Et si le monde médical était capable, dans quelques années, de prédire les risques de développer des maladies? Ce scénario vous semble tout droit sorti d’un film de science-fiction? Et, pourtant, il est en passe de devenir une réalité, grâce aux avancées de nombreux scientifiques actifs dans tous les domaines de la médecine. Une équipe médicale de Lausanne figure parmi les contributeurs à ce vaste réseau de recherches mondiales. De New York à Londres, la communauté des chercheurs a les yeux braqués sur le CHUV, et plus précisément sur les dernières conclusions de l’équipe du chef du Service de médecine interne, le professeur Gérard Waeber. Après plusieurs années de recherches, menées en collaboration avec des équipes scientifiques américaines et anglaises, elle vient de mettre un terme à la première étape de la plus grande étude prospective au niveau suisse, puisqu’elle porte sur l’examen de 6700 Lausannois. Le projet est ambitieux. Il vise à identifier et lier les facteurs de risques physiques, comportementaux et psychiques pour le développement des maladies cardiovasculaires. Et cela sur le long terme, puisque les participants seront régulièrement suivis. Une étude spectaculaire pour laquelle l’équipe de chercheurs vient de recevoir une bourse de 4,8 millions de francs du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNRS) pour les trois prochaines années. Dans les décors du Service de médecine interne, au 10e étage du CHUV, les professeurs Gérard Waeber, Martin Preisig et Peter Vollenweider ont le sourire, en montrant la prestigieuse revue médicale Lancet, l’une de celles qui ont honoré leurs découvertes: «Nous venons de concrétiser la plus grande étude jamais réalisées au CHUV, jubile Gérard Waeber. Pendant cinq ans, de 2003 à 2008, nous avons examiné sous toutes les coutures et questionné plus de 6700 volontaires lausannois âgés de 35 à 75 ans, soit un échantillon représentant approximativement 10% des habitants de cette tranche d’âge. Nous sommes parvenus à analyser de nouveaux déterminants génétiques responsables du développement des maladies cardiovasculaires.» Un grand pas pour la recherche médicale. Il aura fallu plusieurs années d’investigations pour, aujourd’hui, réaliser une photographie très précise et représentative du bilan de santé des participants. Le projet est aussi ambitieux que son nom l’indique: CoLaus, pour «Cohorte Lausannoise», une épopée médicale en quatre actes.
L’odyssée CoLaus. Tout commence en 2002 dans les locaux du professeur Gérard Waeber et de son adjoint, Peter Vollenweider. A leurs côtés, le professeur Vincent Mooser, vice-président et responsable au niveau mondial de la recherche en génétique appliquée du groupe pharmaceutique GlaxoSmith-Kline. Tout trois sont des médecins reconnus, mais surtout d’importantes figures dans le domaine de la recherche sur le diabète, l’hypertension et le cholestérol, trois problèmes de santé publique responsables des maladies cardiovasculaires. Ensemble, ils rêvent de mettre sur pied un projet de recherches scientifiques de grande envergure, en réalisant la plus importante cohorte en Suisse, c’est-à-dire un ensemble d’individus suivis, dont les acteurs principaux ne sont autres que 6700 individus bien portants et représentatifs de la population de Lausanne. Avec leurs collègues de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive (Iumsp), nos trois chercheurs ont dirigé le casting et recruté les futurs sujets, par «tirage au sort», explique Peter Vollenweider: «Dès 2002, nous avons envoyé une demande de participation à l’étude, à plus de 18000 habitants de la ville, précise t-il. Et 6700 volontaires nous ont répondu. On ne s’attendait pas à un tel engouement.» Le deuxième acte de l’aventure CoLaus démarre en 2003, avec les auditions et la mise en application des premiers tests sur les participants. Dans les locaux de la Policlinique médicale du CHUV, ces derniers se livrent aux mains de l’équipe médicale. Ils y subissent une véritable batterie de tests, plus de 200 questions sur leur santé et un examen physique. Dans un premier temps, l’équipe médicale mesure des paramètres tels que poids, périmètre abdominal, densité de graisse corporelle et pression artérielle. Ensuite, elle prélève un échantillon de sang ainsi que du matériel génétique, dans l’espoir d’y trouver des gènes associés aux maladies cardiovasculaires.
Problème de santé publique. Afin de mieux comprendre la nature de ces tests et l’importance des résultats pour la connaissance des maladies cardiaques, il vaut la peine de se pencher sur les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la question. Dans son rapport de 2002, l’OMS souligne qu’un taux de cholestérol trop élevé provoque quelque 4 millions de décès par an dans le monde. Certes, l’excédent de graisse dans le sang n’est pas directement responsable de ces morts, mais il augmente considérablement, comme chacun le sait, les risques de développement de maladies cardio-vasculaires, à l’instar des infarctus, des attaques cérébrales ou des maladies coronariennes: «C’est un réel problème de santé publique dans les pays occidentaux, s’inquiètent Gérard Waeber. Nous ne bougeons plus assez, nous mangeons plus gras, et notre santé en pâtit.» Les volontaires de CoLaus n’échappent évidemment pas à ce constat.
