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Lucie, une jeune fille comme toutes les autres

Par Sabine Pirolt - Mis en ligne le 19.03.2009 à 06:00

Victime. Morte à 16 ans, Lucie rêvait de devenir actrice ou hôtesse de l’air. Portrait d’une jeune fille qui a fait confiance une fois de trop. Et dont la mort bouleverse les adolescentes de son âge, attirées par le monde de la mode et parfois prêtes à tout pour se faire remarquer.

Ce lundi après-midi de la mi-mars, un vent froid souffle sur le parvis de l’église du Christ-Roi, au centre de Fribourg. Il est 13 h 30 et des gens arrivent par dizaines pour rendre un dernier hommage à Lucie, l’adolescente fribourgeoise de 16 ans assommée, puis égorgée par un Argovien de 25 ans. Parmi eux, beaucoup de jeunes filles et de jeunes garçons, une rose rouge à la main. Ils viennent se recueillir devant son cercueil recouvert d’un linceul en velours rouge. A quelques mètres de la chambre funéraire, ses amis d’enfance, aux bords des larmes. Il y a là Gaetan, Magali, Alexandra, Karine et les autres. Ils évoquent le souvenir de celle qu’ils ont connue dès le jardin d’enfants. «Nous avons grandi ensemble dans la commune de Haut-Intyamon. Nous jouions beaucoup dans la forêt, construisions des cabanes. Lucie était joyeuse, confiante. Elle souriait toujours. Toute petite déjà, elle disait qu’elle voulait tourner dans des films. Parfois, elle faisait sa petite star. En primaire, elle suivait des cours de théâtre à Fribourg.» Ses copines d’enfance évoquent son goût pour la mode. «Elle adorait faire du shopping. Elle était toujours belle. Ça se voyait sur elle qu’elle aimait les bijoux. Mais elle n’était jamais provocante dans son habillement. Elle portait aussi bien un jean serré qu’un training.» Gaetan se souvient de sa faculté à faire rire tout le monde et à trouver des surnoms à ses copains: «Moi c’était Pouffi...» Ses camarades racontent aussi comment elle amusait tout le monde avec les photos de classe qu’elle modifiait. «Elle en achetait plein, découpait nos têtes et les replaçait sur des mannequins ou toutes sortes de personnages dont elle trouvait le corps dans des magazines. Elle en faisait un catalogue qui avait beaucoup de succès: tout le mondait voulait voir qui était qui.» Curieuse et «toujours partante pour tout», Lucie ne jugeait pas les personnes, se souviennent ses copains. Mais, surtout, elle ne voyait pas le mal chez les autres. «Elle regardait toujours le bon côté des gens.» Cette phrase revient souvent dans la bouche de ceux qui ont connu Lucie. Karine explique: «A Lessoc où nous avons grandi, nous sommes tous voisins et voisines.» Gaetan poursuit: «Nous sommes chez les uns et les autres depuis tout petits. Nous pensions qu’il n’allait rien se passer de mal.» Les yeux rougis par les larmes, Karine glisse encore. «Elle ne s’est pas dit qu’il existe des gens comme celui qui l’a tuée...» Assez parlé; il est temps pour Gaetan, Magali, Alexandra, Karine et les autres de se recueillir. Sur le parvis de l’église, la foule attend le début de la cérémonie retransmise par haut-parleurs. A l’intérieur du temple, il n’y a bientôt plus une place de libre.
 
Vive émotion. Eva, Joana, Fanny, Marisa et Aline, des copines du Cycle d’orientation, se tiennent tout près de l’entrée. L’émotion les empêche de pénétrer dans l’église. Les jeunes filles tombent dans les bras les unes des autres. Tous les week-ends, Eva prenait le train avec la jolie Fribourgeoise pour rentrer en Suisse alémanique: Eva s’arrêtait à Aarau, Lucie continuait jusqu’à Pfäffikon dans le canton de Schwyz. Certes, attirée par les lumières du cinéma, Lucie s’imaginait plutôt fille au pair à Hollywood ou à New York. Mais le sens des réalités avait bien dû prendre le dessus. «Elle voulait vraiment partir en Suisse alémanique. Elle était heureuse dans sa famille d’accueil. La fillette qu’elle gardait était super et elle aimait vraiment ses patrons», dit Joana. Eva, elle, se souvient des rêves de sa copine: «Elle voulait devenir actrice ou mannequin. Elle a toujours aimé tout ce qui touchait à la mode.» Son goût pour l’esthétique allait de pair avec son don pour le dessin. Marisa: «Je suis douée dans cette branche, mais alors elle... Elle me battait, elle dessinait des choses incroyables.»
 
Divorce. Ses amies du CO évoquent encore sa gentillesse et sa capacité d’avoir toujours le mot juste pour consoler ceux qui n’allaient pas bien. Et le divorce de ses parents – un ingénieur et une enseignante – alors qu’elle était en 6e année, comment le vivait-elle? «Elle n’en parlait pas. Elle ne montrait jamais qu’elle était triste.»

