C’est une épopée chaotique vers le bout du monde. On débarque de l’Intercity pour grimper dans le train régional, avant de s’enfoncer dans la campagne lucernoise à bord du bus postal, pour faire les derniers kilomètres en 4x4.
«JE N’AI PAS L’IMPRESSION QUE LE SUISSE ALLEMAND SOIT EN DANGER.» Irene Brügger, alias Frölein Da Capo
Perchée sur la colline au-dessus de Willisau, la ferme massive d’Irene Brügger a des airs de paradis perdu. Les murs respirent l’histoire de sa famille qui l’habite de génération en génération. En face logent ses parents, l’idéal pour garder Lena (3 ans) et Mattis (10 mois).
On s’attendait à des manières un peu rudes de la fille du cru. Sur scène, la Lucernoise n’est pas commode. Sa voix surgit d’une poitrine abyssale, ses blagues grinçantes marquent les interludes, sa trompette rugit de plaisir.
Dans ses robes anachroniquement affriolantes, elle livre en concert et dans l’émission de satire politique Giacobbo/ Müller un spectacle décoiffant: chant, trompette, euphonium, guitare, clavier – elle se métamorphose en Frölein Da Capo, la femme-orchestre. Pour seul compagnon de scène, un nain de jardin fixe amoureusement cette Blanche-Neige mal lunée.
Alors qu’à la ferme, en jeans et T-shirt, Irene Brügger se révèle douce et maligne, toute trace d’aigreur envolée. Elle parle de Da Capo à la troisième personne, «Frölein donne au public les côtés que je n’ai pas dans la vie.» Et réflexive, avec ça.
Le risque de l’erreur en boucle. Lucernoise jusqu’au bout de sa trompette – une réminiscence des années de fanfare – Frölein Da Capo a opté pour le suisse allemand. A l’exception de La Balladö du Röschtigrabö, ce délice en français, souvenir d’une année passée à La Côte-aux-Fées (NE) durant son apprentissage.
Sa marque de fabrique réside donc dans le dialecte lucernois, dont elle s’ingénie à extraire les expressions oubliées. A l’heure de la montée du schwyzerdütsch comme arme politique, Irene Brügger tremperait- elle dans la tambouille nationaliste? «Je n’ai pas l’impression que le suisse allemand soit en danger», s’étonne-t-elle, visiblement à mille lieues de toute polémique.
Langue instinctive, le dialecte lui est apparu comme le moyen d’entraîner le public dans ses histoires farfelues, afin de créer une comédie en musique plutôt qu’un simple récital. Mais cela a un prix. «En anglais, on peut chanter n’importe quelle absurdité, personne ne prête attention au contenu. Alors que là, le texte doit marcher.»
La loop station aussi doit marcher. Frölein Da Capo joue sur l’engin à enregistrer et à diffuser les séquences en boucle, qui lui permet de cumuler en direct tous les accompagnements.
«Cela donne un spectacle passionnant à regarder, par rapport à un simple chant-guitare», explique l’artiste qui a pris son nom – Da Capo – à ce concept de musique en boucle. Or, la machine peut s’avérer diabolique: pour fasciner le public, «cela doit sembler facile»; mais chaque fausse note s’y répète à l’infini. «C’est clair, il y a un risque. Mais j’autorise les erreurs à Frölein, elle n’a pas à être parfaite.»
Dans l’élaboration de son personnage, Irene Brügger n’a rien laissé au hasard. Par sa désuétude, «Frölein» (Mademoiselle) plonge dans l’esthétique des années 50 qui dicte son univers.
Un genre Mad Men, dont les inénarrables robes à corset généreux et jupes évasées pendent sur un mannequin dans son studio-maison. Sur la table trône une machine à coudre, une autre de ses multiples passions. Irene coud, Irene peint, Irene webdesigne.
A l’affiche de «L’homme de sable». Toute polyvalente qu’elle soit, la trentenaire a tout de même éclaté de rire le jour où Peter Luisi l’a approchée pour le premier rôle de son film. «Je ne suis pas comédienne» a-t-elle tranché. Le réalisateur zurichois s’est montré coriace et l’a séduite avec le scénario. «Aux auditions, je n’étais pas à l’aise, mais Peter Luisi a été enthousiasmé. Alors je me suis dit: j’essaie et si c’est mauvais, peu importe, ce n’est pas mon métier!»
On ne partage pas sa modestie. Sans surprise, elle brille dans Der Sandmann (L’homme de sable), où elle joue son rôle buté de Frölein Da Capo – avec robes et chansons. La mise en abyme l’amuse comme une fillette à l’âme d’artiste plus malicieuse que chagrine.
Le film lui-même emmène dans une fable absurde et poétique, une merveille du cinéma helvétique dont on ne redescend pas vraiment. Les Romands peuvent prier pour le voir vers la fin de l’année, alors qu’il est sur le point de sortir en Allemagne et tournera en Suisse alémanique dès la rentrée.
Avec cette énième facette, Irene Brügger confirme que l’art qui coule en elle pourrait s’incarner sous n’importe quelle forme. Pourtant, la maman de 31 ans garde la tête froide.
Son ambition loge dans la création plutôt que dans le succès qui, immanquablement, l’éloignerait de ses deux petits et de son mari. Lui, joueur de cor des Alpes réservé, n’oublie pas qu’il l’a connue à la fanfare et sait son attraction irrépressible pour la scène. Mais celle-là ne l’éloignera pas de la vieille ferme de Willisau.
«Frölein Da Capo», Suisa, 2009. www.einfrauorchester.ch
Dialecte
Un choix rare
Les quelques célébrités de la chanson alémanique – Mani Matter ou Polo Hofer – ne doivent pas occulter le fait que l’essentiel de la scène musicale outre-Sarine se joue en anglais. Car opter pour le dialecte ferme instantanément la porte au marché extérieur, qu’il soit international, romand ou allemand. Pourtant, génération après génération, des artistes franchissent le pas.
Sion les imagine plutôt cantonnés au style chanson rock, de la veine des Bernois (mais si!) de Züri West, on trouve en réalité des amoureux du suisse allemand dans tous les genres.
Le rap, par sa proximité entre la langue parlée et scandée, s’y prête bien, notamment chez l’actuellement très populaire Bligg, la Bernoise Steff la Cheffe et la Zurichoise allumée Big Zis. Plus inattendu, le reggae mérite un coup d’oeil sur Elijah et Phenomden – bien que les puristes qui supportent déjà mal le genre en français risquent une syncope avec le dialecte.
Dans la lignée de Mani Matter, Oli Kehrli raconte ses histoires cocasses à la guitare. Plus rock, on aime Stahlberger, tout comme Kummerbuben, qui s’inscrirait dans un esprit joueur à la française. Enfin, bien moins connus, les Amuse-Bouches puisent avec bonheur dans le répertoire de la musique populaire.
Bien sûr, la vague pop commerciale surfe également sur le regain de popularité du dialecte dans la jeune génération, celle-là même qui n’écrit plus un seul SMS en allemand standard. On y trouve Baschi – un produit de la téléréalité – et Adrian Stern, aux airs marshmallows pas désagréables mais écœurants à dose élevée.
Tags: Frölein Da Capo, Giacobbo/Müller,
|