INTERVIEW
Mario Monti: "Il s’est formé un front Nord-Sud"

Par FIONA EHLERSHANS HOYNG - Mis en ligne le 09.08.2012 à 11:01

CRISE. Le président du Conseil italien Mario Monti déplore que les dirigeants européens en fassent trop peu pour stopper l’érosion du continent. Il plaide pour davantage de cohésion.

Monsieur le président du Conseil, l’euro est à nouveau sous haute pression. Avez-vous déjà annulé vos vacances d’été?
Je n’ai prévu que six jours et j’espère ne pas les annuler. Je considère cet été avec une certaine sérénité. Il existe bien sûr encore un risque en rapport avec la Grèce…

… parce que son insolvabilité paraît irrémédiable…
… mais lors du dernier Sommet de Bruxelles à fin juin, nous avons atteint dans l’ensemble de bons résultats, qui devraient donner aux marchés une meilleure idée de la solidité de la zone euro.

Mais ces résultats n’ont pas permis d’éviter la pression sur l’Italie et l’Espagne. La semaine dernière, le patron de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a annoncé la disponibilité claire de la BCE à acheter des obligations des Etats endettés, mais seulement à une échéance indéterminée. Etes-vous déçu par la frilosité de la BCE?
Je ne peux que saluer la déclaration de la BCE, pour qui le marché des obligations d’Etat dans la zone euro est «gravement perturbé ». Il est non moins vrai que certains Etats supportent des coûts «extraordinairement élevés » pour financer leur dette. Il faut maintenant résoudre ces problèmes, afin qu’il n’y ait plus d’insécurité sur la capacité de la zone euro d’en finir avec la crise.

Ne croyez-vous pas que la solution de la BCE dispenserait les Etats concernés de l’obligation de mettre de l’ordre dans leur budget?
Non, si vous lisiez les contraintes liées aux parapluies de sauvetage européens ou simplement la déclaration de la BCE de jeudi dernier, vous verriez que cette préoccupation est infondée. C’est la défiance qui a empêché de trouver des solutions claires dans cette crise. Nous devons surmonter cette situation et réapprendre à nous faire mutuellement confiance.

Il y aurait une bonne raison à cela?
Je le crois. Le gouvernement italien actuel a réduit rapidement le déficit budgétaire et introduit des réformes structurelles qui renforcent le potentiel de croissance. En dépit de sacrifices considérables, les Italiens ont accepté ces mesures.

Il y a des protestations en Allemagne contre le projet de la BCE d’acheter des obligations d’Etat. Les comprenez-vous?
Les décisions qui attendent l’Allemagne ne sont pas simples à prendre et je comprends les difficultés des politiques allemands. Pour être à la hauteur au sein de la monnaie commune, tous les pays auraient dû lancer des réformes et configurer leurs budgets de façon qu’ils ne soient pas un fardeau pour les autres. C’est pourquoi les progrès accomplis, à l’instar du Pacte fiscal, sont si importants pour assurer la discipline budgétaire.

Jusqu’ici, cela n’a guère aidé l’euro.
Nous avons tous commis des erreurs, y compris dans la création de l’euro, y compris quand l’Allemagne et la France se sont opposées, en 2002 et 2003, aux contraintes du Pacte de stabilité et de croissance et ont montré ainsi le mauvais exemple. Nous devons maintenant construire une union monétaire responsable.

Vos rencontres la semaine dernière avec le président François Hollande et le premier ministre espagnol Mariano Rajoy éveillent le soupçon qu’il s’agit plutôt de forger une union du Sud pour s’opposer aux exigences du Nord.
Entre ces deux rencontres, j’étais aussi en Finlande. Il ne s’agit pas de Nord et de Sud, il s’agit de la monnaie de 330 millions d’Européens. Plus nous négocierons globalement, plus vite nous serons de retour sur une voie sûre, avec moins de coûts pour tout le monde. Je viens d’appeler la chancelière Angela Merkel, elle m’a invité à Berlin à fin août.

