C’est une vision qui, elle aussi, donne la mesure du temps écoulé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale: voir des adolescents visiter l’exposition dédiée au procès d’Adolf Eichmann à la Fondation Topographie de la terreur à Berlin. Ils doivent bien représenter la quatrième génération d’Allemands depuis celle de l’immédiat aprèsguerre.
A les voir s’intéresser au destin d’Eichmann, passé du statut de représentant de commerce (pour la marque d’huile Vacuum) à celui d’architecte de la «solution finale», on se dit que ce genre d’exposition a un sens. Mais que le procès qui s’est tenu à Jérusalem il y a cinquante ans, en avait encore davantage. Inscrire des faits terribles dans le temps long de l’histoire, et s’en servir comme moyen pédagogique à l’usage des générations futures, voilà aussi la raison d’être de telles actions de justice.
Surtout au moment où vient de s’achever à Munich le procès de John Demjanjuk, le garde du camp de Sobibor reconnu coresponsable du meurtre de 28 060 Juifs. Cette procédure judiciaire contre un simple opérateur de la machine de mort nazie était sans doute la dernière de son genre. L’époque des survivants, bourreaux et témoins directs de l’Holocauste est presque achevée.
Impact médiatique. L’intéressant, décidément, avec l’exposition Eichmann à Berlin est ce qu’elle nous dit d’aujourd’hui plus que d’hier. Certes, comme une exposition similaire au Mémorial de la Shoah à Paris, elle détaille la personnalité du lieutenant-colonel Adolf Otto Eichmann. Elle raconte sa fuite en Argentine après la guerre et sa capture en pleine rue par le Mossad en 1960 à Buenos Aires.
Elle propose – via des dispositifs multimédias – le témoignage de l’accusé, où il se présente comme un bureaucrate qui se contentait d’obéir aux ordres, et des survivants des camps. Elle raconte enfin l’énorme impact médiatique du procès en 1961, et le rôle décisif de celui-ci dans l’ouverture d’autres actions en justice.
Cinquante ans après cette grande catharsis judiciaire, l’Allemagne n’en a pas tout à fait fini avec ses démons. Le Service fédéral de renseignement refuse toujours de divulguer ses 4000 pages de documents secrets sur Adolf Eichmann. Surtout ceux qui concernent l’exil paisible de l’Obersturmbannführer en Argentine.
Longtemps, les autorités allemandes ont prétendu avoir soudainement découvert cet exil le 11 mai 1960, jour de la capture d’Eichmann. Puis des documents déclassifiés de la CIA ont montré que les mêmes autorités étaient au courant depuis 1956. Après avoir obtenu quelques-uns des 4000 documents secrets, le journal Bild a récemment montré que les services secrets allemands avaient repéré Eichmann en Amérique du Sud dès son arrivée sur place, en 1952.
Ces révélations contrastent avec l’image positive en Allemagne des années Adenauer, période d’essor économique et d’espoir retrouvé. Mais aussi de complaisance envers nombre d’ex-nazis réintroduits dans la société allemande, sans que personne ou presque s’en offusque.
Hannah Arendt, philosophe. Un autre point de vue contemporain s’affiche dans l’exposition de Berlin. Celle-ci s’arrête à plusieurs reprises sur la figure tutélaire de Hannah Arendt. Couvrant le procès à l’époque pour le magazine New Yorker, la philosophe avait forgé le concept de «la banalité du mal» à partir de la personnalité d’Eichmann.
Ce soidisant fonctionnaire falot qui suivait les consignes édictées par ses supérieurs. Hannah Arendt avait été perturbée par le fait qu’Adolf Eichmann comme d’autres nazis «n’étaient ni pervers ni sadiques, mais plutôt terriblement normaux».
L’exposition discute cette affirmation, relevant que Hannah Arendt n’avait pas assisté aux moments cruciaux du procès de Jérusalem. En particulier ceux où la ligne «Je n’étais qu’un gratte-papier servile» d’Eichmann s’était écroulée devant les questions du procureur.
De même, Hannah Arendt n’avait alors pas eu connaissance de l’interview d’Eichmann par un ex-nazi, où il regrettait de n’avoir pas tué davantage de Juifs. Comme le concluent aussi des travaux récents d’historiens en Europe et aux Etats-Unis, Adolf Eichmann a agi aussi bien par obéissance que par conviction personnelle.
Vue d’aujourd’hui, insiste l’exposition de Berlin, la notion de «banalité du mal» apparaît comme une conséquence des travaux de Hannah Arendt sur les systèmes totalitaires. Et comme un jugement en phase avec la découverte choquante faite par les médias et le public au moment du procès: un homme tout gris, protégé d’éventuelles balles vengeresses par une cage de verre, dont l’image ne coïncidait pas avec celle, diabolique, d’organisateur de génocide.
Mais dans le tribunal de Jérusalem en 1961, cette question d’image n’a pas pesé lourd. Le 15 décembre de la même année, le président du tribunal Moshe Landau a reconnu Adolf Eichmann coupable de toutes les charges qui pesaient contre lui et l’a condamné à la peine de mort. Le fonctionnaire nazi a été pendu le 1er juin 1962.
Moshe Landau est décédé à Jérusalem le 1er mai dernier à l’âge de 99 ans. Un fait en forme de symbole: l’époque des témoignages directs sur les agissements de la bête hideuse est bel et bien en cours d’achèvement.
Berlin. «Der Prozess - Adolf Eichmann vor Gericht», Stiftung Topographie des Terrors. Jusqu’au 18 septembre. www.topographie.de
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