L'Hebdo;
2006-04-20 Lumière de Ramuz
L'écrivain vaudois a inspiré une vingtaine de films. Un coffret de sept DVD propose un contrepoint cinématographique à l'édition en Pléiade.
La puissance du verbe ramuzien a tôt hanté le 7e art. «C'est que le cinéma rôde partout chez l'écrivain, il est le sujet sulfureux de l'un de ses romans, L'amour du monde, il est dans l'écriture même, ses découpages, ses lumières. Il s'incarne dans la vision, le point de vue, celui de l'aigle, souvent», médite Francis Reusser, qui a tourné deux films inspirés par Ramuz. Son colistier, Claude Goretta, deux films aussi, ne sait pas si Ramuz est un bon scénariste, mais «ses personnages m'intéressent», de même que «les silences et le rythme lent de la langue qui crée un malaise, une gêne».
L'écrivain vaudois entretenait un rapport ambivalent avec l'écran. En 1928, il affirme: «Le cinéma (...) me dégoûte à tel point que j'aime mieux (par hygiène) n'y plus penser pour le moment.» Quelques années plus tard, il caresse toutefois l'idée de passer derrière la caméra pour filmer Michel Simon dans une adaptation de La beauté sur la terre, mais le projet n'aboutit pas.
Rêverie d'un filmeur solitaire En 1934, à la première de Rapt, que Dimitri Kirsanoff a tiré de La séparation des races, Charles Ferdinand Ramuz prononce une longue allocution au cours de laquelle il interroge l'essence du cinéma: «La montagne est l'espace en hauteur. La grande question qu'elle pose est celle de la verticale. Considérez que si les écrans sont horizontaux, c'est sans doute parce qu'ils ont été inventés dans des pays de plaine. Le problème est donc de faire rentrer la montagne dans un cadre plus large que haut, alors qu'elle-même est plus haute que large.»
Ramuz a inspiré une vingtaine d'oeuvres cinématographiques ou télévisuelles. Au moment où, enfin édité par La Pléiade, l'écrivain accède à la reconnaissance universelle, l'association Cin&Lettres sort un coffret de sept DVD réunissant un choix de films tirés de ses oeuvres: Rapt (1933), de Dimitri Kirsanoff; Ramuz, passage d'un poète (1961), d'Alain Tanner; Jean-Luc persécuté (1966) et Si le soleil ne revenait pas (1987), de Claude Goretta; Adam et Eve (1983), de Michel Soutter; Derborence (1985) et La guerre dans le Haut-Pays (1998), de Francis Reusser. Sept films contournant chacun à sa façon les pièges de l'adaptation et distribuant des comédiens de talent dans des rôles inattendus: Maurice Garrel, Véronique Genest, Jean-François Stévenin, Isabelle Otero, Bruno Cremer, Charles Vanel, Philippe Léotard, Marion Cotillard, François Morel...
