PORTRAIT
Madame Lisa, pute, patronne de bordel et fière de l’être

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 16.05.2012 à 11:50

DOCUMENT. Lisa, patronne du Venusia, le plus grand salon érotique de Genève, raconte dans «Portes ouvertes sur maison close» comment on fait carrière dans le sexe tout en menant avec succès un destin de femme mariée et de mère de famille. Rencontre exclusive.

Rue Rodo, à deux pas du boulevard Karl-Vogt à Genève. Vous poussez la porte, suivez la patronne dans le hall et c’est plus fort que vous, vous n’avez qu’une envie, vous déshabiller à votre tour. La faute à la température qui vous donne l’impression d’être à la piscine du quartier, au sourire engageant de Lisa et aux filles qui déambulent en string avec un naturel confondant. Sans compter les lits fantaisie dans chacune de la vingtaine de chambres dont on comparerait volontiers les mérites, du vaste lit rond au lit vintage 1920 en passant par le lit à baldaquin ou le jacuzzi. Dans la salle d’attente, le menu des plaisirs. «Fellation couverte», 160 francs. «Fellation naturelle», 200. «Fellation puis sodomie», 300. «Forfait horaire», 450 francs. Au Venusia, ouvert sept jours sur sept et 24 heures sur 24, pas de chichi, on pratique le sexe comme on se lave les dents, avec soin, application et amour du beau geste. Le Venusia, c’est «l’œuvre de ma vie», dit Lisa Venusia, qui s’appelle Isabelle dans la vraie vie. Mais personne ne l’appelle Isabelle. Pour ses enfants, elle est maman, son mari l’appelle Isa, ses employées Lisa.

Lisa a une histoire très intéressante qu’elle raconte dans Portes ouvertes sur maison close, à paraître chez l’éditeur parisien Grasset, fasciné par cette histoire bien helvétique de prostitution et de proxénétisme autorisés. Tout est parti dans un dîner d’amateurs de cigares, milieu que Lisa et son mari fréquentent régulièrement. Le journaliste Jean-Pierre Saccani entend Lisa expliquer comme une boutade qu’elle aussi écrit. Son journal de bord, en fait, que le journaliste lit et envoie à l’éditeur Manuel Carcassonne chez Grasset, qui commande illico un livre. «Il est rare d’entendre parler dans les mots mêmes de la principale protagoniste d’un métier si particulier, secret et exposé à la fois, public et peu admis, choquant et pourtant si humain par sa portée universelle!» Plusieurs mois de discussions, de courriels, de réécriture de part et d’autre plus tard, Lisa est fière de présenter le récit de son itinéraire à la fois banal et incroyable de pute, de femme, d’épouse, de cheffe d’entreprise et de mère de famille genevoise.

Divine surprise. De son enfance au bord de l’Atlantique, en Charente-Maritime, entre un père docker et une mère ostréicultrice, elle garde la nostalgie des plages de sable. Dyslexique non diagnostiquée, elle passe un CAP et un BEP de couture à 17 ans, perd sa virginité à 18 à l’heure de la pause déjeuner avec un homme de 25 ans, sous la pression de ses copines qui affirment qu’un pucelage n’est qu’un poids inutile dont il faut se débarrasser. 1987: elle est amoureuse – elle épouse Jean-Pierre, accouche de Kevin en 1991, de Pierre en 1993. Las, son mari est dépensier, les dettes s’accumulent malgré son emploi de couturière. Sur le Minitel, elle repère un photographe qui cherche des modèles pour des photos de charme, enchaîne avec un poste d’hôtesse dans un club échangiste, puis le tournage de films X. Sa première expérience d’escort lui rapporte l’équivalent d’un mois de salaire de son mari. «Une divine surprise et une vraie leçon. Sans les dettes contractées par mon premier mari, jamais je n’aurais eu l’idée de basculer dans la prostitution. J’aurais pu arrêter, mais lorsque j’ai reçu des propositions dans d’autres domaines, il était trop tard.»

 

«JE NE VAIS PLUS AUX RÉUNIONS DE PARENTS D’ÉLÈVES DEPUIS QUE J’Y AI CROISÉ UN CLIENT.»
Lisa

 

En 1995 elle rencontre Daniel, client d’un week-end qui se transforme en amour de sa vie. En 1996 elle prend un appartement à Annemasse et partage sa semaine entre ses activités et ses enfants, restés en banlieue parisienne avec leur père. Qu’elle finit par quitter, un an avant qu’il ne se tue à moto. Sa fille Leah naît en 1997, elle épouse Daniel en l’an 2000 à Genève. La même année, elle commence à travailler en salon, et en 2003 loue un six-pièces place du Cirque en plein centre de Genève – sans vraiment annoncer la couleur au propriétaire. Le premier Venusia est né. Quelques affaires de mœurs et quelques heures de garde à vue plus tard, elle trouve un local adéquat rue Rodo, non loin de Plainpalais, pour y construire son rêve: une maison close à l’ancienne, raffinée, confortable, comme «un appel au sexe mais avec un supplément d’âme». Six ans plus tard, après moult travaux et agrandissements, elle gère le plus grand salon érotique de Genève. La chambre la plus demandée est l’Américaine, avec un matelas installé à l’arrière d’un pick-up coupé en deux. «Une question de testostérone…» A l’entrée, une collection d’estampes japonaises anciennes, plus loin un lit à baldaquin en fer forgé avec des tentures qui viennent directement de Dubaï, des tirages originaux de David Hamilton.

