Alors que le chaos menaçait, avec trois conseillers fédéraux en danger, les Chambres fédérales ont réélu les six sortants et placé un socialiste consensuel au gouvernement. Alors que la récession menace, que l’eurozone risque d’imploser avec des conséquences graves pour l’économie suisse, le Parlement a choisi de miser sur des valeurs sûres. Non seulement il maintient Eveline Widmer-Schlumpf (PBD) à son poste, mais il l’a portée dans la foulée à la présidence de la Confédération. Ce n’est pas tout. Lorsque l’UDC a tenté de reprendre un deuxième siège, quitte à éjecter un conseiller fédéral en place, le Parlement ne s’est pas laissé impressionner. Il a opté résolument pour la stabilité, contre les complots. Pour la continuité, contre les humiliations.
Pour la compétence, contre une candidature par défaut, celle de Hansjörg Walter, qui aurait fragilisé le gouvernement. L’élection d’Alain Berset, un homme du sérail, un sénateur, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique de retour au respect des institutions. Face aux trublions de l’UDC, rarement le front républicain, de la gauche aux libéraux-radicaux, ne s’est montré aussi soudé.
«Pour l’UDC, c’est la fin d’une ère», résumait le président des socialistes Christian Levrat. Et peut-être l’émergence d’une nouvelle UDC, affranchie de la vieille garde aigrie autour de son leader historique Christoph Blocher. «Nous devons commencer à écouter ceux d’entre nous qui gagnent des élections à la majorité», déclare le sénateur agrarien This Jenny. C’est-à-dire des figures ouvertes au dialogue, constructives, qui veulent façonner l’avenir du pays. Un changement de paradigme par rapport à la politique suivie jusqu’ici par l’UDC blochérienne.
La terre brûlée. This Jenny sera-t-il entendu? Humiliée, l’UDC sortira-t-elle du gouvernement, contraindra-t-elle Ueli Maurer à démissionner lors du congrès annoncé pour le 28 janvier prochain? Le congrès UDC sur la sortie du gouvernement risque de singer ceux que les socialistes ont tenus sur le même thème par le passé. Un mois après les faits, la poussière d’indignation sera retombée. Tout ce que le parti compte de membres d’exécutif au plan cantonal ou communal, ou d’élus fédéraux raisonnables et non inconditionnellement blochériens tel This Jenny, plaidera pour la participation.
S’autoexpulser du Conseil fédéral n’est pas sans risque. Cela revient aussi à se priver d’une ligne directe d’information, mais aussi de divers postes dans l’administration ou dans les tribunaux, où la clé de répartition mathématique de la «concordance» s’applique. Une telle décision, prise pour l’échelon fédéral, remettrait aussi en cause les sièges conquis de haute lutte dans les exécutifs cantonaux, viviers de futurs candidats. Un autogoal.
Mais l’UDC pourrait décider de poursuivre sa stratégie de la terre brûlée. Par rapport à d’autres partis, la formation blochérienne est peu habituée au débat démocratique et à la contestation des options de la direction. A Chamblon samedi dernier, la base s’est montrée apathique, prête à se fier à l’avis de son leader: elle a applaudi la direction pour sa gestion de la crise Zuppiger plutôt que de critiquer la mauvaise préparation de cette candidature cruciale.
L’agenda de la prochaine législature, le retour de la question européenne, favorisera un choix victimaire. Cette posture est celle dans laquelle Christoph Blocher sait au mieux développer son vénéneux talent. Le Zurichois a prouvé à maintes reprises qu’il n’en a aucun pour se montrer constructif.
Cependant l’enjeu de ce congrès extraordinaire sera aussi de savoir si Blocher tient encore ses troupes. Ou pas.
Tant d’erreurs. Quoi qu’il en soit, l’UDC n’échappera pas à un exercice d’autocritique. Depuis quatre ans, depuis la non-réélection de Blocher au Conseil fédéral, le principal parti de Suisse a fait tout faux.
Première erreur, elle n’analyse pas correctement le choix du Parlement. Lorsque, le 12 décembre 2007, l’Assemblée fédérale évince Christoph Blocher, l’UDC n’y voit qu’un complot. Elle ne comprend pas que le Parlement ne fait que sanctionner, dans un acte démocratique, ce leader qui n’a pas su se muer en homme d’Etat, multipliant au Conseil fédéral, où il avait été élu pour prouver ses responsabilités gouvernementales, les agressions aux institutions.
Se fiant à un documentaire de la TV alémanique truffé d’erreurs, l’UDC préfère assouvir sa soif de vengeance et décide d’expulser toute sa section grisonne, dont celle qu’ils appelleront désormais avec rage la «traîtresse» Eveline Widmer-Schlumpf, qui devient dès lors la figure de proue du Parti bourgeois-démocratique (PBD).
Le parti concentre toutes ses forces contre elle, ignorant le fait que, si elle avait refusé son élection au Conseil fédéral, l’UDC aurait aussi perdu son siège, mais au profit du PDC Urs Schwaller.
Ironie de l’histoire: l’UDC se porterait probablement fort bien aujourd’hui, si elle avait accepté la décision du Parlement, comme l’avait fait le Parti socialiste en 1983 avec l’élection d’Otto Stich à la place de la candidate Liliane Uchtenhagen. Le parti pourrait s’enorgueillir d’une ministre compétente et travailleuse aux Finances. Qui sait s’il n’aurait pas atteint les 30% de voix qu’il espérait aux élections fédérales? Et peut-être même évité la sortie du nucléaire, la Grisonne n’ayant pas forcément osé prendre une telle décision contre son parti.