Sa mère, Nicole Trezzini, sait que sa fille était en colère contre elle pour cela. «Notre divorce était sa grande douleur. Elle avait besoin de beaucoup d’amour. Elle croyait que c’est elle qui en recevait le moins, mais c’est elle qui en recevait le plus.» D’une voix calme, Nicole Trezzini raconte Lucie: «Elle avait le regard vif, pétillant. Elle dépassait toujours le présent. Lorsqu’elle avait quelque chose, elle voulait toujours plus. Ses copines me disent que c’était un ange, mais elle avait aussi son caractère: elle pouvait avoir des accès de colère, de rage et de violence.»

Cheryne, Nadia, Elsa, 15 ans, en classe prégymnasiale
Elles ne sortent jamais sans leur téléphone portable.
 
Pour appeler au secours si jamais.Suivre un inconnu? Aucune des trois ne le ferait. Mais il faut dire que ni Cheryne, ni Elsa, pas plus que Nadia ne rêvent de faire des photos de mode. La première souhaiterait devenir criminologue, la deuxième avocate et la troisième journaliste. Des exceptions pour des adolescentes de leur âge? «Non, nous représentons bien les filles de notre classe.» Question prévention, elles ont toujours entendu leurs parents les mettre en garde contre des inconnus. Cheryne explique: «Mais c’était plutôt: “Ne monte jamais dans la voiture d’un inconnu.” On ne m’a jamais parlé de photos. On s’attend plutôt à ce qu’un mec nous tire de force dans une voiture.» Même constatation pour Nadia: «On nous a parlé de bonbons, de boissons à ne pas accepter de la part d’inconnus qui auraient glissé une substance pour nous mettre à leur merci.» Elsa, elle, aimerait beaucoup que l’école mette sur pied des semaines de prévention: «Chaque jour on pourrait évoquer des cas concrets, des choses qui peuvent nous arriver dans la vie, sous forme de pièce de théâtre qui décrivent la réalité. On apprendrait à réagir lorsque quelqu’un nous demande quelque chose de bizarre.» Cheryne n’est pas d’accord: «Je ne vais pas à l’école pour apprendre les dangers du monde. C’est aux parents de nous enseigner cela.» En attendant, lorsqu’elles sont de sortie le soir, toutes les trois se sentent protégées par leur téléphone portable. Cheryne: «On ne sort jamais sans. Au cas où, on peut appeler les flics ou un adulte.» Nadia: «C’est déjà arrivé à une copine. Un homme la suivait dans les rues de la ville. C’était le soir. Elle a appelé son père qui est venu la chercher illico presto...»

Si le métier d’actrice la faisait rêver, plus concrètement, elle envisageait de devenir hôtesse de l’air. Mais il lui fallait passer par la case apprentissage avant de se lancer dans cette formation. «Vu ses capacités en dessin, nous pensions à un apprentissage dans un bureau d’architecte après son année en Suisse alémanique. A l’école, en connaissances de base, elle ne faisait rien et était tout de même brillante.» C’est elle-même qui a proposé à sa fille de faire une année au pair: «Pour prendre de la distance, réfléchir à son futur et apprendre une langue.» Nicole Trezzini raconte encore combien Lucie aimait passer du temps avec ses copains: «C’était son hobby. Le week-end, lorsqu’elle rentrait à Fribourg – nous habitions ensemble – elle avait un planning plus chargé qu’un chef d’Etat. Je la voyais à peine. Parfois, nous allions faire du shopping. Elle voulait changer mon habillement, m’apportait les habits qu’elle trouvait beaux dans ma cabine d’essayage. Nous avons partagé de beaux fous rires toutes les deux.»

Dans quel état d’esprit était Lucie lorsqu’elle a suivi son meurtrier, ce funeste mercredi après-midi du 4 mars où elle est allée faire du shopping à Zurich? Si l’on en croit le copain et la copine qui lui ont parlé au téléphone au début de l’après-midi et de la soirée, tout allait bien. C’est à la gare de Zurich, peu avant 14 h 30, que Daniel Hofmann l’a abordée, prétendant être photographe professionnel et lui proposant de faire des clichés de mode.
 
Promesse de célébrité. Pourquoi elle en particulier? «Il dit l’avoir choisie parce qu’elle était mignonne», a expliqué Urs Winzenried, le chef de la police criminelle du canton d’Argovie. Son truc était simple: promettre de l’argent et la célébrité. Une proposition tentante pour d’innombrables jeunes filles. Plus d’une – une dizaine selon le meurtrier – l’ont d’ailleurs suivi jusque chez lui. Lausannoise de tout juste 17 ans, Lara, qui rêve de devenir actrice, est catégorique: «N’importe quelle fille qui se trouve chou y serait allée. Le fait de savoir que quelqu’un me trouve jolie et qu’il peut potentiellement m’aider à faire une carrière de mannequin m’aurait convaincue de le suivre. Surtout si ce quelqu’un est mignon et gentil. Mais j’aurais demandé à une amie de m’accompagner...» Lucie aussi voulait emmener une amie avec elle. Mais la copine qu’elle a appelée ne pouvait pas venir...

