Infographies: Femmes au pouvoir: les chiffres qui tuent
On le répète encore aux écolières et écoliers: «La Suisse est l’une des plus vieilles démocraties du monde.» Filles et garçons apprennent ébaubis qu’en 1848, le pays est même le premier en Europe à proposer ce suffrage que l’on appelait alors comiquement «universel», c’està-dire réservé aux hommes.
Il faudra pourtant 123 années supplémentaires pour qu’en 1971, enfin, les femmes puissent voter et être élues: la Suisse, pour le coup, est l’un des derniers Etats à accepter le suffrage féminin, bien après l’Afghanistan, la Syrie, l’Iran ou les îles Tonga.
Rien n’était allé de soi. Contrairement à la plupart des pays, où droits de vote et d’éligibilité furent accordés par les parlements d’un seul coup à tous les niveaux (communaux, régionaux et nationaux), les Suissesses durent lutter durant les trois quarts du XXe siècle pour avancer centimètre par centimètre, affrontant peu ou prou la même rhétorique: menaces sur un prétendu ordre naturel des différences entre les sexes et déliquescence de la famille.
Alors, que «seulement» trente-neuf ans après avoir obtenu ce minimum démocratique, cinq femmes puissent siéger au Conseil fédéral (soit 71 % du gouvernement) dans trois semaines serait évidemment une formidable avancée, une très belle image de vitrine et même une première mondiale.
Mais images comme vitrines sont faites pour édifier ou appâter. Elles sont trompeuses. Cellelà le sera, et terriblement. Car les rassemblées par L’Hebdo (voir pages 18 et suivantes) sur le pouvoir réel des femmes en Suisse, dans les lieux de prises de décision, montrent encore un retard considérable. S’il y a égalité dans les discours de principe, il n’y a aucune parité dans les faits, que ce soit au niveau des hautes administrations ou écoles, dans le top management ou la direction des grandes entreprises, et également en politique.
Progression en politique. A l’instant de scruter les évolutions, c’est cependant dans l’arène politique que la situation est la moins pire. En 1971, 10 femmes furent élues au Conseil national, une seule au Conseil des Etats. Aujourd’hui, il y a 59 femmes sur 200 au CN (29,5%), 10 sur 46 au CE (21,7%). Pour ce qui est des gouvernement s cantonaux, la proportion de conseillères d’Etat atteint 22,4%. Quatre, voire cinq ministres le 22 septembre manifesteraient ainsi un genre d’avant-garde. Ou un mirage trompeur: celui du mythe d’une égalité réalisée.
Car dès que l’on quitte la vitrine pour aller dans les rayonnages de la petite boutique du pouvoir, c’est-à-dire les postes clés de chefs de service dans la haute administration, reliés directement aux membres du gouvernement, on retombe de haut (lire l’article de Michel Guillaume en page 21). Sur 57 postes ainsi recensés, 10 sont occupés par des femmes. Et les conseillères fédérales en place ne font pas grand-chose pour faire bouger la tendance.
Pas l ’ombre d’une femme aux postes qui comptent chez Eveline Widmer-Schlumpf. Chez Micheline Calmy-Rey, une seule cheffe de division politique. Il n’y a que Doris Leuthard pour s’être lancée dans un programme en faveur de la promotion des femmes dans les hautes sphères de son département, où elles représentent désormais un cinquième des cadres.
Pour Stéphanie Pahud, maître assistante en linguistique française à l’Université de Lausanne, rien n’est donc plus ambigu que les discussions sur le nombre futur de femmes au gouvernement. «Ce n’est absolument pas un faux problème, comme je l’entends parfois. Mais une fausse évidence.» Parce que contestée de façon plus ou moins assumée (les déclarations-rétractations de Micheline Calmy-Rey) et parce que les discussions féministes contemporaines mêlent deux grandes écoles de pensée.
«On a d’un côté l’égalitarisme, qui postule une similarité ontologique entre tous les êtres humains et considère que les différences entre hommes et femmes sont le résultat de constructions sociohistoriques. De l’autre, le différentialisme, plus représenté aux Etats-Unis, qui pense qu’il existe des différences “essentielles” entre hommes et femmes et que les sexes développent naturellement des compétences particulières, par exemple l’abstraction pour les hommes, l’empathie ou la sollicitude pour les femmes.»
