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Mahmoud Ahmadinejad: Obama doit passer aux actes

Par Michel Beuret - Mis en ligne le 16.04.2009 à 06:00

Iran. Le président répond de manière ambiguë à la main tendue par son homologue américain. Il prône le retrait d’Afghanistan, justifie ses projets nucléaires et souhaite que son pays siège au Conseil de sécurité de l’ONU

A deux mois et demi de l’élection présidentielle iranienne, et alors que la Maison-Blanche semble désireuse de renouer le dialogue avec Téhéran, son leader a accordé une très longue interview au magazine allemand Der Spiegel. Nous en reproduisons ici les passages essentiels.

Monsieur le Président, à ce jour vous avez effectué quatre voyages aux Etats-Unis pour assister à l’Assemblée générale de l’ONU à New York. Quelle est votre impression de l’Amérique et des Américains?
 
Au nom de Dieu le Miséricordieux, je suis heureux de vous accueillir une nouvelle fois à Téhéran après notre longue conversation voici presque trois ans (publiée dans L’Hebdo du 1er juin 2006, ndlr). Bien sûr, nul ne peut connaître un pays comme les Etats-Unis après quelques courtes visites. Je suis très conscient qu’il faut distinguer entre le Gouvernement américain et le peuple. Nous ne considérons pas que les Américains sont responsables des décisions erronées de l’administration Bush. Ils veulent vivre en paix, comme nous tous.
 
Le nouveau président, Barack Obama, a enregistré une vidéo à destination de la nation iranienne voici moins d’un mois, à l’occasion du nouvel an iranien. Avez-vous vu ce discours?

Oui. De grandes choses se produisent aux Etats-Unis.
 
Comment avez-vous ressenti ce discours?

De manière ambivalente. Certains passages étaient nouveaux, pour d’autres il s’agit de positions connues et répétitives. J’ai été frappé par l’attachement d’Obama pour la civilisation iranienne, son histoire et sa culture. Il est aussi très positif d’avoir appelé au respect mutuel et à des échanges honnêtes comme base de coopération. Dans une partie de son discours, il dit que la position d’une nation dans le monde ne dépend pas de sa seule force armée, ce qui est exactement ce que nous avons dit à la précédente administration. (...) Aujourd’hui, l’humanité a besoin de culture, d’idées et de logique.
 
Que voulez-vous dire?

Qu’Obama doit à présent passer des paroles aux actes.
 
Il a qualifié vos remarques anti-israéliennes de «dégoûtantes» mais il a néanmoins parlé d’un nouveau départ dans les relations avec l’Iran et vous a tendu la main.

Moi je porte attention à ce qu’il dit aujourd’hui. Et je m’aperçois qu’il manque quelque chose de décisif. Qu’est-ce qui vous permet de parler de «nouveau départ»? Y a-t-il eu le moindre changement dans la politique américaine? Nous disons bienvenue aux changements, mais ils n’ont pas encore eu lieu.
 
Vous faites constamment des demandes. Mais la vérité est que votre politique, les relations catastrophiques entre l’Iran et les Etats-Unis, sont un fardeau pour la communauté internationale et une menace pour le monde. Quelle est votre contribution pour faciliter les changements?

Je vous l’ai déjà dit. Nous sommes pour un dialogue sur une base honnête et le respect. Nous attendons à présent qu’Obama annonce ses plans afin que nous puissions les analyser.
 
Le monde ne voit pas les choses ainsi. Il attend que l’Iran agisse et montre sa bonne volonté.

Où est ce monde dont vous parlez? Que devons-nous faire? Vous êtes conscient que ce n’est pas nous qui avons coupé les relations avec l’Amérique. C’est le contraire. Qu’attendez-vous de l’Iran à présent?
 
Un pas concret ou du moins un geste de votre part.

J’ai déjà répondu. Washington a coupé les liens.
 
Etes-vous en train de dire que vous accueilleriez favorablement une reprise des relations avec les Etats-Unis?

