Je suis de plus en plus embêté avec la morale. J’observe qu’elle a bon dos, cette brave fille, et qu’elle se fait grimper facilement, comme disait mon oncle. Elle est portée en sautoir par beaucoup trop de monde. DSK et la morale. Bertrand Cantat et la morale. Hildebrand et sa dame avec, encore plus fort, la faute morale. Elle sert à tout et à tout le monde. Elle permet à la fois d’éluder ou de souligner les commentaires. Même si on a juste pas mal picolé à la Saint-Sylvestre, comme Mark Muller qui est, selon la formule du «à l’heure où nous mettons sous presse», encore conseiller d’Etat de la République de Genève.
Car ce que la morale a sans doute de plus génial, c’est qu’elle permet de donner un vernis de hauteur, d’élégance en toc, à la bêtise de base. Personnellement, si je me retrouvais surpris dans une boîte de nuit, aux abords de potron-minet, à traînasser dans les toilettes du personnel avec une copine, j’éviterais de prendre mes grands airs. Je la mettrais en veilleuse, et pour ainsi dire dans ma culotte. Et je ne suis même pas ministre. Et puis je rentrerais prendre une douche tiède et une aspirine sans me soucier du barman.
Ce n’était donc pas une bonne idée, monsieur Muller, d’aller se finir au Màd à Nouvel An, et de s’envoyer des verres avant de s’empoigner avec l’homme du bar. Il ne s’agissait pas d’un problème moral, ni éthique, ni même festivoéthylique, et surtout pas privé, genre j’suis comme tout le monde. Ça n’avait rien à voir avec un «comportement inadéquat» (le terme à pisser de rire, si j’ose circonstanciellement dire, que Mark Muller a utilisé dans sa contrition). C’était juste une bonne grosse connerie.
J’ai de la sympathie pour ce barman. Je ne l’ai jamais vu de ma vie. Pas plus que Mark Muller, dont je ne connais que la musique de son frère, qui est un formidable pianiste: il joue aussi bien avec le trompettiste Erik Truffaz qu’avec le chanteur Christophe et j’ai tous leurs disques. Le barman, a-t-on pu lire ici où là, est un petit gars de moins d’un mètre septante, limite une demi-portion. Je suis solidaire de tous les types limite demi-portion: j’en suis un. Et j’ai appris assez vite, dès l’enfance, qu’une remarque piquante pouvait claquer comme une baffe, et permettait parfois de se faire un peu respecter par ceux qui font les malins parce qu’ils sont grands et costauds, et en plus élus locaux.
Parce qu’un problème avec les politiciens modernes, c’est quand ils sont si affreusement comme tout le monde, et s’engluent comme moucherons dans la toile. Un collègue de parti de Mark Muller a cru ainsi le défendre en disant que ce qui s’était passé pouvait arriver à n’importe qui. Une sorte de poujadisme en creux: les politiciens ont tellement perdu l’estime d’eux-mêmes qu’ils s’humilient en ânonnant qu’ils sont n’importe qui.
Dans sa magnifique Lettre d’amour aux hommes politiques, en 1976 dans Le Monde, Romain Gary écrivait: «Faibles, incertains, perdus d’idées ou de leur absence, cyniques, moraux, immoraux, moralisateurs, sincères, combinards, naïfs, astucieux, angoissés mais affichant une assurance et des certitudes à usage purement extérieur, paumés comme nous tous mais toujours prêts à montrer le chemin, vous êtes vraiment représentatifs de ce que nous sommes.»
Mark Muller va se débattre encore, résister, il va continuer à se justifier et s’excuser platement, toujours les mêmes grosses ficelles, avant qu’elles ne cassent au final. Mais surtout, surtout: s’il pouvait comprendre que toute cette histoire n’aura jamais rien eu à voir avec une quelconque morale à deux balles, ou la vie privée. C’est juste qu’il s’est comporté avec une vulgarité terriblement banale.
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