«Ici, au centre, avec le monde, on a de la peine à fermer à 19 heures. Ce n’est pas une heure de plus qui va bouleverser nos habitudes: à nous de nous adapter.» Cette gérante d’un supermarché de Genève a un avis tranché. Presque autant que celui de cette caissière au rayon alimentation d’un autre magasin de la ville: «Je suis contre. Déjà, les jeudis soirs, il n’y a pas un chat, alors faut pas déconner!»
A Genève, dire que le projet de loi sur les heures de fermeture des magasins (LHFM) divise est un euphémisme. Présenté par les partis de droite en mars dernier au Grand Conseil, qui devrait en débattre en janvier, il prévoit la possibilité pour les commerces du canton de fermer à 20 heures tous les jours, ainsi que d’ouvrir quatre dimanches par an. Il supprimerait par contre la nocturne du jeudi jusqu’à 21 heures, qui n’attire les clients que dans quelques centres commerciaux. Les syndicats ont déjà annoncé un référendum. Dans cette bataille, les deux camps fourbissent leurs armes, enquêtes à l’appui.
Evolution de la société? Mandaté par le Trade Club, la Fédération du commerce genevois (FCG) et la Fédération des artisans, commerçants et entrepreneurs de Genève (FAC), l’institut DemoSCOPE a réalisé en mai un sondage auprès de 400 Genevois. Résultat: 66% seraient intéressés à utiliser «souvent ou occasionnellement» les commerces après 19 heures, un chiffre qui monte à 71% pour les actifs et 84% pour les 15-29 ans. «Cela démontre qu’il y a une demande, liée à l’évolution de la société», affirme Yves Menoud, directeur de la FAC. «Beaucoup de consommateurs font leurs achats en sortant du bureau», renchérit Fabienne Gautier, l’une des initiatrices du projet de loi, députée libérale et présidente de la FCG. Tous deux précisent qu’il n’y aurait pas d’obligation, mais que donner la possibilité d’ouvrir jusqu’à 20 heures répondrait à un besoin, alimentaire surtout. Pour preuve? Le succès des dépanneurs et des stations-service.
«C’est une chose de dire que les modes de vie changent, et une autre qu’il existe un besoin, rétorque Joël Varone, secrétaire syndical chez Unia. Si c’était le cas, la nocturne du jeudi marcherait! Les magasins peuvent déjà ouvrir plus de 60 heures par semaine. Et personne ne travaille autant.» Pour Valérie Balleys, du syndicat SIT, il faudrait d’abord demander aux vendeuses: «Les nocturnes ne sont pas en adéquation avec les responsabilités familiales.» Joël Varone approuve: l’enquête ne demande pas l’avis des sondés sur les conditions de travail des employés. «Or “consommateurs”, ce n’est pas une classe sociale!»
Commerçants mitigés. Le débat ressemble de plus en plus à une guerre des chiffres. Le 16 novembre, le professeur Giuseppe Pini présentait aux partenaires sociaux une «analyse du commerce genevois» réalisée par le Laboratoire d’économie appliquée de l’Université de Genève et commandée par l’Etat. Parmi ses conclusions: 49% des 700 consommateurs interrogés in situ reporteraient leurs achats après le travail, en cas d’ouverture prolongée. D’autre part, 47% d’entre eux déclarent ne «jamais» faire leurs achats durant la nocturne des jeudis. «C’est parce qu’elle ne correspond pas aux habitudes, analyse Yves Menoud, représentant des commerçants. Notre sondage le montre: les gens ont besoin de faire leurs courses alimentaires plusieurs fois par semaine.»
Mais les syndicats soulignent un autre résultat de l’étude: parmi les 34 commerçants interrogés, en majorité indépendants et employant moins de 10 personnes, 76% estiment que l’ouverture nocturne leur serait défavorable. Pour Valérie Balleys, c’est justement parce qu’il y a moins de clients le soir: «Seules les grandes surfaces sont capables de tenir. Cela détruirait les petits commerces!» Les fédérations contestent fortement cette proportion, même si Yves Menoud admet qu’une minorité des 1200 membres de la FAC s’oppose à l’ouverture quotidienne jusqu’à 20 heures.
Une loi expérimentale? Les nouvelles dispositions pourraient entrer en vigueur de manière «expérimentale» pour une durée de deux ans. Le ministre de l’Economie, Pierre-François Unger, aimerait en effet proposer un amendement dans ce sens. Une manière de calmer le jeu?
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