Qu’en pensez-vous? Que doit-il arriver? Quelle approche est la bonne?
 
Le monde attend vos réponses, pas les nôtres.

J’ai envoyé un message au président américain. C’est un pas immense. Je l’ai félicité pour sa victoire et ajouté deux ou trois choses dans ma lettre. Cela a été fait avec soin. Nous avons toujours été intéressés par la perspective d’un changement significatif. Mais si nous tentons de résoudre le problème entre nos deux pays, il me paraît important de reconnaître que l’Iran n’a pas été la cause de nos problèmes mais l’administration américaine. Si celle-ci change, nous pouvons nous attendre à d’importants progrès…
 
…qui pourraient conduire à la reprise des relations diplomatiques voire la réouverture de l’ambassade occupée en 1979, l’année de la révolution?

Nous n’avons pas reçu de demande officielle sur ce point pour l’instant. Si cela arrivait, nous déciderions. Ce n’est pas qu’une question de forme. Le Gouvernement américain doit tirer les leçons du passé.
 
Et pas vous?

Tout le monde doit apprendre du passé.
 
Dès lors, s’il vous plaît, quelle leçons tirez-vous du passé?

Nous avons vécu sous pression pendant trente ans, injustement et sans faute de notre part. Nous n’avons rien fait…

…c’est ce que vous dites. Les Américains pensent un peu autrement. La prise de 50 otages de l’ambassade américaine à Téhéran, qui a duré 444 jours entre fin 1979 et début 1981 reste un traumatisme collectif aux Etats-Unis.
Mais songez un peu à ce que l’on a fait aux Iraniens ! Nous avons été attaqués par l’Irak. Huit ans de guerre. L’Amérique et certains pays européens ont soutenu cette agression. Nous avons été attaqués à l’arme chimique et votre pays, entre autres, a encouragé d’autres pays. Nous n’avons attaqué personne, ni n’avons occupé un autre pays. Nous n’avons pas de présence militaire en Europe, ni aux Etats-Unis. En revanche, des troupes européennes et américaines stationnent à nos frontières.

Les gouvernements de l’Ouest, l’Allemagne incluse, sont convaincus que l’Iran soutient des organisations terroristes et qu’il a fait tuer des dissidents iraniens à l’étranger. Peut-être les erreurs n’ont-elles pas été commises que d’un côté?

Etes-vous en train de me dire que des troupes stationnent le long de notre frontière parce que l’on dit que nous soutenons des organisations terroristes?

Nous n’avons jamais dit ni suggéré cela. Mais des accusations de soutien au terrorisme ont été faites. Où est votre contribution constructive?

Tout d’abord nous ne commettons pas d’actes terroristes, nous en sommes les victimes. Après la révolution, notre président et premier ministre ont été tués par un bombardement dans l’édifice adjacent à mon bureau. Notre foi nous interdit le terrorisme. Quant à la contribution positive que l’on nous demande, nous avons contribué à la stabilisation à la fois de l’Afghanistan et de l’Irak ces dernières années. Mais alors que nous faisions cela, l’administration Bush nous accusait du contraire. (...)
 
Une fois encore, nous ne voyons rien qui ressemble à une autocritique.

Alors pourquoi ne désignez-vous pas les erreurs que nous aurions commises?

Vous n’insistez guère sur le fait que les Américains se sont excusés pour le coup d’Etat fomenté par la CIA en 1953 contre le premier ministre élu Mohammed Mossadegh?

Nous ne voulons pas d’une vengeance. Nous voulons que les Américains corrigent leur trajectoire. Voyez-vous vraiment un tel changement à l’œuvre aujourd’hui?
 
Oui, nous le voyons. George W. Bush déclarait que l’Iran était un membre de l’Axe du Mal et menaçait, du moins indirectement, de renverser le régime à Téhéran. Plus rien de tel avec Obama.

Il y a des changements dans le langage. Mais ce n’est pas assez. Pendant trente ans, les Européens ont vécu sous la pression américaine de ne pas améliorer leurs relations avec Téhéran.
 