En bonus, Reusser a tourné Vagabondage, «rêverie d'un filmeur solitaire» à travers les lieux de la fiction, les photos, les toiles de Cézanne ou d'Auberjonois, dans l'entrelacs complexe de l'imaginaire et du vécu... Pour les initiateurs de ce projet patrimonial, le contrepoint cinématographique aux romans dans La Pléiade et aux oeuvres complètes chez Slatkine parachève la revalorisation de l'écrivain et permet à ceux qui ne connaissent pas l'univers de Ramuz de pouvoir s'en approcher. Ou, comme dit Reusser, de «faire l'expérience de la rareté et du silence». | Antoine Duplan
De Tanner à Goretta
Rapt
La première adaptation de Ramuz au cinéma se ressent encore de l'esthétique du muet: dialogues brefs, jeu expressif des comédiens. Cette production à forte dominante slave s'enorgueillit d'une partition d'Arthur Honegger et, pour la petite histoire, c'est la jeune Corinna Bille qui est scripte. Quant à Ramuz, il y fait une figuration: ce sont les seules images animées qui existent de lui... |
Ramuz, passage d'un poète
Passage du poète est moins un roman qu'un chant, une célébration de Lavaux, du cycle des saisons et de la vie, mais aussi du verbe qui transcende la matière. Alain Tanner et Frank Jotterand empruntent au livre sa lumière et sa symbolique pour évoquer la vie et l'oeuvre de Ramuz et, par-delà, la terre vaudoise et le monde rural en pleine mutation. |
Derborence
Derrière «l'institution Ramuz fabriquée par les notables», Reusser le gauchiste redécouvre la «modernité d'un écrivain subversif, cruel. Un poète et un métaphysicien.» Dans cette surperproduction helvétique, le cinéaste manifeste une fidélité absolue au roman. Il adopte même le point de vue de l'aigle: «C'est cinématographique. On a dû faire venir un aigle apprivoisé d'Alsace. Le pauvre oiseau a paniqué: il ne connaissait pas la montagne...» |
Si le soleil ne revenait pas
Goretta voulait montrer une collectivité face à l'idée de la mort. L'allégorie ramuzienne trouve des résonances contemporaines avec ces grandes peurs dans la société moderne que sont «le cancer, le nucléaire, le chômage, la solitude, l'agonie de la nature»... Charles Vanel , 95 ans, tient le rôle d'Anzévui, le patriarche qui annonce la nuit définitive. C'est son avant-dernier film. La scène dans laquelle il meurt est chargée d'une émotion exceptionnelle. |
L'exposition
Ramuz cinéma retrace les étapes qui mènent du roman au film: manuscrits, ébauches de synopsis, scénario, photos de plateau, images des coulisses, photogrammes. Autant de facettes méconnues permettant de mieux cerner le phénomène Ramuz. |
20 ans, 20 textes, 1 livre
Pour son anniversaire, le Salon s'offre un recueil de textes inédits d'écrivains romands. Une réussite.
Ils sont vingt auteurs suisses d'expression française, comme on dit. Vingt comme les vingt bougies que souffle cette année le Salon du livre de Genève. Autant d'écrivains à qui l'on a demandé d'écrire librement sur le livre, leurs livres, leurs fantasmes, rêves, souvenirs, anecdotes. Le résultat est superbe, les textes drôles, touchants, vivants, émouvants, intelligents.
Michel Bühler calcule en riant jaune son salaire horaire d'écrivain. Bernard Comment raconte une étrange panne d'électricité dans une bibliothèque. Anne-Lise Grobéty se souvient qu'elle détestait enfant qu'on lui promette la suite de l'histoire du soir le lendemain. Eugène se retrouve en Russie sur les traces d'une dédicace qu'il a faite à la légère. Anne Cuneo chante le blues du passé simple. Claude-Inga Barbey met sa plume au service d'une grand-mère morte à son petit-fils. Corinne Desarzens raconte un homme qui aimait farcir les livres, se faisait une armure de citations pour conjurer l'enfant abandonné qu'il avait été et la vie moche qui va avec. Mary Anna Barbey tente d'expliquer que l'«on ne peut pas raconter lire, pas plus qu'on ne raconte le souffle». Et que quand elle écrit, c'est pour «que d'autres respirent». Daniel de Roulet a affaire à une lettre d'un écrivain supposé mort qui exige d'être enterré devant le palais du gouvernement. Alexandre Voisard retrouve l'un de ses livres chez un bouquiniste et un lecteur, croit-il, prêt à en découdre avec sa poésie. Marie-Claire Dewarrat s'imagine morte dans une caisse de livres. Christophe Gallaz, enfin, raconte le petit enfant qui écoutait les histoires des oiseaux et des arbres, avant de grandir, de lire des livres, d'en écrire, sans que ce soit jamais différent des oiseaux et des arbres. Passionnant. | IF
20 ans du Salon du livre et de la presse. Edité par la Fondation pour l'écrit du Salon international du livre et de la presse. En vente en librairie et au Salon sur les stands des Editions Favre et de l'OLF.
|