Mélange des féminismes. Or, l’époque tend à mélanger les argumentaires. «Quand j’entends une conseillère nationale socialiste défendre les femmes sur l’idée que ces dernières n’abordent pas les dossiers de la même manière, on est en plein différentialisme.» C’est-à-dire sur le principe des femmes venues de Vénus alors que les hommes seraient natifs de Mars: et à partir de là, les ennuis commencent, puisque l’on abandonne l’idée qu’hommes et femmes seraient à égalité.
Méfiance aussi avec le machisme à l’envers, lorsque des femmes pensent défendre leurs candidates en disant que seule compte la compétence: autrefois, c’était l’argument idiot utilisé par les hommes contre les femmes…
La situation des femmes est la plus désertique sur le plan du pouvoir économique. Une étude du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) sur les élites est en cours, et sera publiée l’an prochain. L’Hebdo a pu accéder à une partie de ces données sur lesquelles travaille notamment André Mach, enseignant à l’Université de Lausanne.
Il y fait ce constat: «Dans le cadre de notre recherche FNS sur les élites en Suisse, nous n’avons pas fait d’études spécifiques sur les femmes. Tout simplement en raison du manque de matériel. Il y a tellement peu de femmes dans les conseils d’administration ou dans les directions d’entreprises que cela en est impressionnant, malgré une très légère hausse à la toute fin du XXe siècle. A titre d’hypothèse, on peut mentionner que cette absence de femmes tient à leur absence dans des lieux de sociabilité déterminants du pouvoir économique suisse au XXe siècle. Comme l’armée ou le Rotary Club.» Tout est dit, ou presque.
L’historique Nayla Hayek. Le presque, c’est par exemple Nayla Hayek, récemment portée à la tête du conseil d’administration de Swatch Group, ce qui est historique: c’est la première fois qu’une femme accède à un tel poste au sein d’une entreprise cotée au Swiss Market Index (SMI). Jusqu’aux années quatrevingt les statistiques démontrent l’absence de femmes à la tête des grandes entreprises, que ce soit à la direction ou au conseil d’administration. On en était à un peu plus de 6% au tournant des années 2000, on s’approche des 9% désormais. Mais l’évolution demeure lente.
Pour Françoise Piron, directrice de Pacte – Des paroles aux actes, association romande destinée à la promotion des femmes dans l’économie – les causes en sont évidemment aussi complexes que multiples. «Bien sûr qu’il faut des crèches, des temps partiels, des horaires aménageables. Mais je dis souvent que ce sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes.
Le problème essentiel pour les femmes actuellement dans des postes de pouvoir au sein des grandes sociétés, c’est qu’elles sont contraintes d’adopter les règles masculines pour y faire leur place.» Cela alors que l’on devrait aller vers «un épanouissement des singularités», sourit Stéphanie Pahud: «J’aime le détournement de la citation célèbre de Simone de Beauvoir transformée en “on ne naît pas femme, alors ne le devenons pas”.»
Car l’organisation de la plupart des entreprises est encore emplie de valeurs militaires, pyramidales et masculines. S’ajoute à cela une différence salariale qui perdure: l’écart stagne scandaleusement depuis une dizaine d’années aux alentours de 24%. «Pour beaucoup de femmes, poursuit Françoise Piron, il arrive un moment où elles ne se sentent plus en harmonie avec cet environnement très dur, en décalage avec ellesmêmes.
On observe d’ailleurs aussi que de plus en plus d’hommes ont du mal à s’y retrouver. Alors elles ne prennent pas les postes, ne veulent pas de la compétition. Ces dernières années, on s’est ainsi souvent contenté de juxtaposer hommes et femmes, alors qu’il faut plutôt repenser les organisations en tenant compte des richesses de cette mixité.»
Mixité: le Graal à atteindre, l’idée du mélange heureux conciliant les sexes. A condition d’avoir choisi aussi le bon chemin pour progresser. «On évoque souvent le fameux plafond de verre que n’arrivent pas à franchir les femmes. Mais il existe aussi dans les entreprises des parois de verre: les femmes se retrouvent dans des postes de side management, comme le marketing, les ressources humaines ou la communication.
