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CARPENTRAS, LE 5 DÉCEMBRE 2010. Marine le Pen en campagne dans le Vaucluse entourée de Lydia Schénardi, conseillère régionale PACA et secrétaire départementale du FN des Alpes-Maritimes et Emile Cavasino, secrétaire départemental du FN Vaucluse.
V Suau/PhotoPQR/La Provence

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France
Marine Le Pen glorifie la Suisse

Par Antoine Menusier - Mis en ligne le 15.12.2010 à 15:19

Opposée à Bruno Gollnisch dans la course à la présidence du FN, la fille de Jean-Marie Le Pen, qui vise l’Elysée en 2012, était en campagne début décembre à Carpentras, dans le Vaucluse. Les oreilles helvétiques ont sifflé. Reportage.

Jour de pluie, de vent et de brocante. Le Mont-Ventoux forme une ombre monstrueuse. Ce dimanche 5 décembre, à part les militants, personne n’est au courant de l’arrivée imminente de Marine Le Pen dans l’enceinte du Marché d’intérêt national de Carpentras, le MIN, comme tout le monde dit ici.

«LES SUISSES NE S’EMBARRASSENT PAS DE LEÇONS DE MORALE.» Marine Le Pen

Un marché de gros situé à l’extérieur de la deuxième ville du Vaucluse, après Avignon. Les commerçants de la région viennent s’y fournir en victuailles. Sous le ciel crachoteux, des meubles anciens abrités de bâches plastique occupent le parking.

Des portières de voitures claquent. Marine Le Pen, en compétition avec Bruno Gollnisch, son rival de toujours, pour la présidence du Front national, fait son apparition à 10 h 50. Elle ignore la brocante. Elle n’est pas là pour serrer des mains mais pour donner une conférence de presse, premier rendez-vous d’une journée ordinaire de campagne, qui s’achèvera peu avant la tombée de la nuit, face à 200 personnes venues l’écouter, l’admirer, la jauger.

«JE NE SERAI CANDIDATE EN 2012 QUE SI JE SUIS ÉLUE PRÉSIDENTE DU FRONT NATIONAL.» Marine Le Pen

Entourée d’une cohorte de gros bras, elle entre, la tête haute, dans le café du MIN, endroit spacieux, moche, fonctionnel, sorte de MJC de la restauration prolétarienne. Carrure de gladiateur, ex-membre du service d’ordre de Jean-Marie Le Pen, Alain Poulalier, secrétaire FN de la 5e circonscription du Vaucluse, grille en douce une cigarette. «Si on remporte l’élection présidentielle de 2012, on révisera la loi sur l’interdiction du tabac dans les lieux publics.

Il y aura des bars fumeurs et des bars non fumeurs», dit-il en aparté, sans qu’on sache si ses propos engagent plus que lui.

Femme de pouvoir. Marine Le Pen gagne une petite salle, ôte son manteau, s’assied. Donne des directives. «Est-ce qu’il est possible d’ouvrir le rideau, derrière? Parce que là, ça fait un peu hôpital.»

Les hommes du Front national, habitués à servir une figure masculine toutepuissante, découvrent une femme qui prend goût au pouvoir. «On n’est pas sexistes, assure Alain Poulalier. Nous, c’est le talent qu’on reconnaît, et il est très largement représenté par Marine.» Elle était la veille à Montpellier.

Cinquante déplacements depuis le début de septembre. «Il ne reste plus de temps pour dormir, mais on dormira pendant la trêve des confiseurs», plaisante-t-elle. Ensuite viendra le grand jour, le sien ou celui de Bruno Gollnisch, le professeur de civilisation japonaise qui donne une image si brune au Front national et que Marine Le Pen s’emploie tant à effacer.

Cet adversaire moralement encombrant est aussi sa chance. Dans la famille FN, elle est la belle, il est la bête. Mais ce jeu d’apparences n’est pas vérité des urnes militantes.

Le grand jour aura lieu au Congrès du Front, les 15 et 16 janvier à Tours. Il décidera qui, de Marine ou de Bruno, succédera à Jean-Marie Le Pen à la tête du parti. A Tours, le vaincu devra faire allégeance au vainqueur, à moins que la famille nationaliste s’y écharpe comme la famille internationaliste s’y était entredéchirée en 1920.

Programme efficace. Devant trois journalistes, la candidate à la présidence du FN déroule les mots clés de son programme. Non au «mondialisme» et à «l’islamisme», les deux grands maux, selon elle. Elle promeut le «patriotisme économique», crie haro sur l’euro, bataille pour un retour à l’étalon or, loue la laïcité, veut mettre un arrêt «aux pompes aspirantes de l’immigration», dénonce «l’assimilation du peuple français aux principes de l’islam». «Les Suisses, enchaîne-t-elle, ne s’embarrassent pas de leçons de morale.»

Cette étape carpentrassienne dans la course au pouvoir sera en quelque sorte la journée de la Suisse, d’abord au Marché d’intérêt national, puis, plus tard et sans fard, devant les adhérents et sympathisants du Front. Le «modèle helvétique», arme de désinhibition massive dans un pays nourri aux souvenirs odieux de la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale.