Il est vrai que la réputation des Etats-Unis a souffert sous George W. Bush. Mais, avec tout le respect qui vous est dû, Monsieur le Président, la réputation de l’Iran a aussi souffert terriblement avec vous à sa tête.

Où? Avec qui? Avec ceux qui sont au pouvoir ou avec les peuples? Et si oui, lesquels? Depuis trois ans que je suis en fonctions, j’ai visité plus de 60 pays, où l’on m’a témoigné une grande affection. Nous avons le soutien de 118 pays au sein du mouvement des non-alignés. J’admets que notre réputation auprès du Gouvernement américain et certains pays européens n’est pas très positive. Mais c’est leur problème. Tout le monde en a assez du Gouvernement américain.
 
Mais vous ne laissez même pas une chance à cette nouvelle administration.

Nous parlons avec beaucoup de respect envers Barack Obama. Mais nous sommes réalistes. Nous voulons voir de vrais changements, en Afghanistan par exemple.
 
Que proposez-vous de faire?

Voyez-vous, plus de 250 milliards de dollars ont été dépensés à ce jour dans la campagne militaire en Afghanistan. Avec ses 30 millions d’habitants, cela représente plus de 8000 dollars par personne, ou encore 40 000 pour une famille de cinq personnes. Avec cette somme, on aurait pu construire des usines et des routes, des universités et des cultures pour les Afghans. Si tout cela avait été fait, pensez-vous qu’il resterait de la place pour les terroristes? La solution en Afghanistan n’est pas militaire mais humanitaire. Il est dans l’intérêt de l’Ouest de nous écouter et, s’il ne le fait pas, nous nous en lavons les mains, même si nous regrettons profondément les pertes en vies humaines, peu importe qu’il s’agisse de civils afghans ou de forces militaires. (...)
 
Insistez-vous réellement sur un retrait américain de la région?

Il faut un plan, bien sûr. Et un retrait doit s’accompagner d’autres mesures, d’actions simultanées comme le renforcement du gouvernement régional. Saviez-vous que la production de drogue en Afghanistan a quintuplé sous le commandement de l’OTAN? Des stupéfiants! Cela tue les gens. Nous avons perdu plus 3300 hommes dans la lutte contre ce trafic. Notre police a fait ces sacrifices en gardant notre frontière de 1000 kilomètres avec l’Afghanistan.
 
L’Iran a toujours été opposé aux talibans. Mais on ne peut empêcher leur retour au pouvoir sans la force.

C’est au peuple que le pouvoir doit revenir. Cela exige une aide économique de même qu’un vrai processus politique. Il aurait fallu donner plus de responsabilités ces sept dernières années au Gouvernement afghan. Le président Karzaï m’a confié un jour: ils nous interdisent de faire notre travail. (...)
 
Si les troupes américaines se retiraient d’Irak, la situation sur place se détériorerait rapidement. Combleriez-vous le vide chez votre voisin irakien où vos cousins chiites représentent deux tiers de la population? Etes-vous favorable à l’instauration d’une république islamique en Irak?

Nous croyons que le peuple irakien est capable de pourvoir à sa propre sécurité. (...) Nous soutiendrons toute décision des Irakiens quelle que soit la forme de gouvernement qu’ils se choisiront. Un Irak souverain, uni et fort est dans l’intérêt de tous.
 
Les services secrets américains arrivent à la conclusion que Téhéran poursuit un tout autre but en Irak. La CIA affirme que l’Iran agite la résistance des milices chiites contre les troupes américaines.

Nous n’accordons aucune attention aux rapports du renseignement américain. Les Américains ont occupé l’Irak et sont responsables de sa sécurité. Par le passé, ils ont tenté de détourner l’attention de leurs propres erreurs en nous tenant responsables pour leur l’échec. Ils doivent corriger leurs erreurs. Les choses se sont améliorées pour les Américains depuis qu’ils ont reconnu cela et commencent à respecter le peuple irakien. Nos liens avec Bagdad sont très étroits. Nous soutenons le Gouvernement irakien. Nos politiques sont complètement transparentes.
 
