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Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 30.03.2011 à 11:43 |
Dans son bureau, on ne voit d’abord… qu’une immense carte du monde d’environ cinq mètres sur trois. Car le monde est le royaume de Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch. A y regarder de plus près, la nouvelle cheffe du Secrétariat à l’économie (Seco), première femme à accéder au titre de secrétaire d’Etat, paraît un peu perdue dans ce décor planétaire. «SI NOUS AVIONS EU DES ENFANTS, J’AURAIS PROBABLEMENT FAIT UN AUTRE TYPE DE CARRIÈRE, AVEC MOINS DE VOYAGES À L’ÉTRANGER.» Marie-Gabrielle Ineichen, secrétaire d’EtatMais la maîtresse des lieux impose vite ses convictions, sa soif d’échanges internationaux, son optimisme indécrottable et même son humour. «Je suis un dinosaure au Seco», répète-t-elle dans un grand sourire. Engagée par Mario Corti. Difficile d’imaginer que voici plus de vingt ans, la jeune avocate de l’époque a été engagée dans ce même bureau et devant cette même carte par un certain Mario Corti, alors chef suppléant du légendaire «Bawi» (l’Office fédéral des affaires économiques extérieures) avant de passer chez Nestlé et Swissair. Elle a donc vécu toutes les transformations de la maison, notamment la naissance du Seco, dont elle devient la cheffe du «commerce mondial» en 2007. A ce titre, elle dirige la délégation helvétique à l’OMC, mais aussi lors de la plupart des négociations d’accords bilatéraux: que ce soit avec l’Inde, l’Indonésie, le Brésil ou la Malaisie, c’est toujours elle la cheffe d’orchestre. Un milieu plurilingue. A vrai dire, cette ouverture au monde ne surprend guère. Haute comme trois pommes, elle grandit dans un milieu plurilingue. Son père est un Thurgovien émigré sur les bords du Léman, sa mère Milanaise. «J’ai fait toutes mes écoles à Berne, alors qu’à la maison nous parlions italien et français», raconte-t-elle. Mais cette petite Suissesse modèle ne s’en tient pas là. Elle poursuit son apprentissage des langues comme d’autres enfilent les perles d’un collier. Anglais, espagnol, russe et même mandarin viennent s’ajouter aux langues nationales. Alors qu’elle est encore adolescente, son père, professeur de médecine à l’Université de Berne, rentre très impressionné d’un voyage en Chine. Un papa qui a donc tenu à ce qu’une de ses filles apprenne le mandarin. Un premier pari tenu, «même si je ne le parle malheureusement plus très bien aujourd’hui, car je n’ai plus l’occasion de le pratiquer», précise celle qui effectuera en Chine plusieurs séjours de quatre mois au début des années 80: «Je m’y suis beaucoup plu. J’y ai découvert des gens à la fois simples et chaleureux.» Cette faculté à se plonger sans préjugés dans d’autres cultures est l’un des grands atouts de la nouvelle cheffe du Seco. Elle négocie dans les trois langues nationales et en anglais, mais en Amérique du Sud par exemple, elle accepte que ses interlocuteurs s’expriment en espagnol: une manière toute simple de prendre un ascendant psychologique. Seconde corde à son arc, souvent décisive dans une négociation: une détermination à toute épreuve qu’elle sait enrober de flexibilité et de douceur. En juin 2008, au seuil de la signature d’un accord en préparation depuis deux ans avec la Colombie, elle invite ses homologues non pas à Genève, mais dans un hôtel de Crans Montana, loin de toute vie nocturne. Les Colombiens exigent des concessions pour tous les produits agricoles, alors qu’ils ne tiennent en réalité qu’à leurs exportations de bananes et de fleurs coupées. Cette demande est inacceptable pour la Suisse qui, elle, veut des ouvertures pour son fromage à fondue, son chocolat et son café. Lorsque les pourparlers s’enlisent, Marie-Gabrielle Ineichen menace de tout plaquer et de monter dans le prochain taxi. A trois heures du matin, l’accord est dans la poche. Tout le monde est content. «C’est vrai que je suis dure. Je ne signe que lorsque je suis convaincue que