Ce que les Français n’osent faire, les Suisses, eux, le font, dit-elle en substance. Cela vaut pour les étrangers délinquants et pour l’islam, cela vaut également pour le service militaire. «Je suis favorable à un service militaire obligatoire, non pas d’un seul tenant, mais à l’image de ce qui se pratique en Suisse, une semaine tous les ans», indiquet-elle.

Marine Le Pen croit savoir que si le service militaire a été supprimé par Jacques Chirac, c’est notamment parce que l’armée doutait de ses capacités à intégrer «les jeunes de banlieue». Mais ces jeunes-là «auront leur place dans le nouveau service, à condition qu’ils choisissent entre la nationalité française et leur nationalité d’origine, précise- t-elle. De toute façon, si nous arrivons au pouvoir, nous supprimerons la double nationalité.»

Droit d’initiative populaire. Ultime hommage à la Suisse de la fille de Jean-Marie Le Pen, qui a peut-être vu et apprécié le documentaire de Jean-Stéphane Bron, Mais im Bundeshuus. Le génie helvétique: son droit d’initiative populaire.

Elle le veut pour la France. Mais sait-elle que l’extrême gauche en use parfois pour formuler des propositions iconoclastes? «Et alors! rétorque-t-elle. L’extrême gauche a le droit de proposer ce qu’elle veut. D’ailleurs, je suis pour une proportionnelle intégrale au Parlement.» «Überdemokratisch», Marine Le Pen.

La candidate, suivie de la délégation FN, quitte le MIN de Carpentras pour l’Isle-sur-la-Sorgue, une commune proche. Le temps est toujours aussi pourri. Une réunion à huis clos se tient dans l’entreprise de carrosserie funéraire du secrétaire départemental du parti, Emile Cavasino, désigné à ce poste en juin dernier par les instances nationales.

Dehors, deux robustes gardent les accès. Les conciliabules secrets prennent fin trente minutes plus tard. On remonte alors en voiture et on se dirige vers Saint-Saturnin-lès-Avignon pour le clou de la journée: la rencontre de Marine Le Pen avec des adhérents et sympathisants frontistes.

Il est environ 13 heures lorsqu’elle arrive au Salon de l’Enchanteur. Le genre d’adresse dévolue aux repas de baptême et de mariage, avec un podium dans la grande salle, et en fond de scène, tendu sur le mur, un tissu bleu nuit incrusté d’étoiles.

Deux cents personnes, selon les organisateurs, sont rassemblées là, de tous âges, autant d’hommes que de femmes semble-t-il. Les ventres ont faim de nourriture mais encore plus de paroles. Le buffet, avec ses pâtés de campagne, sa salade de pommes de terre et cervelas, ses saucissons, son pain et son vin, attendra que Marine Le Pen ait dit ce qu’elle a à dire.

Discours rodé. Une heure de discours. Debout. Sans notes. Une partition rodée pour cette ancienne avocate. Florilège: le fossé n’a jamais été aussi grand entre le peuple et les élites autoproclamées; Sarkozy est un goujat; BHL et sa femme en plastique; la police saignée, désarmée; les cités font leurs lois; non, ce n’est pas une révolte de leur part, c’est un acte politique pour le contrôle de territoires; ne pas se soumettre au chantage de la guerre civile; il faut retourner dans ces quartiers, sinon on va se retrouver comme au Brésil ou comme en Jamaïque; l’Etat a peur d’aller faire le ménage; pourquoi les émeutes de banlieues, en 2005, se sont terminées? Parce que les trafiquants de drogue ont dit «stop»; la peine de mort pour eux; le multiculturalisme, c’est le multiconflit...

Marine Le Pen donne toute la mesure du «populisme» qu’elle revendique, un terme qu’elle préfère à celui d’«extrême droite», lourdement connoté et vachement ringard. Le populisme, au fond, c’est plutôt tendance. Même les politologues en parlent sans s’étrangler.

Signe, peut-être, que des idées autrefois aussitôt qualifiées de racistes, se propagent un peu partout. L’intéressée veut le croire. «Je ne serai candidate en 2012 que si je suis élue présidente du Front national», prévient- elle dans un appel du pied au vote utile lors du congrès de Tours.

Les fascistes? Les autres. Son discours renverse la culpabilité et l’infamie: les fascistes, c’est pas nous, c’est les autres, les islamistes et pour un peu, les musulmans tout court, qui «viennent avec leurs codes, leur mode de vie, leur religion». Elle s’en prend à ceux qui, parmi eux, «prient devant l’Hôtel de Ville de Lens, dans la neige».

Cinq jours plus tard, à Lyon, elle compare ces manifestations de foi en places publiques à l’«occupation» allemande. Le mot «allemand» n’y est pas mais l’allusion est d’une clarté lepéniste. Pour les commentateurs de la vie politique, Marine Le Pen redevient alors «la fille de son père» – quand ce ne sont pas les juifs, ce sont les musulmans –, et l’UMP de Nicolas Sarkozy trouve là l’occasion de diaboliser à bon compte un adversaire qu’elle craint fortement.

