La maquette blanche trône dans l’entrée comme un trophée. «Nous l’avons reçue ce matin», sourit Phil Hardie, le président de The Langham Estate, une société immobilière londonienne disposant d’une antenne genevoise.
Le bâtiment modélisé qu’il regarde est celui du 42-44 rue du Rhône. «Nous allons entièrement le rénover, notamment en rajoutant un étage: les six premiers niveaux seront consacrés à des magasins de luxe et les six derniers à des bureaux, explique-t-il.
Une partie se trouvera au sous-sol, mais nous allons créer des puits de lumière pour que l’éclairage y soit le plus naturel possible. Nous allons aussi préserver les escaliers de l’ancien cinéma ABC (fermé en 2003, ndlr), qui feront office de patio entre les commerces.»
Sur le toit, The Langham Estate prévoit un restaurant haut de gamme avec une terrasse. «La vue sur le lac y sera magnifique!», s’enthousiasme le Britannique. La façade sera, elle, entièrement recouverte d’un vitrage ondulé.
La firme a investi 40 millions de francs dans ce chantier de 7000 m2, qui s’achèvera à la fin de 2011.
Mais qui se trouve derrière ce projet, l’un des plus importants du centre-ville? Le 42-44 rue du Rhône a été acheté à son ancien propriétaire, Nessim Gaon, en septembre 2007 pour 88 millions de francs, lors d’une vente aux enchères. L’acquéreur: la firme hongkongaise Talent Properties Ltd.
Un coup d’oeil dans le registre du commerce de la mégapole asiatique montre que celle-ci est détenue par un homme d’affaires chinois appelé Samuel Tak Lee.
Ce dernier possède également le 13 de la rue du Rhône, ainsi que la place du Molard 8 et la place de la Fusterie 14, par le truchement d’une autre entreprise hong-kongaise, Wyatt Estates Ltd.
On sait très peu de choses de Samuel Tak Lee, si ce n’est qu’il possède aussi de l’immobilier à Hong Kong, au Japon et à Londres, où il détient 5, 58 hectares au coeur du West End.
S’il refuse de s’exprimer sur l’identité de son mandant, Phil Hardie relève qu’il «a investi quelque 150 millions de francs à Genève depuis cinq ans». S’il trouve d’autres opportunités au centre-ville, il les saisira.
Prix surfaits. Mais Samuel Tak Lee n’est pas le seul étranger à s’intéresser aux Rues-Basses. L’homme d’affaires espagnol Francisco González-Camino y Bertin (rue du Rhône 62), l’Allemand Leo Herl (rue de la Croix-d’Or 3), la firme Express International Holdings Ltd. immatriculée aux îles Vierges (rue du Rhône 63), Keat SA, qui servirait de véhicule à un Britannique d’origine sikhe (rue du Rhône 84), ou la société liechtensteinoise Immobilia Rive Anstalt (rue du Rhône 86) font partie des autres acteurs qui ont fait main basse sur ce quartier prisé.
Ils n’hésitent pas à s’acquitter de sommes jusqu’à 30% au-dessus du prix du marché. Le 42-44 rue du Rhône avait par exemple été évalué à 58 millions de francs, avant de partir pour 88 millions.
«Des prix sur lesquels les institutionnels suisses (assurances, caisses de pension) ne parviennent pas à s’aligner, ce qui laisse le champ libre à des investisseurs étrangers», note Hervé Froidevaux, consultant pour le cabinet de conseil immobilier Wüest & Partner, en prenant connaissance de ces données.
Il refuse toutefois de parler de «bulle spéculative», comme celle qu’a connue Genève dans les années 90 «lorsqu’un immeuble changeait de mains dix fois dans la même semaine». Cette fois, ces prix – certes surfaits – correspondent à une vraie demande.
Mais qu’est-ce qui attire ces hommes d’affaires étrangers dans la Cité de Calvin? Genève fait désormais partie des villes européennes où il est intéressant d’investir, d’autant plus que les prix pour les objets de prestige y restent inférieurs à ceux de Paris ou Londres.
«La rue du Rhône joue aujourd’hui dans la même catégorie que la Bahnhofstrasse, les Champs-Elysées ou l’avenue Montaigne», relève Christophe Aumeunier, secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière.
Le phénomène, qui a démarré en 1997 lorsque les restrictions de la Lex Koller ont été levées pour les bâtiments administratifs, n’a véritablement pris de l’ampleur qu’à partir des années 2000.
«Cet assouplissement législatif a ouvert le jeu, libéralisant le sol suisse, indique François Micheli, codirecteur de la société de conseil immobilier Colliers AMI. De nombreux nouveaux “players” internationaux sont arrivés sur le marché genevois.»
Placements refuges. «La Suisse est une place économique stable, avec une monnaie forte et des taux hypothécaires bas, située au coeur de l’Europe», complète l’avocat Yves Jeanrenaud, qui conseille les investisseurs étrangers, dont The Langham Estate.
Le manque d’objets sur le marché immobilier genevois permet en outre de minimiser les risques de dévaluation et facilite la recherche de locataires. Petit bémol, il est dur d’obtenir un rendement élevé sur ses objets acquis à un prix élevé.
«Au centre-ville, le m2 de bureau se loue environ 1000 francs et les espaces commerciaux 3000 francs le m2, deux fois moins qu’à Zurich», note l’avocat. Une situation qui favorise les investissements «refuges» sur le moyen ou le long termes.
Rue du Rhône

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