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Luftbusiness, un film qui a charge d'âme

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 15.01.2009 à 06:00

Dominique de Rivaz propose un conte allégorique qui transcende le matérialisme de notre époque.

En 2002, un jeune Américain vend pour 400 dollars son âme sur eBay. Ce fait divers plonge Dominique de Rivaz dans une «durable perplexité» et lui inspire Luftbusiness. La notion d’âme est au cœur de la vie et de la création de cette cinéaste valaisanne. Ses activités professionnelles ou personnelles, comme le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, témoignent toutes d’un engagement spirituel. Ainsi que ses films, Aélia (1985), Le jour du bain (1994), Mein Name ist Bach (2003). Et aussi Douchinka, le roman qu’elle vient de publier aux Editions de l’Aire. Elle renonce à définir l’âme, ce «petit mot de trois lettres, presque ridicule». Elle ne l’explique que par la négative. «La perte de son âme voue l’être humain à l’absolue solitude.»
A Hamlin, grande ville allemande imaginaire, trois jeunes sans-abri luttent pour ne pas sombrer. Filou, Mo et Liocha dorment dans une serre abandonnée. Ils se réchauffent à la morgue. Ils se vendent par pièces détachées. Pour remplir leur estomac, ils se vident de leur sang, de leur sperme.
Le trio met aux enchères sur l’internet des valeurs immatérielles. L’enfance russe de Liocha, les vieux jours de Mo. Quant à Filou, il propose son âme... Ces offres trouvent preneurs. Les vendeurs touchent leur chèque. Fous de joie, ils échafaudent au cœur de leur serre, cette cathédrale de verre, un arbre de Noël avec des chariots pleins de victuailles. Et ils perdent la grâce. Comme ces violonistes des contes de jadis qui vendent leur instrument à un étranger et comprennent trop tard qu’ils viennent de céder leur âme au diable, Filou perd le feeling avec les chiens qu’il promène, perd le contact avec ses amis, perd le goût des aliments. Il est comme Peter Pan s’écriant: «J’ai perdu mes pensées heureuses, voilà que je tombe…». Amateur éclairé d’air guitar (Luftgitarre en allemand), Filou n’entend plus sa musique intérieure. Près du canal, il essaie vainement de tirer une mélodie de sa guitare gonflable. Rejeté, l’instrument inutile dérive au fil de l’eau, à moitié dégonflé, pathétique…

Puissance de l’imagination. Ancré dans la réalité la plus sombre, Luftbusiness s’élève à la dimension allégorique, baignant dans une lumière qui renvoie à l’or des icônes byzantines. En Russie, en Ukraine, en Estonie où elle a passé beaucoup de temps et noué les amitiés les plus fortes, auprès du réalisateur tadjik Bakhtyar Khudojnazarov (Luna Papa) dont elle a été l’assistante, Dominique de Rivaz a appris le pouvoir de l’imagination qui permet de survivre. L’enfance russe de Liocha, une icône d’Andreï Roublev (La Trinité) évoquent Tarkovski, un cinéaste qu’elle admire profondément.
Effarée par la violence sociale – ne vient-on pas d’inaugurer à Paris un cimetière pour les sans-abri? –, elle espère que la crise économique permettra aux gens de se recentrer sur les vraies valeurs: l’amitié, la solidarité, l’attention aux morts. En attendant, elle dote ses SDF d’ailes, elle fait de Filou, Mo et Liocha trois anges voués à la Chute. Voix androgyne qui se déchire au son d’un accordéon brechtien, la musique poignante des Tiger Lillies, trio de clowns tragiques anglais, exacerbe le sentiment de vague à l’âme qui imprègne le film.

Un concert pour les morts. Cette fable faisant la part belle au symbolisme suscite de violentes réactions. S’il est flatteur de «créer de telles déchirures», Dominique de Rivaz s’interroge sur les raisons de ce rejet. Nombre de spectateurs germanophones laissent entendre que Luftbusiness s’apparentant à un imaginaire plutôt latin, aurait dû être parlé en français. Ils exècrent les accents islandais, italien, alémanique des comédiens. Observant qu’à Berlin, où elle vit, huit personnes sur dix parlent avec un accent, la réalisatrice récuse le Hochdeutsch qu’on lui réclame.
L’autre grief concerne la prétendue «bondieuserie» du film. Contresens: porté par un mouvement ascendant, Luftbusiness procède d’un élan spirituel, distille même quelques emblèmes chrétiens mais ne relève en aucun cas du catéchisme. C’est juste un chant de compassion, une déclaration d’amour au prochain.
Mo ne connaîtra pas les vieux jours qu’il a vendus. Liocha perd l’amour de la petite employée de la banque du sperme, mais survit à la nuit de la solitude, parce qu’une figure maternelle le prend sous son aile. Quant à Filou, il n’est plus qu’une ombre. Mais, au final, la musique lui est peut-être rendue. Réconcilié, il joue de sa guitare imaginaire à la morgue, devant l’assemblée des défunts, ses semblables, ses frères, qui se lèvent pour l’écouter…
 
À VOIR
Luftbusiness. De Dominique de Rivaz. Avec Tomas Lemarquis, Dominique Jann, Joel Basman. Suisse-Luxembourg, 1 h 29.





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