Renversement encore, lorsque, à propos de l’accès aux logements sociaux, elle accuse un système qui «met en place la préférence étrangère».

Question d’un homme, dans la salle: «Que faire pour enrayer le déclin de la race blanche?» Race? Surtout ne pas théoriser là-dessus, ce serait faire du «Gollnisch». Elle qui se défend de tout penchant raciste et xénophobe, esquive d’une boutade: «Va falloir se mettre au travail, moi j’en ai fait trois...» C’est la mère qui parle. Marine Le Pen vise le second tour en 2012. Comme son père en 2002.

Si elle y parvient et affronte un candidat de gauche, alors tout devient possible, se prend-on à rêver dans les rangs frontistes. «Si vous gagnez en 2012, vous ne craignez pas que ça devienne dangereux pour les Blancs, dans les cités?», s’inquiète une dame. «Mais, madame, dans les quartiers, la majorité des gens et pas seulement les Blancs, veut vivre en sécurité. Je ne crains pas ce que vous dites», répond la candidate qui entend rassembler audelà de sa famille politique.

Le sentiment d’insécurité et de relégation sociale domine parmi les électeurs du Front. Alors que Marine Le Pen dédicace son livre, A contre flots (Ed. Jacques Grancher), une mère et son fils disent leur mal-être. «Dans mon immeuble ça deale, on y a mis des cas sociaux», raconte Jean-Marc, 49 ans, au RSA, 649 euros par mois avec les APL (aide au logement).

«Heureusement, pour le loyer, mon propriétaire qui appartient au FN, me fait un prix d’ami de 250 euros.» «Vous vous rendez compte, mon fils a étudié dix ans la musique en Angleterre, son diplôme n’est pas reconnu en France!», s’insurge Yvonne, sa mère, retraitée. Jean-Marc avait besoin de «quarante-quatre cachets par an» pour pouvoir bénéficier du régime des intermittents du spectacle. «J’arrivais pas à les avoir», dit-il tristement.

Ancienne retoucheuse, Yvonne a eu trois enfants, ce qui lui a donné droit à six ans de «bonus retraite». Lorsque son patron a fait faillite, elle avait 48 ans et n’a pas retrouvé de boulot. Résultat: une pension minable de 750 euros mensuels. «Comment voulez-vous vivre avec ça? Je dois me faire opérer du genou. Savez-vous que le médecin me demande un dessous- de-table de 500 euros? Il n’y a que les étrangers qui ont des droits.»

Jean-Marc dit avoir voté Bayrou au premier tour de la présidentielle de 2007 et s’être abstenu au second. Il votera Front national dans deux ans: «Si on mange à quatre ou cinq et que dix viennent, ça crée des problèmes de racisme, analyse-til. On ne peut pas accueillir toute la misère.»

Le laïus de Marine Le Pen sur la dette abyssale de la France, «1650 milliards d’euros», a fait mouche. Le FN promet de l’apurer d’ici à 2025, alors qu’avec «la méthode UMP-PS», affirme-t-elle, on ne sera pas sorti d’affaire avant «2130». Quinze ans seulement pour effacer une ardoise de 1650 milliards? Simple: les régimes sociaux ne doivent plus profiter aux «étrangers».

Alors qu’elle va prendre congé de ses hôtes pour rejoindre la gare d’Avignon, la fille de Jean-Marie Le Pen leur donne cette citation à méditer, empruntée à Guy de Larigaudie, un écrivain «mort pour la France» en mai 1940: «Si tu veux creuser ton sillon droit, accroche ta charrue à une étoile.» Laquelle? La tapisserie murale du Salon de l’Enchanteur en compte tant...


Marine Le Pen

Fille de Jean-Marie Le Pen et de Pierrette Lalanne. Vice-présidente du Front national, mère de trois enfants, divorcée.

1968 Naissance à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

1986 Adhère au Front national.

1992 Devient avocate au barreau de Paris.

1993 Se présente pour la première fois sous l’étiquette FN à une élection lors de législatives, à Paris. Elle est battue au premier tour.

1998 Premier mandat d’élue, en tant que conseillère régionale dans le Nord-Pas-de-Calais.

2002 L’année où son père accède au second tour de l’élection présidentielle, elle se hisse au second tour des législatives, dans le Pas-de-Calais, mais perd face à un socialiste.

2004 Elue au Parlement européen.

2007 Lors du XIIIe congrès du Front national à Bordeaux, elle arrive en seconde position derrière Bruno Gollnisch à l’élection du comité central du parti. Jean-Marie Le Pen la nomme vice-présidente exécutive du FN, chargée des «affaires intérieures» (relations internes et «propagande»).

Avril 2010 Marine Le Pen se déclare candidate à la succession de son père.

Septembre-décembre 2010 Campagne interne pour l’élection du futur président du FN.

15 et 16 janvier 2011 Election du président du FN lors d’un congrès national à Tours.

22 avril 2012 Premier tour de la prochaine élection présidentielle.

6 mai 2012 Second tour.




Tags: Marine le Pen, Front National,

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