Auteur du fameux best-seller Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepúlveda est un admirable conteur qui aime toutefois choisir ses sujets. Après tant d’interviews liés à la sortie de ses très nombreux livres et au récit d’une vie aventureuse elle-même digne d’un roman, l’entretien classique visiblement l’ennuie, voire l’agace. En revanche, il vous offre généreusement, à l’improviste, tel détail pittoresque ou telle brève anecdote qui en disent plus long sur son imaginaire et son monde que toutes les grandes déclarations.
Apprenant ainsi que vous venez de Suisse, ce voyageur émérite ressuscite à votre intention, et dans un généreux éclat de rire, le souvenir épique et très «stomacal» d’un tour de l’Helvétie en quatorze villes et douze jours. Avec un éclair de gourmandise dans les yeux, il se souvient notamment d’une gargantuesque et délicieuse bière dégustée à Berne ainsi que d’une fondue «punk» mangée dans un lieu alternatif. «Un de ces endroits où l’hygiène n’est pas sans reproche, où chaque table est différente de sa voisine, rigole-t-il. Mais la fondue y était délicieuse!»
L’écrivain, né en 1949 au Chili, aurait sans doute bien d’autres récits à nous faire sur Hambourg, où il a habité à l’époque de l’exil, ou sur Gijón, dans les Asturies, où il vit depuis plusieurs années. Mais, entre deux cigarettes grillées sur le seuil de son hôtel, il nous faut bien revenir au sujet de cette rencontre parisienne: la publication d’un très bon nouveau roman, L’ombre de ce que nous avons été, qui a reçu en Espagne le prix Primavera 2009.
Unité de temps, d’action, de lieu, ce petit livre de 150 pages, rythmé par le martèlement de la pluie, s’apparente à un drame presque classique dans sa structure, sa densité et son extrême concentration. On y fait la connaissance de Cacho Salinas, Lolo Garmendia et Lucho Arancibia, trois amis sexagénaires, anciens militants revenus d’exil. Installés avec vivres et boissons dans un vieil entrepôt d’un quartier populaire de Santiago, ils attendent l’arrivée du Spécialiste, dit aussi L’Ombre, pour réaliser un coup, une dernière action révolutionnaire. L’homme ne viendra pas. Il a été tué, en chemin, par un malheureux tournedisque jeté par une fenêtre à la suite d’une dispute conjugale. «C’était, écrit l’auteur, un des plus grands prodiges technologiques des années 60: un tourne-disque Dual fait pour les long play, 33 tours 1/3 par minute, pour les singles 45 tours, et aussi, pour les nostalgiques, 78 tours en vinyle.»
Idées libertaires. En soi ironiquement symbolique du pouvoir et du poids de l’art qui peut involontairement tuer, cet objet anachronique nous renvoie directement au passé comme du reste une part importante des pensées et des propos des personnages. A l’instar de Luis Sepúlveda lui-même, les trois hommes ont en effet connu l’engagement dans les rangs communistes, puis socialistes, le soutien à Salvador Allende, la répression sous Pinochet, la prison, l’exil. L’écrivain admet aussi partager avec Le Spécialiste une certaine sympathie pour les anarchistes et les idées libertaires, toujours d’actualité et profondément ancrées dans l’histoire même du Chili. «C’est une pensée d’une grande souplesse, précise-t-il. Ce qui lui permet justement de s’adapter à des situations nouvelles et à l’évolution du monde.»
Ce livre n’est ni une confession ni un document. C’est une fiction et l’auteur insiste bien sur la nécessité de séparer chez lui l’écrivain de l’homme. «Des dizaines de milliers de stupidités sur mon compte circulent sur internet. Elles sont toutes inexactes. Ma vie est en réalité celle d’un homme simple. Comme citoyen, j’ai fait ce qu’il fallait faire, quand il le fallait, c’est tout.» Contrairement à certains de ses personnages, Sepúlveda – toujours engagé, notamment aux côtés d’Amnesty International et de Médecins sans frontières – n’a d’ailleurs pas perdu la foi en de possibles changements. «Quand on ne peut plus s’expliquer le pourquoi des choses, l’espoir et les illusions meurent, préciset-il. Mais tant qu’on peut l’expliquer, ils demeurent.»
Dans L’ombre de ce que nous avons été, la mémoire fonctionne comme un personnage à part entière, un antidote à cet oubli devenu sous Pinochet «une nécessité urgente». Chacun se souvient, les trois compères qui comparent leur vie, les policiers chargés de l’enquête sur l’étrange mort de ce passant connu de leurs services, la femme homicide que le hasard a trahie et qui, pour échapper au réel angoissant, se transporte en pensée à Berlin, cette ville où elle a autrefois vécu et qu’elle aimait «avec une intensité “kennedyenne”».
On l’a vu avec la chute du tourne-disque, Sepúlveda apprécie le hasard comme argument littéraire. Dans son travail d’écrivain, en revanche, il le relègue au second plan. «Je pars d’une idée, et je la développe. Ecrire représente chez moi une activité très méthodique, quasi artisanale. Et je prends mon temps. Je travaille en général à plusieurs choses à la fois, jusqu’à ce que l’une d’elles s’impose et retienne toute mon attention.»
Sans l’illusion d’obtenir une réponse, on ne peut donc s’empêcher de l’interroger sur ses projets et ses futurs livres. Il admet quelques mets soigneusement mijotés sur le point de sortir du four, mais se garde bien d’en dire plus. «Ça porte malheur d’en parler. C’est scientifiquement prouvé», conclut-il, des plus sérieux. Et l’interview s’achève dans un grand rire, un de ces beaux éclats de rire auxquels, comme dit l’un de ses personnages, aucun malheur ne résiste. Luis Sepúlveda, ensuite, enfile son manteau, saisit son chapeau et sort, sous la pluie, pour fumer ce que l’on devine sa énième cigarette.
L’ombre de ce que nous avons été. De Luis Sepúlveda. Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg. Métailié. 150 p.
«DES DIZAINES DE MILLIERS DE STUPIDITÉS SUR MON COMPTE CIRCULENT SUR INTERNET.» Luis Sepúlveda
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