à changer nos habitudes.

AT Le système Mobility con-vient aussi aux paresseux. Tout propriétaire d’un véhicule doit le maintenir en bon état, payer toutes sortes de factures d’entretien, d’assurances. Sans parler des désagréments inhérents aux embouteillages et aux difficultés croissantes de trouver des places de stationnement. Comme locataire, l’automobiliste délègue ces contraintes à l’entreprise. Il ne se dit plus: «Je suis plus fort car je possède une voiture» mais «je suis plus malin.» Regardez par ailleurs la place prise par les automobiles à l’arrêt, inutilisées en ville. C’est autant d’espace volé aux piétons, à la verdure, et notamment aux enfants. Ne nous étonnons pas si les familles fuient les centres urbains. Louer son véhicule, c’est offrir de l’espace convivial.

Fiabilité et maintenance, les enjeux de demain
AT
Le marketing devenu très agressif des constructeurs incite les consommateurs à régulièrement changer de modèle. Toute entreprise prospère se doit de vendre des biens qui ne durent pas et de créer perpétuellement de nouveaux désirs. Produire toujours plus pour consommer toujours plus. Dans l’économie de fonctionnalité, l’entreprise fournissant l’usage de la voiture est responsable de cette dernière. Pour faire de l’argent, elle doit maintenir le véhicule en bon état le plus longtemps possible. L’enjeu de demain, c’est la fiabilité et la maintenance. Toujours à l’avant-garde dans la recherche et l’innovation de nouveaux produits et matériaux, la Suisse voit s’ouvrir des perspectives très prometteuses.

DB C’est ce que fait Michelin depuis un demi-siècle environ, en louant ses pneus aux transporteurs. L’objectif de départ n’était pas la défense de l’environnement mais la fidélisation de la clientèle. Aujourd’hui, Michelin va sortir une génération de pneus pour camions dont la durée d’usage va tripler. Contrairement à une entreprise qui, pour faire du chiffre d’affaires, doit vendre de plus en plus d’objets, Michelin n’a plus du tout intérêt à écouler ce genre de pneus mais à les louer, le prix étant fixé au kilomètre parcouru. L’économie de fonctionnalité me semble particulièrement bien adaptée à notre nouveau monde dans lequel les ressources, minérales notamment, se feront toujours plus rares.

L’étonnante rigidité des constructeurs
DB La plupart des fabricants de l’industrie automobile que je connais sont totalement fermés à l’économie de fonctionnalité. Ils montrent une étonnante rigidité psychologique, vivant dans le monde des années 70 où la conscience du réchauffement climatique était quasiment nulle. «Tout le monde l’attend.» C’est ce qu’affichait récemment une publicité vantant l’arrivée d’un nouveau modèle Volkswagen. Désolé, mais je n’attends rien du tout! Quant aux gouvernements européens, ils font preuve d’une mollesse extraordinaire. Exiger des constructeurs qu’ils limitent les émissions de CO2 à 120 grammes par kilomètre, c’est ignorer l’évolution de nos connaissances relatives au changement climatique. Il faudrait descendre au-dessous de 80 grammes pour être vraiment efficace.

Bon pour l’emploi local
AT L’économie de fonctionnalité a aussi un impact favorable sur l’emploi. Les travaux de maintenance et la gestion des relations avec les usagers se déroulent dans notre pays ou notre région. Il n’est plus question de délocalisation. Voilà qui ouvre d’intéressantes perspectives d’emplois qualifiés en Suisse.

DB Probablement, mais nous aurions besoin d’études pour renforcer cette intuition. Finalement, l’économie de fonctionnalité induit un changement global de nos comportements, mais avec ses limites. Celui qui a sa carte Mobility va investir moins d’argent dans sa voiture. Mais s’il utilise ce qu’il a économisé pour aller musarder en avion aux Bahamas, ce n’est pas vraiment un gain pour la planète!




Tags: Débat, écologie, Adèle Thorens, Dominique Bourg, Mobility,

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