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Marc Blondeau: «La crise? Elle est passée…»

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 24.12.2008 à 06:00

Marchand et conseiller en art établi à Genève, Marc Blondeau prévoit un retour du marché à la sagesse.

Marc Blondeau est un personnage influent mais discret dont la trajectoire est à vrai dire étonnante. Cet homme, qui «a fréquenté 17 écoles» mais n’a pas son bac, a travaillé dix-sept ans chez Sotheby’s – dont il fut président pour la France – avant d’ouvrir, en 1987, son propre cabinet d’expertise et de conseil en art à Paris. Conseiller de l’homme d’affaires François Pinault ou du réalisateur Claude Berri, il s’est installé en 2001 à Genève pour y développer sa succursale BFAS Blondeau Fine Art Services, spécialisée dans la peinture de maîtres des XIXe et XXe siècles. Nous l’avons rencontré dans ses magnifiques locaux industriels de la rue de la Muse, dans le très branché quartier des Bains. L’occasion, bien sûr, d’évoquer la crise, mais aussi et surtout l’avenir de cet art contemporain dont il est un observateur attentif et un amateur passionné.

Dans le monde de l’art et des ventes aux enchères, 2008 a été l’année de tous les records et de toutes les folies. Que va-t-il maintenant se passer?
Un retour très sain à la normale, simplement. On lie toujours la crise à la baisse, mais pour moi, elle a de fait commencé avec la hausse vertigineuse des prix. Conscient d’être un peu provocateur, je dirais donc que «la crise est passée». Rappelons aussi que ce n’est pas la première. Le monde de l’art a traversé, dans les années 90, une très mauvaise passe. Les Japonais, qui soutenaient le marché impressionniste et moderne, se sont retirés au moment de la guerre du Koweït et tout a été gelé. Il a fallu attendre sept ou huit ans avant que les affaires se stabilisent. C’était une période très intéressante pour constituer des collections.

La situation actuelle est-elle comparable?
Dans les années 90, le marché de l’art d’après-guerre et contemporain intéressait un club restreint de collectionneurs et d’«initiés». Aujourd’hui, leur nombre a considérablement augmenté. Collectionner l’art contemporain est devenu un phénomène de mode, un ballon d’oxygène et une manière d’exister socialement pour des gens qui ont fait fortune très rapidement et qui souvent vivaient en vase clos. Et comme nombre d’entre eux étaient liés à la finance, ils y ont vu, en plus, une spéculation possible et une source de profit. Mais tout cela prend fin. Et l’on voit déjà réapparaître des collectionneurs traditionnels qui avaient pris un peu de recul face à ces excès. Les crises s’accompagnent aussi souvent d’un changement de goût et de directions.

Fini les ventes spectacles comme celle de Damien Hirst cet automne?
Elle restera sans doute un épiphénomène. J’ai cru comprendre qu’une autre vente de ce type avait été prévue, on parlait de Takashi Murakami. Apparemment, elle ne se fera pas. Damien Hirst est un grand artiste mais il a joué le marché de manière extrêmement cynique. Les quelque 200 œuvres qu’il a offertes chez Sotheby’s dataient de 2008 et avaient été spécifiquement créées pour l’occasion. Il y a eu en outre toute une promotion derrière l’événement, avec des conditions de crédit importantes. Les vrais résultats, on les connaîtra donc quand on saura si toutes les oeuvres ont ou non été payées.

Artificiellement gonflés, les prix des œuvres vont donc baisser?
Ce n’est pas le montant qui me gêne, c’est le rapport qualité-prix. Qu’un tableau de Francis Bacon fasse 60 millions de dollars ne me dérange pas, si c’est un chef-d’œuvre. Mais ce n’est pas parce que la cote d’un artiste prend 300% en deux ou trois ans qu’il s’agit d’un grand artiste. Or ces dernières années, les prix ont fait l’art, alors que ce devrait être l’inverse. Les galeristes se sont montrés eux aussi totalement irresponsables en jouant avec le phénomène des listes d’attente. Et l’excitation qui entoure les foires, ou les ventes aux enchères, a elle aussi contribué à cette flambée des prix. Pour ne pas manquer «l’occasion», il fallait se décider très vite, sans réfléchir vraiment. Les gens ont toutefois commencé à prendre du recul, on l’a vu à Art Basel Miami en décembre. Plutôt que de se précipiter sur les stands à l’ouverture de la foire, les acheteurs allaient déjeuner tranquillement et n’arrivaient que vers 14 heures.

