New York, début des années 60. Sur Madison Avenue, en plein cœur de Manhattan, se dressent les agences de publicité. C’est dans ces ruches dorées que s’activent les «Mad Men», créateurs de slogans et de tendances, inventeurs de la société de (sur)consommation.
Petite embarcation sur cet océan mercantile, Sterling & Cooper peut s’appuyer sur un directeur créatif d’exception: Donald «Don» Draper. Droit, loyal, sérieux, ce grand brun ténébreux, parangon du rêve américain, décrypte mieux que personne les rouages du fantasme consumériste. Et sait s’entourer au moment de séduire ses riches clients.
Miroir d’une époque. Passé ce pitch initial, Mad Men parvient à transcender son cadre strict pour s’ériger en miroir révélateur d’une période légendaire. Le vernis clinquant des sixties se fissure, à mesure que se révèlent les tensions et les secrets des personnages. Père de famille modèle, Don Draper cède plus souvent qu’à son tour aux pulsions adultérines, à l’image des hommes en cravate de Sterling & Cooper. Prédateurs égoïstes, ils incarnent une société paradoxale, conservatrice et en proie au vice, mais surtout un ordre patriarcal implacable. Secrétaires en attendant de devenir épouses, puis mères au foyer, les femmes sont reléguées au rang de potiches. Et n’ont que leur séduction pour espérer tirer leur épingle du jeu. A moins de savoir jouer des coudes...
«D’une certaine manière, on peut voir dans Mad Men un pendant à Ma sorcière bienaimée, qui donnait une image très naïve des années 60, observe Alix Nicole, responsable de la programmation fictions à la TSR. Mais, si on regarde de plus près, on y trouve déjà ce schéma en creux, Samantha attendant sagement à la maison, tandis que Jean-Pierre est dévoué corps et âme à son patron et à l’agence de pub qui l’emploie.»
Foin de magie ou de nez qui frétille, Mad Men cultive un rythme lent et une esthétique épurée, à l’image de son mystérieux générique, où une silhouette en costume trois pièces saute du haut d’un immeuble. Comme un contre-pied à une époque en plein boom – économique, politique, sociologique – les bureaux de Sterling & Cooper distillent une atmosphère feutrée, presque aseptisée. Mais, quand l’eau qui dort se réveille, la violence et la cruauté blessent, sacrifiant les ambitions des plus faibles sur l’autel de la réussite.
Alcool et cigarettes. Reste que le charme de Mad Men réside également dans son tableau d’une époque, si éloignée de la nôtre. On y fume constamment, par exemple, presque mécaniquement, d’une réunion de bureau à la préparation du déjeuner des enfants. Des têtes blondes dont les rares incursions dans l’univers des adultes consistent à préparer les cocktails que ceux-ci dégustent en jouant aux cartes. «Dans notre société hypersécurisée, où l’on ne peut plus rien manger, ni boire, sans avoir mauvaise conscience, ces personnages procurent une nostalgie fantastique», admet Alix Nicole.
Mais déjà cette parenthèse anomalique se referme. Dans le premier épisode, Don Draper doit trouver un slogan pour Lucky Strike, en réponse à l’interdiction de vanter les bienfaits du tabac pour la santé (sic!). Ce sera «It’s toasted», toujours en vogue aujourd’hui. Surtout, l’émancipation féminine est en marche, symbolisée par l’arrivée au pouvoir de John Fitzgerald Kennedy... et son épouse Jackie. Quand cette dernière fait visiter la Maison-Blanche dans le cadre d’une émission télévisée, les mâles dominants n’ont qu’un commentaire: «Où diable est son mari!?»
Fresque historique et sociale, Mad Men joue à la perfection d’une partition pleine de contrastes. Les sourires Pepsodent et le flegme des héros masquent des comportements de requins dans la mare du néolibéralisme. Les robes colorées et stylisées des héroïnes cachent les gaines physiques et morales que leur impose la société. Avec subtilité et lucidité, la série tire le portrait d’un monde aussi fantasmé que méconnu. Et prend place au panthéon des fictions télévisées, entre Les Soprano et The Wire.
Mad Men. Saisons 1 et 2. Coffrets DVD. Metropolitan.
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