Enfin, le bilan de l’UDC au gouvernement aurait une autre allure si le parti avait pu mettre en avant la très populaire Grisonne, travailleuse infatigable, plutôt qu’un Ueli Maurer qui se cabre contre toute réforme progressiste de l’armée.
Alliés maltraités. Ueli Maurer, justement. Son élection en 2008 n’éteint pas l’esprit de revanche de l’UDC. C’est la seconde grosse erreur de l’UDC.
Au lieu de rassurer le partenaire radical historique, de chercher à calmer le PDC, l’UDC continuera tout au long de la législature 2007-2011 sa guérilla institutionnelle. Las d’en encaisser les dégâts collatéraux, d’assister au spectacle, ou encore d’être vulgairement sommé de prouver sa loyauté, le PLR refusera de faire liste commune pour les élections fédérales. Il se montrera loyal sans plus lors de l’élection au Conseil fédéral, apportant ses voix à Hansjörg Walter contre Eveline Widmer-Schlumpf. Mais il manquera «un troisième parti ou des bouts de partis», comme ironisait mardi après-midi une parlementaire radicale, pour obtenir une majorité.
Trop d’argent. La liste des erreurs de l’UDC ne s’arrête pas là. L’étalage de ses moyens financiers a choqué. Alors que l’on s’interroge de plus en plus sur le financement des partis, que le GRECO – le Groupe d’Etats contre la corruption, un organe du Conseil de l’Europe – exige davantage de transparence, l’UDC semble avoir dépensé plus de dix millions de francs dans la campagne précédant les élections fédérales, tapissant la Suisse d’affiches au design martial.
Un chiffre pas confirmé, mais pas démenti non plus. L’UDC commet l’erreur de croire que ce martellement publicitaire dispense ses leaders de faire campagne. La sanction se compte en suffrages perdus le 23 octobre (2,3%) au Conseil national et au fiasco de l’assaut contre le Conseil des Etats.
Assaut raté des Etats. L’UDC avait annoncé en grande pompe l’attaque qu’elle allait mener contre le Conseil des Etats, rebaptisé avec mépris la «Chambre obscure» pour l’occasion, parce que le vote électronique n’y existe pas. Lors d’une conférence de presse au printemps, le parti lance toutes ses stars, notamment ses trois B: le stratège en chef Christoph Blocher, le président du parti Toni Brunner et le chef du groupe Caspar Baader. Mais tous trois échouent, lamentablement, cet automne. Le peuple leur signifie que leur personnalité polémique n’a pas sa place au sénat. L’UDC y perd même deux sièges par rapport à 2007. Pourtant, si elle avait usé d’un autre ton, présenté d’autres personnalités, elle aurait pu glaner quelques sièges. L’UDC thurgovienne l’a compris, elle qui réussit à faire élire Roland Eberle, un ancien conseiller d’Etat réputé modéré.
De fait l’UDC a raté toute son année électorale en étalant ses incohérences: critique féroce puis ralliement à la politique monétaire de la BNS; silence embarrassé lors de la catastrophe nucléaire de Fukushima; attaque contre la libre circulation via une initiative qui lui aliène nombre de ses soutiens dans les milieux économiques.
Mais l’UDC se porte toutefois elle-même le coup fatal, en préparant mal ses candidats au Conseil fédéral malgré son objectif de faire tomber Eveline Widmer-Schlumpf. La nomination des candidats à la candidature au Conseil fédéral tourne à la farce: des inconnus et beaucoup de refus d’aller au casse-pipe. Tardivement, le 1er décembre, à seulement 14 jours de l’élection, un ticket est annoncé. Ce sera le président de l’Union suisse des arts et métiers (USAM) Bruno Zuppiger – un homme dont le parti ne voulait pas il y a trois ans – et de Jean-François Rime. Mais Zuppiger explose en plein décollage moins d’une semaine plus tard pour une sombre affaire d’héritage mal géré. C’en est trop pour le groupe UDC, qui a adoubé Zuppiger alors que les dirigeants du parti, informés, les ont tenus dans l’ignorance de cette affaire. Exit Zuppiger, bonjour Hansjörg Walter – un homme dont l’UDC ne voulait pas non plus il y a trois ans.
«Ils ont fait trop de fautes, ils vont payer pour cela», lâchait sentencieusement un poids lourd du Parlement, mardi après-midi, moins de 24 heures avant la déroute consommée de l’UDC blochérienne.
Une élection ouverte jouée finalement en un nombre minimum de tours.
DORIS LEUTHARD: Elue au premier tour avec 216 VOIX
EVELINE WIDMER-SCHLUMPF: Elue au premier tour avec 131 VOIX
UELI MAURER: Elu au premier tour avec 159 VOIX
DIDIER BURKHALTER: Elu au premier tour avec 194 VOIX
SIMONETTA SOMMARUGA: Elue au premier tour avec 179 VOIX
JOHANN SCHNEIDER-AMMANN: Elu au premier tour avec 159 VOIX
ALAIN BERSET: Elu au second tour avec 126 VOIX
Pierre-Yves Maillard 63
Jean-François Rime 54
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