Monsieur le Président, ce n’est pas vrai. L’Iran est fortement suspecté de construire une bombe nucléaire sous couvert de recherche civile. (...) Quatre résolutions de l’ONU demandent à l’Iran de stopper ses activités d’enrichissement d’uranium. Pourquoi ne vous conformez-vous pas à cette demande?

Que voulez-vous dire?
 
Monsieur le Président, nous voulons dire que le monde entier attend un geste de votre part. Pourquoi ne pas suspendre au moins provisoirement l’enrichissement de l’uranium, de manière à ouvrir la porte à des négociations sérieuses?

Le temps pour ce genre de discussions est dépassé. Les 118 membres du mouvement des non-alignés nous soutiennent à l’unanimité, de même que 57 Etats de l’organisation de la Conférence islamique. En éliminant les doublons, cela fait 125 pays de notre côté. Si quelques pays s’opposent à nous, vous ne pouvez pas parler du monde entier comme vous le faites. (...)
 
Même si vous refusez de le voir, l’institution internationale la plus importante, le Conseil de sécurité de l’ONU, s’est souvent opposé à vous à l’unanimité. Pas seulement les puissances occidentales. La Chine et la Russie ont aussi approuvé les sanctions contre l’Iran.

Permettez-moi de dire les choses directement, tant sur le plan légal que politique. Au moins dix membres du Conseil de sécurité…
 
… ce qui inclut, outre les membres permanents, dix représentants élus sur la base d’un système de rotation…

…qui nous ont dit qu’ils n’ont voté contre nous que sous la pression américaine et britannique. Quelle valeur peut bien avoir ce vote sous pression? Nous le considérons comme légalement irrecevable. Politiquement parlant, nous considérons que ce n’est pas une manière de diriger le monde. Tous les peuples doivent être respectés et doivent bénéficier des mêmes droits.

De quel droit l’Iran est-il privé?

Si une technologie est bénéfique, tout le monde devrait pouvoir en profiter. Dans le cas contraire, personne ne devrait l’avoir. Se peut-il que l’Amérique possède 5400 têtes nucléaires et l’Allemagne aucune? Et que nous ne soyons même pas autorisés à pour suivre un usage pacifique de l’énergie nucléaire? Notre logique est très claire: les mêmes droits pour tous. Les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, voici 60 ans, qui depuis dominent l’humanité, doivent-elle constituer le gouvernement du monde? La composition du Conseil de sécurité doit être changée.
 
L’Iran devrait-il aussi avoir un siège permanent au Conseil ?

Si les choses étaient justes dans ce monde, l’Iran devrait aussi en être membre, en effet.
 
La réalité, c’est que vous refusez d’abandonner votre programme nucléaire, en dépit des pressions internationales. L’enrichissement d’uranium se poursuivra-t-il quelles que soient les circonstances?

Je crois qu’à Vienne, on est déjà arrivé à cette conclusion. Pourquoi sommes-nous devenus membres de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique)? Afin que nous puissions utiliser l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Lorsqu’un pays devient membre d’une organisation internationale n’a-t-il que des devoirs ou aussi des droits? Quelle assistance avons-nous reçue de l’AIEA? Nous a-t-elle fourni le moindre savoir et savoir-faire? Non. Pourtant, ses statuts disent qu’elle l’aurait dû. En lieu de cela, elle a simplement exécuté les instructions américaines.
 
Le 12 juin, il y aura des élections présidentielles en Iran. Si vous êtes réélu, serez-vous le premier président de la République islamique à serrer la main à un président américain?

Que voulez-vous dire?
Monsieur le Président, merci pour cette interview. •

Propos recueillis par
Dieter Bednarz, Erich Follath et Georg Mascolo © Der Spiegel
Traduction et adaptation Michel Beuret




Tags: Interview, Iran, Mahmoud Ahmadinejad, Obama,

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