En connaissance de cause. Son père a réellement compris ce qu’elle faisait dans la vie lorsqu’elle l’a appelé pour l’aider dans ses travaux d’agrandissement. Un reportage de TF1, en 2006, qui l’a filmée non floutée malgré sa demande a fini par dessiller les yeux de la famille. Depuis deux ans seulement, elle passe à nouveau les fêtes de Noël avec ses parents.

Ses trois enfants ont toujours su ce qu’elle faisait. A son fils aîné, lorsqu’il avait 5 ans, elle a expliqué qu’elle aidait les hommes malheureux en leur faisant des câlins. «J’ai toujours voulu leur faire comprendre que j’avais choisi cette voie en toute connaissance de cause.» A l’école, ils répondaient, au besoin, «indépendante» ou «cheffe d’entreprise». «Je ne crois pas que mon activité les ait perturbés. J’ai toujours fait les choses de manière discrète et cartésienne.» Elle leur organise une vie de famille très structurée, rentre à midi, suit les devoirs. Seule entorse: elle arrête d’aller aux réunions de parents d’élèves lorsqu’elle croise un client dans la classe de sa fille. Daniel a cessé de tenter de la convaincre d’arrêter. «Cette part de moi-même reste non négociable. Mais je sais qu’il a accepté de nombreux sacrifices dans sa vie professionnelle et sans doute d’homme pour m’aider à réaliser mon rêve.» A un de ses amis, qui lui demande ce qu’il penserait si l’envie lui prenait de baiser sa femme, il répond: «La même impression que tu aurais si j’allais me faire coiffer chez ta femme, si elle était coiffeuse.»

Une journée standard dans la vie de Madame Lisa se passe au Venusia de 14 heures à 4 heures du matin, avec une pause à la maison. Dans son bureau du Venusia, en sous-vêtements comme les autres filles ou avec une petite jupe parce que, «comme toutes les femmes», elle a des complexes, elle déroule comptabilité et administration. Entre 30 et 80 clients défilent chaque jour. Ils ont entre 16 et 86 ans et viennent chercher «ce qu’ils n’ont pas à la maison, que ce soit une fellation, une sodomie, ou de la simple attention érotique». Elle-même a gardé une activité d’escort quelques heures par semaine. En bonne patronne, elle accepte toutes les pratiques écrites sur le «menu des plaisirs», pour montrer l’exemple. Parfois, les clients s’attachent. Comme cet handicapé qui, ayant déménagé en Valais, lui demande la permission de coucher avec une autre prostituée. «La transaction financière indique justement qu’on ne se doit rien!» Elle n’a pas l’impression de vendre son corps mais une «prestation». Daniel peut la tromper mais à condition qu’il aille avec une pute, et jamais plusieurs fois avec la même. «Faire l’amour avec son mari ou un client, c’est pareil, on ne réinvente pas la chose. Mais les sentiments changent tout, et j’aime mon mari.» Elle espère avec son récit enfin faire comprendre que ce n’est pas une enfance malheureuse qui l’a poussée dans ce métier.

Vieillir dans son salon. Pendant longtemps, elle n’a pas eu d’amies, ne tenant pas à ce qu’elles passent, en société, pour des collègues de travail. Désormais elle assume, son image à Genève est bonne, et du coup elle a des amies qui connaissent tout de son activité et la considèrent comme une femme d’affaires. A 42 ans, elle sait que ses meilleures années sont derrière elle, mais ne se voit pas vieillir ailleurs que dans son salon. Elle dit du Venusia que c’est «l’œuvre de sa vie». Elle le laisserait volontiers à l’un de ses deux garçons, mais si sa fille se mettait un jour en tête d’y travailler, elle préférerait le «donner au premier venu». Lisa, fière d’être une pute, ne le serait pas si sa fille le devenait. «Je ne veux pas que cela fasse partie de son héritage.»

«Portes ouvertes sur maison close». De Madame Lisa. Avec la collaboration de Jean-Pierre Saccani. Grasset, 250 p. En librairie le 23 mai.


PROFIL - MADAME LISA

1969 Naissance en Charente-Maritime. Père docker, mère ostréicultrice.

1990 Premier mariage.

1991 Naissance de son fils Kevin. Suivent Pierre en 1993 et Leah en 1997.

1995 Rencontre son deuxième mari, Daniel.

1998 Mort du père de ses enfants.

2000 Epouse Daniel.

2000 Ouverture du Venusia à la place du Cirque à Genève.

2005 Déménagement du Venusia rue Rodo.

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