Ça commence par des quartiers de viande. Ça se poursuit par un groin de cochon. On est dans la bidoche, le lourd, le tangible. Au troisième plan, on entre dans le corps du sujet avec Gérard Depardieu, beau comme le penseur de Rodin sculpté dans le saindoux. Couronné d’une tignasse javellisée de vieux lion, le Gros tient le rôle de Serge Pilardosse, dit Mammouth, 60 balais.
L’heure de la retraite a sonné. Au pot d’adieu, le bruit des chips que «scrounche» l’escouade des bouchers couvre le discours du patron, emberlificoté dans la syntaxe. La vraie vie se dénude à l’écran dans sa glorieuse banalité, sa pathétique drôlerie.
Du rire aux larmes. Ô lait de la tendresse humaine à peine relevé d’un trait de gnôle. Cet authentique patron d’une PME de boucherie, boudiné dans le costume trop étroit de son mariage, ces trognes coiffées de plastique – faut-il en rire ou en pleurer? A plusieurs reprises, les auteurs de Mammuth provoquent cette ambivalence des émotions. D’ailleurs, lorsqu’un comédien demande comment jouer la scène, ils répondent volontiers: «De manière à la fois triste et gaie.»
A peine avaient-ils terminé Louise-Michel, que Benoît Delépine et Gustave Kervern (Aaltra, Avida) embrayaient sur Mammuth. Avec un budget dérisoire de 2,7 millions d’euros, les activistes du Groland ont réalisé en quelques semaines un film de résistance – à la crise, au cynisme, à la vitesse. Moins féroces que dans Louise-Michel, plus «nostalgiques», ils malaxent la pâte humaine et cassent la baraque. Sorti dans le circuit des cinémas d’art et d’essai, Mammuth rameute en deux semaines plus de 400 000 spectateurs. Des jeunes, des vieux, des motards, des qui en ont marre de se faire matraquer par Hollywood et entuber par le capital.
Puzz’ et papelards. Jeune retraité, Pilardosse tourne comme un lion en cage dans son pavillon de banlieue. Il lui manque des fiches de paie pour toucher une pleine retraite. Sa femme (la formidable Yolande Moreau) l’incite à aller chercher les «papelards» manquants. Délaissant le «puzz’» de 2000 pièces que les collègues lui ont offert, il enfourche sa bécane, une Mammuth 1200 de 1972, et s’en va sur les traces de son passé professionnel.
Ce voyage initiatique à rebrousse-poil zigzague dans la France d’en bas, celle des menus à 6 euros – carotte râpée, saucisse et lentilles. Pilardosse a été fossoyeur, videur, bedeau, forain, plongeur, meunier, vigneron… Au cours de ce récit picaresque, il se fait gruger, il a des expériences érotiques bizarres, il dialogue aussi avec le fantôme d’un amour d’antan, une Dame blanche (Isabelle Adjani) qui lui botte le cul et le pousse en avant.
Dans la dernière partie, Pilardosse entre dans le jardin enchanté de sa nièce, Miss Ming, une âme libre. Elle voit sa beauté intérieure. Elle tord le «tarbouif» de son oncle en susurrant: «Vous avez un beau nez. Le nez de ceux qui sentent les truffes.» Elle regarde passer les nuages en forme de «stradivirus». Elle entonne un chant d’amour à la vie: «Ouvrons les yeux, les naseaux, le cul!»
Les copains d’abord. Mammuth mêle professionnels et non-professionnels, copains (Dick Annegarn, Siné, Blutch…) et gens, dont la merveilleuse Miss Ming, plasticienne autiste. «Nous ne sommes pas des directeurs d’acteurs, grommelle Gustave Kervern, solide gaillard de nature ursine et débonnaire. Notre boulot, c’est de mettre les gens en confiance. Ils nous font cadeau de leur image, d’un morceau de leur vie. Nous recevons cette offrande avec beaucoup de reconnaissance et d’humilité. Et si certains non-professionnels ne jouent pas très bien, on se débrouille avec.» Quant à Gérard Depardieu, retrouvant l’animalité des Valseuses et la superbe de Cyrano, il est monumental. Une âme de papillon dans un corps de pachyderme…
Parce que Delépine et Kervern sont des rigolos, certains diront que Mammuth aligne les sketches. Ils ont tout faux. Privilégiant l’ellipse, cette figure qui parie sur l’intelligence du spectateur, les auteurs évitent les images inutiles de voitures qui arrivent, récusent le bavardage et toute la syntaxe des gros plans, champs et contrechamps pour ne retenir que la substantifique moelle du cinéma: le plan. Passionnés de peinture, les deux compères composent des images rigoureuses, élaborent des plans fixes de trois minutes et ne se gênent pas pour filmer les stars de dos. Ils cherchent le son, le détail visuel qui fera la différence – comme ce cochonou rose peint sur une camionnette qui sourit en regardant Pilardosse planté, nostalgique, devant la charcuterie…
Groland über alles. Pilardosse est parti sur sa moto de collection. Il revient en djellaba sur une mobylette. La morale du film? «C’est la décroissance, bougonne Gus avec un doux sourire de timide. Il a revendu sa moto, à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il repart sur une autre vision du monde. Peut-être va-t-il faire de l’art brut dans son jardin?»
A deux reprises, Pilardosse se fait dépasser sur la route par des bolides. Lui n’est pas pressé. Il a l’éternité devant lui. Comme il fait l’éloge de la lenteur, Mammuth évoque le seul autre road movie qui va piano, The Straight Story. Kervern raconte qu’un de leurs potes a naguère organisé le festival du film de tracteurs. Il y avait deux œuvres en compétition: Aaltra et The Straight Story. Comme David Lynch ne s’est pas déplacé, c’est le film grolandais qui a gagné. Gus se marre, mais reste modeste.
Mammuth. De Benoît Delépine et Gustave Kervern. Avec Gérard Depardieu, Yolande Moreau, Isabelle Adjani, Miss Ming, Benoît Poelvoorde, Blutch, Siné… France d’en bas, 1 h 32.
RETROUVANT L’ANIMALITÉ DES «VALSEUSES», GÉRARD DEPARDIEU EST MONUMENTAL.
«LES GENS NOUS FONT CADEAU D’UN BOUT DE LEUR VIE. NOUS LE RECEVONS AVEC BEAUCOUP D’HUMILITÉ.» Gustave Kervern
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