L'Hebdo;
2006-01-26 Mario Botta architecte figuratif
Par Mireille Descombes
Avec Mario Botta, pas question de parler politique ou marketing. L'architecte tessinois, 62 ans, nous avertit: «Mon réseau, c'est mon travail. Si j'ai croisé Bill Clinton ou rencontré le pape Jean-Paul II, c'est grâce à lui.» Voilà qui, d'emblée, situe l'écho du personnage et pose la dimension planétaire de son oeuvre.
Botta, on l'oublie parfois, avait à peine quarante ans quand il a réalisé ses célèbres maisons familiales ou l'église de Mogno aujourd'hui entrées dans l'histoire. Elles l'ont fait connaître bien au-delà de nos frontières et ont influencé toute une génération de jeunes architectes. Mais surtout, elles posent les bases d'une pratique fondée sur les formes élémentaires, le cercle, le carré, le cube, le cylindre. Autres éléments récurrents d'un langage parfois devenu style: l'importance des murs, souvent lourds et épais, le besoin de marquer les limites, de séparer clairement l'extérieur et l'intérieur. L'architecture, insiste-t-il, est faite pour protéger physiquement et psychologiquement du monde extérieur.
Au cours de sa carrière, Mario Botta a multiplié les projets et les réalisations. Il a construit des banques, des immeubles de bureaux, des musées, des églises, une synagogue. A l'opposé de la transparence et de l'architecture peau aujourd'hui à la mode, ses bâtiments affirment leur présence et leur solidité. Ce sont des grottes, des forteresses, des citadelles. Une architecture figurative? «Oui, je suis figuratif. Comme l'est à mes yeux toute l'architecture du passé. Les églises, les châteaux sont des visages, des masques, des totems. Je vois le bâtiment un peu comme un archétype, j'aime qu'il ait une image facilement reconnaissable.» |
«Venise est le grand amour de ma jeunesse.»
influence
Il a marqué toute une génération de jeunes architectes.
LES MAîTRES
Louis Kahn, Carlo Scarpa, Le Corbusier
Italien, Franco-suisse et Américain, ces grands architectes du mouvement moderne furent ses trois maîtres. Ses maîtres «scolaires», dit-il, ceux qui ont nourri sa jeunesse, des gens qui ont cru que l'architecture pouvait offrir à l'homme plus de joie et de qualité de vie. Autre lien entre les trois: Venise où enseignait Scarpa et pour laquelle Le Corbusier et Kahn travaillaient quand Botta a collaboré avec eux.
Venise
Parce que la ville pour un architecte, c'est un peu le musée pour l'artiste. «Venise est le grand amour de ma jeunesse. Elle est vraiment ma maîtresse, dans tous les sens du terme», s'enthousiasme-t-il. A ses yeux, c'est la ville par excellence, celle qui a le plus de force, d'énergie et de contradictions. Elle a la capacité d'avoir une mémoire et un avenir. Très moderne, elle est à la dimension du piéton, avec un côté minéral très fort. Pour lui, iI existe des villes qui fonctionnent mieux que Venise, mais elles sont beaucoup «moins» que Venise.
LES FEMMES
Sa mère
Il la compare à la mère de Giacometti. Une femme humble, une paysanne sans culture mais qui savait interpréter le monde. Pour Botta qui a manqué de père, c'est une figure clé, un pivot et une référence. Né à huit mois, enfant fragile, il a toujours été près des femmes, de leurs soucis, de leur silence et de la violence qui leur est faite. «Dans ce sens-là, je reconnais la force du matriarcat.» Curieux si l'on songe que l'architecture est plutôt un monde d'hommes? «Mais très souvent, j'ai constaté que ce sont les femmes, les vraies clientes.»
Les veuves
D'abord Niki de Saint Phalle, rencontrée alors qu'il travaille sur le Musée Jean Tinguely de Bâle. Avec elle, il a ensuite réalisé l'Arche de Noé, un jardin de sculptures situées dans le zoo de Jérusalem. Autre complicité, actuelle celle-ci,
avec Charlotte Kerr Dürrenmatt, la veuve du grand écrivain, qui l'a mandaté pour construire le centre consacré à son défunt époux. «Les veuves deviennent souvent plus sages et moins diplomatiques, plus intransigeantes. J'aime l'idée de ces veuves qui défendent leur point de vue contre la société. Et de façon générale, je préfère le fanatisme direct et passionnel des femmes à la logique rationnelle des politiques.»
Sa femme
Les témoignages sont unanimes: Maria Botta, c'est le premier relais de Mario. Une force tranquille. Elle s'occupe de tout, et s'avère une gestionnaire redoutable. Il dit d'elle que, dans le couple, «elle est un peu la conscience critique». Modeste, elle répond: «Mon rôle est secondaire. Je suis celle qui paie les factures et qui dit toujours non.» En vain, le plus souvent, le petit homme aux lunettes rondes est infatigable.