Mais de manière générale les rapports entre Italiens et Allemands sont plutôt troublés ces temps. On se plaint beaucoup de la dureté et de l’arrogance des Allemands.
Le fait est que cela m’a pas mal perturbé ces derniers mois. J’ai fait part à la chancelière d’un ressentiment croissant au Parlement italien: contre l’UE, contre l’euro, contre les Allemands et, parfois, même contre elle. Mais c’est un problème qui dépasse les relations italoallemandes. Les tensions qui s’expriment depuis quelque temps dans la zone euro ont déjà l’accent d’une dissolution psychologique de l’Europe. Nous devons travailler à les endiguer. Si nous devions comparer l’Europe à une cathédrale, l’euro en serait la plus belle tour.

Mais on craint qu’elle ne s’effondre…
Si l’euro devient un facteur de division en Europe, alors les fondations du projet européen sont détruites. Aussi est-il du devoir primordial des dirigeants d’expliquer à leurs concitoyens quelle est la situation réelle en Europe et de ne pas céder à de vieux préjugés.

Est-ce encore possible? La crise de l’euro a réveillé des préjugés nationaux dans toute l’Europe.
Oui, et dans ce domaine il s’est formé un front Nord-Sud, il y a des préjugés de part et d’autre. Nous devons les combattre. J’ai l’impression que la majorité des Allemands croit que l’Italie a déjà obtenu une aide allemande ou européenne, ce qui n’est tout simplement pas le cas. Pas un euro.

Comment expliqueriez- vous aux citoyens allemands, dont les impôts servent déjà à divers paquets de sauvetage, qu’ils paieront désormais aussi, par le biais de la BCE, pour la faillite d’une banque en Toscane?
J’expliquerais que la réalité est tout autre. La vérité est que l’Italie, par rapport à sa taille économique, a consacré plus ou moins le même pourcentage d’aide à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal et au secteur bancaire espagnol que l’Allemagne. Une bonne partie de ce que l’Allemagne et la France ont fait pour sauver la Grèce aide aussi les banques allemandes et françaises, qui ont longtemps été les plus grandes créancières de la Grèce et de ses banques. En revanche, non seulement l’Italie n’a pas touché d’aide, mais elle a dépensé plus que l’Allemagne et la France. Notre dette, cette année, s’élève à 123,4% du PIB. Sans les aides que nous avons financées, nous en serions à 120,3%. C’est ça que j’expliquerais aux Allemands.

Et ils vous croiraient?
Je leur expliquerais que l’Allemagne bénéficie, elle aussi, du fait que ses obligations d’Etat sont émises à des taux très bas, parfois négatifs. Ainsi, les taux élevés que paie l’Italie subventionnent les taux bas de l’Allemagne.

Pensez-vous qu’une implosion de la zone euro est encore évitable?
Oui, mais ça ne tombera pas du ciel. Il y a au nord de l’Allemagne des pays qui, à chaque fois que nous obtenons un consensus au sein de la zone euro, le remettent en question un ou deux jours plus tard.

Vous parlez des Finlandais?
Je peux comprendre qu’ils doivent tenir compte de leur Parlement mais, après tout, tous les pays de l’UE ont un Parlement et un Tribunal constitutionnel. Chaque gouvernement a aussi le devoir d’éduquer son Parlement. Si je m’en tenais mécaniquement aux contraintes de mon Parlement, je n’aurais pas pu approuver les décisions du dernier Sommet de Bruxelles.

Pourquoi?
J’aurais eu le mandat d’y faire adopter les eurobonds. Si les gouvernements se laissent entièrement lier par les décisions de leur Parlement, sans se préserver une marge de négociations, la désintégration de l’Europe sera plus probable qu’une intégration accrue.

Quelle trace aimeriez-vous laisser dans la mémoire des Italiens et des Européens?
Si tout se passe comme prévu, je resterai en charge jusqu’en avril 2013 et j’espère pouvoir, d’ici là, sortir l’Italie de la ruine financière. Et cela avec le soutien moral de quelques amis européens, allemands surtout. Je dis bien: soutien moral, pas financier. Et j’espère qu’aux yeux des observateurs extérieurs, l’Italie deviendra simplement un peu plus ennuyeuse.

©DER SPIEGEL


PROFIL
MARIO MONTI

Avant de succéder à Silvio Berlusconi en 2011 et de former un gouvernement de technocrates pour sortir l’Italie de la crise, cet homme de 69 ans a été notamment commissaire européen au Marché intérieur, commissaire européen à la Concurrence puis consultant pour Goldman Sachs.

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