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Marie et Bertrand, les amants tragiques

Mis en ligne le 07.08.2003 à 00:00

Enquête Entre Bertrand Cantat et Marie Trintignant, c'était l'amour fou. Quel feu noir les a consumés? Pourquoi la comédienne a-t-elle perdu la vie et le chanteur sa dignité? A Vilnius, Sabine Pirolt a mené l'enquête auprès des proches, des médecins, des magistrats. . . PLAIDOYER Faut-il brûler Noir Désir? L'écrivain Bernard Comment défend d'un musicien qu'il connaît et respecte.

L'Hebdo; 2003-08-07

Drame de Vilnius Marie et Bertrand, les amants tragiques Enquête Entre Bertrand Cantat et Marie Trintignant, c'était l'amour fou. Quel feu noir les a consumés? Pourquoi la comédienne a-t-elle perdu la vie et le chanteur sa dignité?

Enquête Entre Bertrand Cantat et Marie Trintignant, c'était l'amour fou. Quel feu noir les a consumés? Pourquoi la comédienne a-t-elle perdu la vie et le chanteur sa dignité? A Vilnius, Sabine Pirolt a mené l'enquête auprès des proches, des médecins, des magistrats...

PLAIDOYER Faut-il brûler Noir Désir? L'écrivain Bernard Comment défend d'un musicien qu'il connaît et respecte.

Il est environ 17 heures, ce dernier jeudi du mois de juillet. Dans la chambre 42, au deuxième étage de l'Hôpital universitaire de Lazdynas, quartier ouest de Vilnius, le temps s'est arrêté. Agenouillée au pied du lit de sa fille, élevé à hauteur maximum, Nadine Trintignant serre la main de Marie. Le directeur de l'hôpital, d'innombrables médecins et les trois avocats lituaniens de la famille assistent aux derniers moments de paix entre une mère et son enfant. Marie Trintignant est plongée dans le coma depuis quatre jours déjà, au bord de la mort, suite aux coups portés par son ami, Bertrand Cantat, chanteur du groupe rock Noir Désir.

Star expérimentée du barreau lituanien, Vytautas Sviderskis, avocat des Trintignant, ne peut se remémorer la scène sans que les larmes n'envahissent ses yeux d'un bleu intense. Lui, qui a participé à l'Histoire, notamment en Géorgie lorsqu'il a pris le risque de défendre le leader du Parti démocratique national contre le dictateur Zviadu Gamsachurdija, avoue: «C'était tellement émouvant! Il n'est pas dans l'ordre des choses que les parents perdent leurs enfants. Normalement, un avocat se doit de prendre de la distance...»

A 17 h 15, quatre brancardiers transportent la civière sur laquelle repose le corps inanimé de Marie à l'intérieur de l'ambulance qui la mènera à l'aéroport, où un Falcon médicalisé l'attend. Pour ses derniers moments, sa famille souhaite la rapatrier en France. Un photographe local commente: «J'ai immédiatement repéré ce véhicule neuf et rutilant. Il est clair que ces ambulances, dernier modèle, ne sont pas pour les gens d'ici.» En Lituanie, le salaire moyen est de 1200 litas (environ 600 francs suisses).

Caméras et appareils photo au poing, les représentants des chaînes de télévision locales, en place depuis plus de cinq heures devant la sortie des urgences, se précipitent vers le brancard. Ici, à Vilnius, les médias portent un intérêt démesuré à ce fait divers hors norme. Journaliste à la chaîne privée TV3, Anna Cvetkova raconte: «Les taux d'audience sont très bons. Depuis quatre jours, c'est l'ouverture des journaux télévisés.» Nadine Trintignant, dans un geste désespéré, tente de cacher le visage de sa fille. «Bande de chiens!», lance-t-elle à la meute des paparazzi. Plus décents, les photographes français attendent l'arrivée du convoi à l'aéroport, où ils restent à distance.

Noir Désir dénonce C'est dans cet hôpital, un établissement très austère mais réputé, que tout a été tenté pour sauver la célèbre actrice. Une source médicale raconte la deuxième opération, effectuée en présence d'un neurologue français: «Dès que nous avons effectué une ouverture dans la boîte crânienne, le cerveau a commencé à s'écouler, c'était comme du porridge. En vingt-six ans de carrière, je n'ai jamais vu ça, sauf pour les accidentés de la route. On ne s'y habitue pas; on sait immédiatement que plus rien n'aidera. A l'hôpital, tout le personnel en voulait à Bertrand Cantat. Sa célébrité ne changera rien.»

