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Marie Darrieussecq contre Camille Laurens, suite

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 13.01.2010 à 15:57

Il y a deux ans, Camille Laurens accusait Marie Darrieussecq de «plagiat psychique» pour son roman «Tom est mort». Deux ouvrages nés directement du drame sortent simultanément sous leur plume: la première choisit l’autofiction dans «Romance nerveuse», la seconde l’essai avec «Rapport de police». La partie de catch n’est pas finie.

Déjà accusée de «singerie» par Marie NDiaye lors de la sortie de Naissance des fantômes en 1998, Marie Darrieussecq, 40 ans, a connu le succès dès son premier roman, Truismes, en 1996. Aux accusations de «plagiat psychique» lancées par Camille Laurens, qui lui reproche en 2007 d’avoir «piraté» son roman Philippe (POL, 1995) pour écrire Tom est mort (POL), elle répond par un essai brillant sur les accusations de plagiat en littérature, et sur la naissance de la littérature en général.

Argument. Elle a voulu écrire cet essai pour «réfléchir calmement, en réservant l’émotionnel et l’imaginaire à [ses] romans. Car être calomnié(e) dans son être d’écrivain, cela aussi est très «affectif». Rapport de police étudie ainsi les attaques de dénonciateurs et, d’Apollinaire à Zola, de Freud à Daphné du Maurier ou Paul Celan, qui ne s’en remit pas, les réactions des accusés. Sans remettre en question l’existence de cas de plagiat réels et grossiers, Marie Darrieussecq fait ici le procès de la «plagiomnie», la calomnie plagiaire, soit une surveillance de la fiction, qui va de Platon – qui affirme qu’Homère n’a pas le droit de parler de la guerre, puisqu’il ne l’a pas faite – au goulag. Pour elle, «la vérité n’est pas d’un genre», roman ou autobiographie.

Ce qu’elle dit de Camille Laurens. Marie Darrieussecq ne se laisse pas entraîner sur le terrain glissant des attaques personnelles et des règlements de compte émotionnels, mais tente de comprendre ce qui se joue entre elle et Camille Laurens. Si elle laisse entendre qu’elles ne seront «jamais réconciliées» et qualifie d’«outrecuidance» le fait de s’être considérée comme l’héroïne de son propre livre, elle estime que les accusations de Camille Laurens, auxquelles Rapport de police fait allusion à plusieurs reprises, représentent des attaques contre l’imagination. «Le roman (...) est perçu par les tenants de la véracité comme un plagiat de l’autobiographie. Comme si la fiction n’était jamais que la copie (...) d’un texte plus réel qui viendrait d’un je certifié d’origine. Sous le plagiat, le pavé de l’authenticité: vieux mot d’ordre.» Un roman comme Tom est mort pouvait tomber sous le coup d’une «accusation pour blasphème: tu n’as pas vécu la douleur que tu dis, tu n’as pas le droit de l’écrire. Si tu l’écris, c’est ma place que tu prends. (...) La mater dolorosa s’opposait ainsi formidablement à la salope “radieuse” que je suis.»

Bilan. Marie a raison, évidemment, mais la raison ne peut pas grand-chose dans cette affaire. La phrase au cœur de la polémique, «Je n’en veux pas un autre, je veux lui, le même», est une phrase que toutes les mères qui perdent un enfant articulent. Mais comme le disait leur éditeur alors commun, Paul Otchakovsky-Laurens, «ce que Camille Laurens reproche à Marie Darrieussecq, c’est de ne pas avoir perdu d’enfant.» Hommage à la lecture, mère de l’écriture, son essai n’évite ni n’exclut l’émotion, la poésie ou même la colère, moteur puissant de cet ouvrage parfaitement intelligent.

Rapport de police. De Marie Darrieussecq. POL, 320 p.

«SOUS LE PLAGIAT, LE PAVÉ DE L’AUTHENTICITÉ - VIEUX MOT D’ORDRE.» Marie Darrieussecq
 
 
En 2007, Camille Laurens, 52 ans, une douzaine de romans à son actif depuis Index en 1991, auteur phare et classieuse de l’autofiction, accuse Marie Darrieussecq de «plagiat psychique», lui reprochant de s’être inspirée directement de son roman Philippe qui, en 1995, racontait la mort de son premier fils quelques heures après sa naissance. Intitulée «Marie Darrieussecq ou le syndrome du coucou», sa tribune violente dans La revue littéraire pousse leur éditeur commun, Paul Otchakovsky-Laurens, à choisir entre les deux écrivaines. Deux ans plus tard, Camille Laurens, désormais éditée par Gallimard, ne s’en est pas remise.

Argument. Romance nerveuse est un livre nerveux, à fleur de peau, qui commence là où le premier acte médiatique s’était arrêté, et raconte une année dans la vie d’une femme écrivain, remerciée par sa maison d’édition, qui a une liaison avec un paparazzi inculte, provocateur, beau et plus jeune qu’elle, tout en souffrant de la rupture avec son éditeur de longue date. Incapable d’écrire une ligne durant de longs mois, elle rédige en «une seule nuit blanche» un article incendiaire contre une des ses consœurs qui reprend «presque textuellement certaines phrases de son propre récit». Du très autofictif, donc, pour ce roman où la trahison de l’éditeur, figure de père littéraire, apparaît comme plus grave encore que le «vol» supposé de l’histoire personnelle.

Ce qu’elle dit de Marie Darrieussecq. «Nous voulons des romans d’amour, pas des romans sur l’amour, des livres de deuil, pas des livres sur le deuil. (...) Ce n’est pas pareil, un thème et un sentiment. (...) Parfois, le sens n’advient que du vécu.» Si Marie Darrieussecq lui avait parlé, si elle avait juste dit que Philippe l’avait «inspirée», alors Camille Laurens aurait «admis», aurait «avalé la couleuvre». Mais Marie se situe clairement dans la fiction, Marie estime n’avoir rien à demander à Camille, alors c’est la guerre.

Bilan. Romance nerveuse – titre inspiré d’une ritournelle du chanteur pop Alister – ne regrette rien. Pas une seconde, Camille Laurens ne remet en question les accusations de plagiat qui ont déclenché ce cataclysme émotionnel. La victime, la survivante, c’est elle, et si elle gagne un amoureux au moment où elle perd un éditeur, l’un ne vaut, pour elle, de très loin pas l’autre. Camille Laurens a choisi la rancune, la dignité offensée, mais aussi la persistance: si elle ne se pose pas les mêmes questions théoriques que Marie Darrieussecq, relativisant tout juste la portée de l’expression «plagiat psychique» en parlant de «tourisme de la douleur», elle se soigne en pompant la vie de son amant et en racontant sur le fil du rasoir leur relation passionnelle et déstabilisante. Loin de sortir de l’émotion, elle noie celle de la trahison éditoriale dans celle de la romance douloureuse et improbable. «Je n’écris pas des livres pour savoir ce qu’il y a dedans, je les écris parce que je suis dedans, je m’y mets tout entière comme on vous met en terre.» La littérature reconnaîtra les siens.

Romance nerveuse. De Camille Laurens. Gallimard, 220 p.

«NOUS VOULONS DES ROMANS D’AMOUR, PAS DES ROMANS SUR L’AMOUR.» Camille Laurens




Tags: Marie Darrieussecq, Camille Laurens, Rapport de police, Romance nerveuse,

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