Ce que les gènes nous disent. Lors des premières analyses de l’étude du CHUV, les chercheurs ont découvert que 40% des sujets étaient hypertendus, 16% d’entre eux ont un indice de masse corporelle supérieure à 30 kg/m2 – l’indice normal d’un adulte se situe entre 18.5 et 25 – et 10 % des hommes de plus de 50 ans ont un diabète. «Des chiffres en net augmentation depuis une dizaine d’années», estiment un peu effrayés Gérard Waeber et Peter Vollenweider. Le principal coupable de ce bilan est la «malbouffe», mais pas seulement. Grâce aux prélèvements ADN, les chercheurs ont été en mesure d’identifier des prédispositions génétiques au développement de ces maladies. Une découverte de taille. Ces données, rendues anonymes, ont été directement comparées aux autres études similaires dans le monde. Elles viennent alimenter la banque d’informations génétiques internationales et contribuent dès lors au développement de la recherche médicale. C’est ainsi que la découverte d’un gène, le CELR2, susceptible de favoriser un taux de cholestérol élevé, représente une belle avancée: « Sur le long terme, anticipe Gérard Waeber, nous serons susceptibles d’identifier les porteurs de ce gène dans la population. A partir de là, il sera peut-être possible de prendre des mesures de prévention supplémentaires et même d’intervenir plus précocement avec ou sans médicaments.» Grâce à cette découverte, et à plusieurs autres publiées en 2008, CoLaus est devenu un centre d’excellence dans la recherche sur les maladies cardiovasculaires. Jusqu’ici, d’autres cohortes de même type avaient certes vu le jour ailleurs dans le monde. En Finlande et en Islande notamment, mais surtout à Framingham, aux Etats-Unis. Cette petite ville du Massachusetts, à deux pas de Boston, est d’un intérêt majeur pour les chercheurs du CHUV. Depuis 1948, plusieurs centaines d’anonymes semblables aux volontaires lausannois sont suivis de la même manière. Cinquante ans séparent l’auscultation de la première génération de ces sujets américains et les derniers volontaires, tous issus de leur descendance: «L’étude de Framingham est véritablement unique en son genre et sa contribution pour la recherche médicale est importante. Elle permet de suivre le développement dans le temps de la santé de cet échantillon de population», explique Peter Vollenweider. Pour aller plus loin encore, les chercheurs lausannois ont développé le troisième volet de leur étude, centrée sur la psychiatrique. Une étape baptisée PsyCoLaus. Professeur associé et médecin-chef au département de psychiatrie du CHUV, Martin Preisig a ausculté en parallèle 3700 participants de CoLaus. Des centaines d’entretiens psychiatriques ont été réalisés depuis 2004 pour dresser le bilan de leur santé mentale et identifier les facteurs de risques psychologiques pouvant contribuer au développement de maladies cardiovasculaires. Plusieurs études précédentes suggéraient que le risque d’avoir un infarctus du myocarde, par exemple, était plus important chez les sujets dépressifs. Reste à savoir pourquoi. On sait déjà statistiquement que les fumeurs sont plus nombreux au sein des personnes dépressives. Ces dernières auront encore tendance à moins bouger. Autant de facteurs qui accroissent les risques de maladies cardiovasculaires. Mais est-ce le fait d’être fumeur ou sédentaire qui rend dépressif ou le contraire? C’est tout le challenge du volet d’études mené par Martin Preisig. Mais seul le suivi sur le long terme d’un même échantillon de population permettra d’y voir plus clair.
Une bourse de 4,8 millions de francs. Pour améliorer et affiner les connaissances médicales sur le cholestérol, l’hypertension, le diabète ou la dépression, «il reste encore beaucoup de choses à découvrir», reconnaît Gérard Waeber. Afin d’aller plus loin et développer CoLaus, il faut de l’argent. En 2003, ce sont le géant pharmaceutique GlaxoSmithKline, le FNRS et la Faculté de biologie de l’Université de Lausanne qui ont financé la première phase de l’étude. Mais, pour être mené à terme, un tel projet coûte entre 4 et 5 millions, voire plus, si les mêmes mesures sont répétées estiment les chercheurs. Ceux-ci peuvent se féliciter d’avoir été entendus. Ils viennent de recevoir une bourse de 4,8 millions de francs du FNRS pour les trois prochaines années. La somme peut paraître modeste, mais, à l’échelle suisse, elle souligne l’intérêt du pays pour cette perspective: «Notre but, comme à Framingham, est de pouvoir suivre nos premiers sujets sur le long terme, soit tous les cinq ans, ajoute Peter Vollenweider. Au lieu d’une photographie, nous aurons les moyens de développer un film sur la santé de la population.» Grâce à cet argent, c’est désormais possible. CoLaus II débutera en 2009 pour s’achever en 2013. De quoi réaliser à Lausanne, le scénario de Boston.
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