Il est 18 h 20 ce jeudi soir. Marie s'est envolée depuis dix minutes vers son ultime destination. Au coeur de Vilnius, cheveux coupés très courts, barbe de quelques jours, un homme tout habillé de noir fait les cent pas près de l'Hôtel Europa, à deux pas de la porte de l'Aurore. Le visage fermé, son portable collé à l'oreille, il ne prête pas attention aux touristes et aux pèlerins qui remontent la rue pour aller contempler la Vierge noire, dite miraculeuse. Il tourne en rond tel un lion dans une cage. La conversation se prolonge. Des mots comme «Marie», «rapatriement», parviennent aux oreilles indiscrètes. Il s'agit de Serge Teyssot-Gay, guitariste de Noir Désir. Une belle femme, élancée, vêtue d'une courte robe à fleurs, le rejoint. C'est Kristina, l'épouse de Bertrand Cantat.

Ensemble ils descendent la rue. Lorsqu'on les interpelle, Serge Teyssot-Gay refuse d'accorder un entretien. Méfiant et impatient de continuer son chemin, il explique: «C'est la moindre des choses que l'on soit tous là. On le soutient.» Il ne veut pas en dire plus: «Tout ce qu'on pourrait dire peut se retourner contre lui.» Et les Français poursuivent leur chemin. Dans une interview accordée au quotidien Lietuvos Rytas (c'est-à-dire Le Matin de Lituanie), parue le 2 août, le groupe rock se montre indélicat. Il dénonce: «Nous désirons que Bertrand revienne le plus vite possible en France pour y être jugé. Ici, les droits de l'homme ne sont pas respectés; la médecine et la justice ne nous inspirent pas confiance. Lors de son arrestation, les conditions de détention de Bertrand ont été horribles. Il a été enfermé avec des meurtriers lituaniens alors qu'il aurait dû se trouver seul dans une cellule, sous la surveillance d'un gardien.»

Un amour passionnel Comment Marie Trintignant et Bertrand Cantat ont-ils pu en arriver là? Figure charismatique du groupe Noir Désir, le rocker altermondialiste est réputé pour «péter les plombs» aussi bien sur scène qu'à la simple lecture d'un article de presse. Un pur et dur, pro José Bové. Il vient de quitter sa femme à la naissance de leur deuxième enfant - une petite fille prénommée Alice - pour vivre sa passion avec la comédienne française. Actrice à la fois forte et fragile, mère de quatre garçons qu'elle a eus de quatre hommes différents, Marie est connue pour incarner des rôles de déglinguées et de personnages difficiles. Elle disait: «Il faut plonger la tête la première dans la passion en prenant le risque de souffrir et d'être heureuse.» Cette liberté, elle la défendait, tout comme Colette, la romancière qu'elle incarnait dans le téléfilm que sa mère tournait pour France 2 en Lituanie.

Nadine et Marie Trintignant séjournent depuis le début du mois de juin à Vilnius. Le frère de Marie, Vincent, est premier assistant réalisateur sur le tournage. Roman Kolinka, 17 ans, le fils que la comédienne a eu avec le batteur de Téléphone, incarne le jeune amant de Colette.

Bertrand Cantat a pris ses quartiers aux côtés de sa nouvelle compagne. Ils louent un appartement de trois pièces dans une résidence hôtelière, le Domina Plaza, à deux pas de la vieille ville. Derrière la porte numéro 35, ils vivent heureux dans leur petit univers: un grand salon meublé avec goût, des parquets en bois clair, une cuisine moderne, un lave-linge et deux chambres, dont une réservée aux enfants - qui viennent temporairement retrouver Marie ou Bertrand.

Le chanteur a amené sa guitare. Il se rend souvent sur le plateau voir travailler celle qu'il aime. Dès qu'une scène se termine, elle se précipite dans ses bras, il l'enlace, ils ne se quittent pas des yeux. Bertrand est très attentif à ce qu'elle fait. Une personne qui a tourné à leurs côtés les décrit comme un couple très amoureux, «un couple qui vivait une passion, dont les baisers et les regards ne trompaient pas». «Ils vivent dans une bulle amoureuse», dit Jérôme Minet, producteur du film. Si Bertrand ne vient pas la voir travailler, «elle passe son temps frénétiquement au téléphone pour lui parler, elle lui envoie des SMS», se souvient un apprenti comédien. Dès la fin du tournage, vers 18 heures (l'équipe tourne six jours sur sept), elle est impatiente de le retrouver.