Or, la plupart du temps, ce ne sont pas ces fonctions qui amènent à la direction.» Françoise Piron, elle-même ingénieure de formation, plaide ainsi pour que les femmes choisissent des formations menant aux fonctions décisives: les sciences économiques, les mathématiques, les études techniques ou d’ingénieur. Car pour Hazeline van Swaay-Hoog, chasseuse de têtes et fondatrice de Dayak, à Saint-Prex: «Il n’y a à mon sens pas de résistance envers les femmes dans les entreprises. Le problème c’est encore qu’il n’y en a pas assez qui font le choix d’une carrière.
Ou alors elles l’interrompent au moment des enfants et, lorsqu’elles reviennent, se retrouvent en concurrence avec des gens plus jeunes.» Le fameux chiffre de 30% de femmes est évoqué: en politique comme en économie, il représente le seuil critique à partir duquel on observe un vrai changement sur le nombre de femmes qui accèdent à des postes importants.
La récession des hommes. Pourtant, c’est là que les bonnes nouvelles commencent peutêtre. Les femmes arrivant sur le marché du travail sont de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux formées. Dans certaines facultés, les étudiantes sont depuis longtemps majoritaires. Dans d’autres – souvent les formations scientifiques – elles rattrapent leur retard. Il arrivera donc forcément un moment où la fameuse masse critique engendrera des évolutions fortes. Reste à savoir quand et les prévisions parlent plutôt de l’horizon d’une génération que d’une espérance à cinq ans.
L’exemple vient des Etats-Unis, où l’on en est à parler de révolution. Dans le management moyen, les femmes sont majoritaires aux USA. Et apparaissent surtout comme le plus énorme potentiel de marché: en quarante ans, alors qu’elles ne représentaient que 6% du revenu des ménages, elles sont parvenues à plus de 42% aujourd’hui.
Du coté de Wall street, on évoque la «mancession», la récession des hommes: sur les 11 millions d’emplois perdus aux Etats-Unis depuis trois ans, 66% étaient occupés par des hommes, qui ne représentent pourtant que 54% du marché du travail: être un mâle devient un risque et les entreprises dégraissent en priorité ces (plus hauts) salaires-là. C’est à la fois la marque de l’égalité et d’un triomphe annoncé du pouvoir des femmes, mais aussi une de ses limites, si cela revient à réveiller ce démon pour l’instant si heureusement assoupi: le danger d’une guerre des sexes.
*USAM: Union suisse des arts et métiers | USP: Union suisse des paysans | USS: Union syndicale suisse |ASB: Association suisse des banquiers | UPS: Union patronale suisse | SEC: Société suisse des employés de commerce
AVEC LA COLLABORATION DE MICHEL GUILLAUME, CHANTAL TAUXE, YVES STEINER ET RENATA VUJICA.
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Infographies: Femmes au pouvoir: les chiffres qui tuent Haute administration: les grandes absentes
En chiffres
4 Le nombre de femmes qui occupent des positions dirigeantes dans les 110 plus grandes entreprises suisses 10 Le nombre de femmes qui détiennent un des 57 postes-clés dans la haute administration fédérale 1 Le nombre de femmes parmi les recteurs à la tête des universités et des écoles polytechniques
Ailleurs dans le monde
Même si on en annonce une centaine dans dix ans, il n’y a aujourd’hui que 44 femmes parmi les 500 responsables financiers des plus grandes entreprises américaines: les femmes sont mieux placées au niveau du management moyen, où elles occupent près de 52% des postes, un chiffre qui a doublé en trente ans.
Dans certaines professions libérales, comme les avocats, les femmes sont aujourd’hui 32% aux US A (3% en 1970). Au sein des directions des grandes entreprises, l’Union européenne fait en moyenne un peu mieux que nous: 11% de femmes (contre 8,8% en Suisse). Mais ce chiffre grimpe à 15% en Hollande, et même à 27% en Suède, s’effondrant en Italie aux alentours de 4%.
Du côté de l’emploi, près de 75% des huit millions de postes créés dans l’UE depuis 2000 ont été occupés par des femmes.
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