Animateur à la villa Ritter de Bienne, Michel Oeuvray s’occupe d’adolescents à longueur d’année. Des Lucie, des filles vives, curieuses, qui aiment la vie et qui rêvent d’être célèbres, il en côtoie tous les jours. «Je ne suis pas étonné par le fait que quelqu’un ait pu attirer une jeune fille chez lui avec des outils aussi simples. L’histoire de Lucie tourne autour de l’image. La pression du paraître est de plus en plus puissante pour les adolescents. Les jeunes se doivent de briller, comme à la Star Academy ou dans les publicités. Dès qu’il y a une ouverture, une possibilité d’exister dans ce domaine, pouf!, ils s’y précipitent.» Et la prévention, les mises en garde répétées des parents? «Elles ne fonctionnent pas, car elles n’ont pas un impact aussi fort que les exigences du temps.»
Mélissa et Salomé, 16 ans
Elles connaissaient Lucie. Leur rêve: faire des photos.
 
Assise devant un thé froid, Salomé parle de Lucie. Elles étaient dans la même classe l’année passée. «Elle ne voyait pas le mal dans les gens, elle n’avait pas peur. On a parlé de ce qui est arrivé à Lucie en classe: le prof a dit qu’elle aurait dû savoir qu’on ne suit pas un inconnu, que c’est sa faute. Je n’étais pas d’accord. Moi aussi, j’y serais allée, mais avec une copine. Aucune fille ne peut critiquer Lucie, on est toutes comme elle. On se dit que si on a fait des photos de mode, on pourra aller plus loin et en faire un métier.» A côté d’elle, sa copine Mélissa. Elle vient du Jura bernois et passe une année dans une famille alémanique de la région de Fribourg. Elle aussi aurait suivi un inconnu. «J’aurais demandé la marque des bijoux.» D&G ou Gucci? «Ah ben oui, j’y serais allée, mais j’aurais téléphoné à ma mère ou à un adulte avant. A cet âge, on est toutes comme cela. On sait qu’il y a des dangers, mais on n’en a pas conscience.» Appellent-elles cela de la naïveté? «Oui, quand il s’agit de faire des photos, de passer à la télévision, d’être sur Facebook», avoue Salomé. Leurs parents les ont-elles bien mises en garde? Mélissa: «Bien sûr qu’ils nous disent toujours de faire attention. A la cinquantième fois, je leur dis: “C’est bon...!” C’est vrai qu’ils ont meilleur temps de le dire, mais il y aura toujours la tentation de ne pas écouter leurs conseils. Je rêve de faire des photos.» Et aujourd’hui, après la mort de la jeune fille, suivraient-elles toujours un inconnu? «Non, cela nous a servi de leçon», assure Mélissa. «Moi j’irais, mais avec un adulte», rétorque Salomé.
Tout de même, certaines jeunes filles (voir les témoignages ci-dessus) affirment qu’elles ne suivraient jamais un inconnu pour faire des photos. Qu’est-ce qui fait la différence entre celles qui ont un comportement à risque et les autres? Psychologue et psychothérapeute genevoise, Christine Gertsch, qui travaille beaucoup avec les adultes et les adolescents victimes d’agressions, rappelle certaines caractéristiques de l’adolescence: la naïveté, le comportement exploratoire – dans l’idée de grandir et de devenir indépendant – la curiosité, le sentiment d’immortalité et d’invulnérabilité.
 
Impulsives. Oui, mais pourquoi certaines répondront-elles oui à un inconnu, et d’autres non? «Certaines adolescentes sont plus impulsives, elles ne réfléchissent plus, une fois confrontées à certaines situations. Elles diront: «On y va, on va voir!» alors que d’autres restent tranquillement sur les pattes arrière.» La psychologue tient à souligner que la plupart du temps, il ne se passe rien lorsqu’une jeune fille suit quelqu’un. «Une telle rencontre pourrait même déboucher sur une histoire d’amour. En même temps, le risque zéro n’existe pas. Il y a du danger partout. Si on suit cette logique, il ne faudrait pas traverser la route.»

Ce funeste mercredi, Lucie ne s’est sans doute pas méfiée en suivant son agresseur jusque chez lui. Sa mère explique: «Le fait qu’elle n’a pas vu le coup venir, qu’elle n’a pas été violée et violentée pendant des heures me soulage beaucoup et m’apporte la paix. Elle buvait des sirops – comme elle aimait le faire – et discutait affaire pour les photos lorsque c’est arrivé. Aujourd’hui, je la vois sur un chemin de lumière. Elle me dit: “Je suis là pour que les jeunes pensent au danger. Les loups existent, ils sont là...”»





Tags: Lucie, Meurtre, Fribourg, Portrait,

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