Les inspirateurs
Des peintres, des sculpteurs, un écrivain
Beaucoup de dettes et des admirations. Il cite volontiers le génie de Picasso, Paul Klee, Giacometti, Henri Moore mais aussi Friedrich Dürrenmatt ou Varlin. Parmi eux, donc, plusieurs Suisses qui, comme lui, «ont fait l'expérience extraordinaire de vivre dans un pays qui tire sa cohésion de sa différence».
SES ENFANTS
Giuditta, Tobia,Tommaso
Sa fille, ses fils. Tous trois sont architectes et travaillent actuellement dans le bureau de leur père. Certains murmurent qu'ils n'avaient pas le choix. Chez les Botta, on fait d'abord architecture, et après seulement, tout ce que l'on veut. Tobia, par exemple, a choisi le cinéma. Une structure familiale, un peu à l'image de la bottega de la Renaissance et qui ravit le pater familias.
L'Accademia di Architettura
Grâce à lui et à quelques complices, dont le conseiller d'Etat Giuseppe Buffi, le Tessin a depuis 1996 son école d'architecture, à Mendrisio. C'est un peu le bébé de Botta, il y est omniprésent. Notamment dans la volonté de défendre une architecture plus tournée vers les sciences humaines que vers les techniques, de proposer une école «capable de soulever les problèmes plutôt que de donner des solutions».
LES ADMIRATEURS
Pascal Couchepin
Le conseiller fédéral radical a une grande admiration pour le travail de l'architecte qu'il considère presque comme un ami, en tout cas comme quelqu'un qu'il tient à honorer de sa présence dès qu'il le peut. Ce fut le cas, notamment, lors de l'inauguration d'un nouveau bâtiment de l'architecte en Inde. Ils se sont aussi revus récemment à l'occasion de la réouverture de l'Institut suisse de Rome.
Norbert Cymbalista
Ce financier grison travaillant aussi dans la construction est à l'origine du projet de la Synagogue et Centre de l'héritage juif Cymbalista de Tel-Aviv, dont il fut aussi le mécène. Très satisfait de cette construction qui porte son nom et qui fait la une de nombreuses publications, il explique: «Je voulais une chose à la fois très forte et moderne, un lieu de prière qui soit un peu comme une forteresse. Botta donc s'imposait puisqu'il est pour moi l'homme des forteresses, que ce soit celles de l'art, de l'argent ou de la religion.»
UN SCEPTIQUE
Benedikt Loderer
Critiquer Botta, beaucoup le font mais bien peu acceptent d'être cités. Rédacteur à la revue d'architecture et design Hochparterre, Benedikt Loderer suggère, lui, le qualificatif d'admirateur sceptique. «Botta a trouvé son style, il a inventé Botta et il le reproduit sine fine. Mais il fait bien son métier et il mène une carrière réellement internationale. Il a son propre empire même s'il n'intervient plus vraiment dans le débat actuel de l'architecture. Il faut aussi bien admettre que sans Botta, on n'aurait pas l'Académie d'architecture de Mendrisio.»
LES TESSINOIS
Aurelio Galfetti
Les Lausannois qui connaissent bien son édifice de la place Chauderon ne seront pas surpris. Aurelio Galfetti, bien que plus âgé que Botta, est l'un de ses proches. «Nous avons des contacts presque journaliers, s'amuse Galfetti. Mais si nous avons travaillé ensemble, cela ne nous empêche pas de faire des choses différentes dans un grand respect mutuel.» Une école tessinoise? «C'est un peu un mythe. Je parlerais plutôt d'affinités entre quelques architectes, Luigi Snozzi, Livio Vacchini, Mario Botta et moi. Elles tiennent au rapport avec le contexte, le territoire, la ville.»
Marina Masoni
La conseillère d'Etat tessinoise, et vice-présidente du Parti radical suisse, fait partie du conseil de fondation du futur Musée d'architecture de Mendrisio. Aux côtés, notamment, de Mario Botta (chargé de l'étude de faisabilité), du maire Carlo Croci et du grand collectionneur Giuseppe Panza di Biumo. Un projet de la promotion touristique tessinoise et qui devrait contribuer à renforcer le rayonnement de la région.
Son refuge
Le travail
Jamais de vacances! Pour Mario Botta, le mot loisirs n'existe pas. «Même quand les enfants étaient petits, il ne venait pas à la mer», se souvient sa femme. A peine s'il passe quelques heures à la maison le dimanche. «Et quand je suis malade, je vais travailler, sourit-il. Le travail me guérit.» Voici donc, sélectionnés par lui, quelques produits de cette dévorante passion.
Eglise de Mogno, Tessin, 1986/1992-1998
Museum of Modern Art de San Francisco, 1989-1995
Leeum- Samsung Museum of Art, Séoul, 1995-2004
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