Une fête bien arrosée Samedi 26 juillet, en fin d'après-midi, Nadine Trintignant offre une verrée à toute l'équipe du film. Ce pot d'au revoir est organisé à l'Institut de littérature lituanienne, un des lieux de tournage, au bord de la rivière Nevris. Ensuite la réalisatrice rentre en France, retrouver son mari hospitalisé. On boit, on discute, on s'amuse. Une personne présente à l'agape évoque un échange de propos vifs entre Marie et Bertrand. La soirée n'est pas gâchée pour autant. Vers 22 heures, les amoureux quittent les lieux pour se rendre chez un ami. De source médicale, des traces d'héroïne et d'amphétamines ont été trouvées dans le sang de Bertrand. Arrivé dimanche soir sur place, l'avocat du chanteur, Olivier Metzner, dément l'information qui a pourtant paru dans la presse nationale et française. «La famille en pleure quand elle entend cela. Selon mes sources et à ma connaissance, il n'y a pas d'héroïne. Il avait bu, elle était bien imbibée.» Mais il avoue ne pas encore avoir eu accès aux différents éléments du dossier. Rien n'a filtré sur Marie, le résultat des analyses est resté entre les mains de la direction hospitalière.

Tard dans la nuit, le couple retourne dans son bel appartement. Ils gravissent l'escalier en marbre poli qui mène à leur appartement. C'est dans le petit hall qui conduit aux chambres que commence la dispute. La goutte qui fait déborder le vase: un SMS envoyé par le mari de la comédienne, Samuel Benchetrit. Faisant allusion à la promotion de Janis et John, le film dans lequel il vient de la diriger et de leurs prochaines vacances en famille, il termine sur ces mots: «Je compte sur toi ma petite Janis bisous». Trop intime au goût de Bertrand. Selon Olivier Metzner, c'est Marie qui frappe la première. Ils en viennent aux mains, elle hurle, il la bat pour la faire taire.

Marie inanimée Vytautas Sviderskis mime la scène. Il fait comme s'il empoignait une personne par le col et la secoue violemment. «C'est une femme frêle qu'il était en train de battre, pas Tyson!!!», commente-t-il, indigné. Apparemment, sa tête cogne contre un objet dur ou la paroi. Elle s'écroule sur le sol, sans réaction. Bertrand passe des coups de fil tous azimuts: à sa femme Kristina, à l'époux de Marie... Finalement, il tente d'atteindre Vincent, le frère de la comédienne. Encore saoul, celui-ci parvient tout de même à s'habiller et à se rendre au Domina Plaza, explique une source judiciaire haut placée.

Entre-temps, le rocker a déposé son amie sur le lit. Il la déshabille et la recouvre d'une couverture. Lorsque Vincent arrive sur les lieux du drame, Bertrand lui explique ce qui s'est passé. Le frère de Marie entre dans la chambre. Les rideaux sont tirés. «Dans la pénombre, Vincent ne peut pas se rendre compte de la gravité de la situation, explique Vytautas Sviderskis, d'autant plus qu'il y a très peu de taches de sang et qu'elle est couchée sur la partie droite de son visage, bleue et tuméfiée.» Vincent pense que Marie est assoupie et continue de discuter avec le musicien. Les heures passent. L'avocat de la famille n'arrive pas à comprendre ce gâchis. «Le temps à été perdu de façon dramatique. Il n'y a pas eu d'effort pour agir», s'exclame-t-il, sortant de son calme habituel. Et Vincent, là-dedans, ne porte-t-il pas sa part de responsabilité? «Du moment qu'il n'a pas eu d'informations de Cantat, il ne pouvait pas savoir ce qui se passait.» Du point de vue légal, il n'y a pas de faute de la part du frère de Marie, certifie encore l'avocat lituanien. Mais Olivier Metzner de s'étonner: «Alors l'un aurait dû réagir et l'autre pas?...»

Le désespoir de Bertrand Que Bertrand ait bu, est-ce que cela constitue une circonstance atténuante? «C'est pire! Si quelqu'un ne peut pas contrôler ses instincts, c'est lui qui est responsable», s'exclame Vytautas Sviderskis. Il poursuit son récit. «Ce n'est qu'une fois que Vincent a pu se libérer de sa conversation avec Cantat qu'il est retourné dans la chambre et qu'il a vu les taches de sang. Il a tout de suite appelé les secours.» Une fois Marie partie à l'hôpital, Bertrand est pris de panique. Il tente de se suicider avec deux flacons de... vitamines C. Une source médicale explique: «Les spécialistes en toxicologie ont mis beaucoup de temps pour savoir ce qu'il avait ingurgité.»