Le rôle des foires s’en trouvera-t-il modifié?
Les foires vont rester, celle de Bâle notamment, mais leur nombre va certainement diminuer. Et il ne faut pas se leurrer. Comme la vente aux enchères, la foire est d’abord un lieu de transactions commerciales, pas de découvertes. Ce n’est pas un lieu propice à la promotion d’artistes émergents.

Vous aimez dire que, par génération, seule une douzaine d’artistes s’imposeront. Qui voyez-vous parmi les quinquagénaires actuels?
Je pense que quelqu’un comme Jeff Koons restera, même s’il n’a pas le calibre d’un Warhol, d’un Bruce Nauman ou d’un Joseph Beuys. Son œuvre, toutefois, marque une époque. Damien Hirst restera aussi, mais avec une sélection très sévère dans sa production. Et des plasticiens comme Mike Kelley ou Robert Gober qui, à mon avis, sont des artistes de référence, parmi d’autres que je ne peux pas tous citer ici.

On a beaucoup parlé d’art chinois ces dernières années. Un engouement qui vous laisse sceptique…
Je ne dirais pas sceptique car je n’ai pas vraiment de doutes; à mes yeux, c’est une production chinoise, pas de l’art chinois puisqu’il n’y a pas de créativité. Les bons artistes sont partis après Tianan men, ils ne sont pas restés en Chine où leurs idées, leurs regards dérangeaient les autorités chinoises et où ils ne pouvaient pas s’exprimer librement. Et peut-on parler d’art quand, à la foire de Shanghai, comme marchand européen, vous remplissez un formulaire où l’on vous recommande de ne pas présenter d’œuvre choquante ayant trait à la guerre, à la politique, à la drogue, au sexe, à la violence? Que reste-t-il? Pas grand-chose. Tout dépend bien sûr de la définition que l’on donne de l’art contemporain. Or, pour moi, ce doit être un art qui bouscule les valeurs établies tout en nous projetant dans l’avenir d’une société dont on ne saisit pas encore les contours.

Si l’art authentique est visionnaire, il n’est pas forcément facile à débusquer. Quel est le rôle du conseiller que vous êtes dans l’établissement d’une bonne collection?
Le premier investissement dans l’art, c’est le temps. On peut aussi demander des avis, mais il n’en faut pas trop. Et le conseiller doit, en priorité, savoir s’effacer devant la personne qu’il conseille. Son rôle, en effet, ne se limite pas à révéler les artistes intéressants. Il consiste bien davantage à aider le collectionneur à se révéler à lui-même par son œil et par son goût, quitte à aller parfois à l’encontre de sa sensibilité et de sa culture. Il y a une part de «viol» dans cette relation. Il s’agit aussi de diriger la personne vers des œuvres essentielles. Amasser pour amasser n’a pas de sens.

On a forcément envie de vous demander quels sont, pour vous, les grands artistes de demain?
Je regarderais du côté des pays de l’Est, où il y a de très bons artistes. Vers l’Amérique du Sud et l’Afrique aussi peut-être. Mais les créateurs de demain, c’est à chacun de faire l’effort de les trouver. Ça n’a pas de sens de les nommer pour les autres. Donner un nom de toute manière ne veut pas dire grand-chose! Ce qui est intéressant, c’est l’aventure de la découverte. Un artiste n’existe que par ce qu’il enfante, il s’agit pour lui d’anticiper l’avenir de notre société, car sans cela il n’y a pas d’art contemporain. Le sculpteur Eduardo Chillida disait à ce propos: «Je ne connais pas d’art qui ne soit pas contemporain!» •





Tags: Art, interview, Marc Blondeau,

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