j’ai bien défendu les intérêts de la Suisse», avoue-t-elle. Plus tard, le ministre colombien de l’Economie lâchera à sa cheffe Doris Leuthard: «She is candy coated». Une main de fer dans un gant de velours. Quarante ans après l’attribution du droit de vote aux femmes, Marie-Gabrielle Ineichen écrit une nouvelle page sur le chemin de l’égalité des sexes. Elle devient la première femme secrétaire d’Etat. Mais les femmes ne sont-elles pas honteusement sous-représentées à la tête de l’administration fédérale? Elle s’en dit parfaitement consciente, même si la situation est meilleure que dans l’économie privée. Non aux quotas. Elle rejette l’idée de quotas imposés par l’Etat. «Si je suis aujourd’hui secrétaire d’Etat, c’est parce que je n’ai pas arrêté ma carrière. Si nous avions eu des enfants, j’aurais probablement fait un autre type de carrière, avec moins de voyages à l’étranger, de manière à pouvoir m’occuper d’eux. Nous avons discuté de ce sujet avec mon mari et avons décidé à un certain moment de ne pas en avoir.» Ce qui ne veut pas dire qu’une maman doive renoncer à de hautes ambitions professionnelles, d’autant plus que plusieurs études ont montré que les équipes mixtes sont plus efficaces dans l’économie. «Je suis tout à fait favorable au job sharing à 50% pour deux cadres qui postulent ensemble ou au télétravail un jour par semaine», dit-elle. D’ailleurs, le poste qu’elle quitte a été mis au concours pour un temps de travail entre 80 et 100%. Des défis qui l’attendent à la tête du Seco, Marie-Gabrielle Ineichen ne veut pas encore trop parler. Bien sûr, elle attend impatiemment l’aboutissement du round de Doha à l’OMC après douze ans de laborieux palabres. «Je suis déçue», avoue-t-elle: «Dans ce dossier, tout le monde est pour une libéralisation des échanges de manière générale, mais beaucoup estiment qu’elle ne leur est pas assez favorable. C’est assez égoïste, car les pays les plus pauvres profiteraient aussi de la conclusion du cycle de Doha». Craintes paysannes. Les paysans suisses, eux, sont plutôt contents de l’enlisement du dossier. «Nous craignons que l’agriculture suisse soit sacrifiée et ne serve de monnaie d’échange au profit d’autres secteurs de l’économie», déclare le directeur de l’Union suisse des paysans Jacques Bourgeois. La cheffe du Seco rétorque que la Suisse se battra dur comme fer pour la reconnaissance des appellations géographiques, importantes pour les paysans. «Peut-être, mais on ne peut comparer ce gain avec l’éventuelle perte de 50% du revenu des agriculteurs due à la baisse des droits de douane», réplique Jacques Bourgeois, qui ajoute. «J’ai connu Marie-Gabrielle Ineichen dans le cadre de l’OMC, où j’ai constaté qu’elle maîtrisait parfaitement ses dossiers. J’espère trouver en elle une oreille attentive qui ne ferme pas toutes les portes d’emblée.» Parallèlement à ce dossier mondial, la cheffe du Seco devra s’atteler à une question plus régionale, les relations de la Suisse avec son plus important partenaire économique, l’Union européenne. «La voie bilatérale est la meilleure non seulement pour la Suisse, mais aussi pour l’UE, même si celle-ci dit le contraire en ce moment. Nous trouverons des solutions, y compris sur le plan institutionnel.» Gravir les sommets. A 50 ans, Marie-Gabrielle Ineichen est parvenue au sommet de l’administration. Une belle satisfaction pour cette passionnée d’alpinisme, qui a déjà vaincu 35 des 41 sommets de plus de 4000 mètres en Suisse. Mais elle risque fort de devoir abandonner son rêve de les gravir tous. En diplomatie, on se couche à trois heures du matin pour décrocher un accord, alors qu’en alpinisme, c’est à cette heure qu’on se lève pour partir à l’assaut du Cervin. ProfilMARIE-GABRIELLE INEICHEN-FLEISCH1961 Naissance à Lausanne. 1987 Brevet d’avocate à Berne. 1990 Entrée à l’Office fédéral des affaires économiques extérieures. 1999 Cheffe du secteur OMC du Seco. 2007 Membre de la direction du Seco. 2011 Directrice du Seco. |