Deux heures de trop avaient passé. Marie aurait-elle pu survivre à ses blessures? Seuls les experts pourront répondre à cette question. Une infirmière qui a assisté à l'une des opérations de l'actrice commente: «Si elle avait été amenée tout de suite à l'hôpital, nous aurions pu réduire la pression dans le cerveau, il y aurait alors eu moins de dégâts. Quant à prédire l'état des dommages...»

Cette semaine, Bertrand se trouve encore à l'hôpital de la prison de Lukiskiu, à Vilnius, un pénitencier offert par la France au tsar de Russie il y a cent ans et qui compte quelque 1300 détenus. Le risque est grand qu'il tente de se suicider. «Ce qui pourrait le retenir? Peut-être ses enfants...», glisse son avocat français. «Les premiers jours qu'il a passés en prison, il était prostré et montrait des signes de dépression. Il fumait énormément, des cigarettes qu'il avait emmenées avec lui», raconte Arturas Karylys, vice-directeur de l'établissement, rencontré devant le pénitencier. L'endroit est sinistre. Plantée au centre de la cour de la prison, une imposante construction baroque domine le mur d'enceinte de toute sa masse. L'église a été construite sous le règne d'Alexandre III. Dans cette république longuement dominée par le communisme, la population est croyante. Les prisonniers ne sont pas en reste: ils rendent des visites régulières à la Sainte Vierge.

Vers l'extradition? De l'aide divine, il en faudra probablement à Bertrand Cantat pour se sortir de sa situation. En attendant, ses deux avocats ont pris sa destinée en main. Dans un premier temps, ils tentent de le faire extrader vers la France. S'il est jugé en Lituanie, Bertrand Cantat risque trois à quinze ans de prison. Aux yeux de Vytautas Sviderskis, il serait mieux que le procès se déroule en France: «Ce serait un soulagement pour la famille.» Il tient cependant à souligner: «La Lituanie est certes un petit pays, mais nous ne sommes pas moins indépendants que la France. Les Français ont leurs lois, nous les nôtres.»

En 1959, la Lituanie a ratifié une convention européenne d'entraide judiciaire. Celle-ci prévoit qu'un pays dénonce les faits à un autre pays, dont le coupable présumé est ressortissant. «Ce qui est embêtant, explique Vytautas Sviderskis avec un sourire amusé, c'est que la France n'a pas pris la peine de signer cette convention...» Il n'exclut pas la possibilité légale que le procès se déplace en France.» «Des discussions auront lieu», commente sobrement Olivier Metzner.

Une chose est sûre: la population lituanienne n'a pas oublié l'humiliation infligée à leur célèbre coureur cycliste Raimundas Rumsas, dont la femme, Edita Rumsiene, a été enfermée quelque deux mois dans les geôles françaises l'été dernier. Certes, elle tentait de faire passer la frontière à quelques produits illégaux. A la justice de trancher. |

«Un couple

qui vivait

une passion dont les baisers et les regards ne trompaient pas.»

Marie Trintignant

ET Bertrand CAntat

Trois jours seulement avant

la dispute fatale, le couple

affichait son bonheur

dans la capitale lituanienne.

Nadine Trintignant dirige

sa fille dans ce qui sera

son dernier rôle, celui de Colette.

Domina Plaza C'est dans cet appartement de trois pièces,

numéro 35 d'une résidence hôtelière proche de la vieille ville,

que l'irréparable a eu lieu.

Jean-Louis trintignant

arrivant à Vilnius. Il venait de jouer

au théâtre avec sa fille.

«La goutte qui fait déborder le vase: un SMS envoyé par le mari de la comédienne. Trop intime au goût de Bertrand.»

ROMAN Kolinka, 17 ans.

Le fils aîné de Marie réconforte sa grand-mère, Nadine.

NOIR DÉSIR Les musiciens du groupe,

ainsi que Kristina Aradi, l'épouse de Cantat, sont accourus à Vilnius.

Dernier voyage Jeudi 31 juillet, la civière sur laquelle repose Marie Trintignant quitte

l'hôpital de Vilnius. La meute des paparazzi flashe à tout-va. Nadine essaie de soustraire

le visage meurtri de sa fille à la curiosité des photographes et les traite de «chiens».

«Si Marie avait été amenée tout de suite à l'hôpital, nous aurions pu réduire la pression dans le cerveau, il y aurait eu alors moins de dégâts.»




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