Coup de théâtre le 8 avril: Tamedia annonce sa fusion anticipée avec Edipresse. Quatre jours plus tard, le groupe zurichois renchérit avec des résultats éclatants, qui confirment sa 4e position parmi les entreprises médias leaders en Suisse, et de 2e éditeur derrière Ringier (qui édite L’Hebdo). Son directeur général Martin Kall s’enthousiasme pour les infinies possibilités qu’offrent les combinaisons entre papier et supports électroniques.
Après des années de gratuité, les éditeurs tentent de monétiser l’offre en ligne. Quelle est la stratégie de Tamedia?
Nos sites d’information sont déjà rentables, grâce à la publicité. Depuis des années, nous investissons dans des rédactions autonomes et continuons à le faire: celle de Newsnetz (plus de 40 journalistes alimentent les sites du Tages-Anzeiger, de la Berner Zeitung, du Bund et de la Basler Zeitung), celles de 20 Minuten et de 20 minutes Online (110 journalistes au total). Certains journaux ont par contre lancé des sites avec deux ou trois journalistes qui ne font qu’insérer des dépêches d’agence.
Le plus beau cadeau que peut offrir un lecteur, ce n’est pas son argent, mais son temps. Martin Kall, directeur de Tamedia
Sans valeur ajoutée, ils ne rapportent rien. Le passage au payant peut apparaître comme un sauvetage. Mais aucun utilisateur ne déboursera 1 franc pour lire des dépêches. Je ne crois pas au «tout gratuit» ou au «tout payant»: c’est une question de dosage, selon la nature journalistique et la plateforme utilisée.
C’est-à-dire?
C’est comme l’amuse-bouche offert au restaurant. Les sites doivent rester gratuits en ce qui concerne l’information immédiate, par exemple des résultats sportifs bruts de décoffrage. Ce sont des nouvelles que j’appelle «pause-café», qu’on lit deux ou trois fois par jour en quelques minutes. Les tablettes en revanche apportent un confort bien supérieur, ce qui permet d’y passer plus de temps.
Regardez Der Spiegel: pour un petit supplément à votre abonnement papier, vous pouvez le lire sur iPad dès le samedi soir. Vous gagnez deux jours et bénéficiez d’animations supplémentaires, en photos par exemple. Ce modèle combiné papier et internet serait intéressant pour notre publication Finanz und Wirtschaft. Le journal sort deux fois par semaine, alors que la rédaction travaille en continu. Les abonnés en ligne pourraient recevoir des articles au fur et à mesure.
Croyez-vous au journal quotidien sur iPad?
Oui. Cet été, nous lancerons une application payante pour le Tages-Anzeiger (pour l’instant, seuls la SonntagsZeitung et Das Magazin en ont une, ndlr). Les personnes qui s’absentent de la maison pour le travail durant la semaine se demandent pourquoi payer l’abonnement à un journal qui reste dans la boîte aux lettres. On pourrait imaginer un abonnement numérique en semaine et une version papier le week-end. Les modèles sont infinis.
Internet menace-t-il davantage les quotidiens que la presse périodique?
Pour l’instant, c’est le cas. Mais l’iPad est en train de changer la donne. Grâce à son confort, les lecteurs y passent plus de temps et là, les magazines sont mis au défi sur leur propre terrain. Le plus beau cadeau que peut offrir un lecteur, ce n’est pas son argent, mais son temps.
Croyez-vous encore à la presse papier?
Bien sûr. Les lecteurs lisent l’information de base, comme les résultats sportifs, sur internet. Mais dans tous les domaines, l’international, le local et même le sport, ils cherchent à être informés en profondeur. L’information doit être classée et analysée.
Nos titres offrent des compétences dans les rubriques et un fort ancrage régional. L’offre numérique attire d’autres types de lecteurs. Si vous prenez le site du Tages-Anzeiger, il est principalement lu par des jeunes, souvent au profil politique différent. En conservant la presse papier et en utilisant d’autres plateformes, on renforce et modernise la marque Tages-Anzeiger.
Face à l’offre internet des journaux se pose celle, très riche, de la SSR. Quelle est votre position dans ce conflit?
La loi est claire: le mandat de la SSR se limite à l’audiovisuel. Internet n’intervient qu’en complément, pour diffuser des vidéos et des sons en ligne. Dès lors, je ne vois aucune raison pour qu’une entreprise – qui touche déjà 1,1 milliard de redevances et ne fait face à aucun concurrent réel – se développe encore sur le web.
D’autant plus que la télévision est un domaine qui croît plus que jamais, à l’inverse de la presse qui stagne: les éditeurs privés sont déjà menacés. Par ailleurs, la SSR est déficitaire depuis des années. Une entreprise privée dans sa situation devrait se concentrer sur sa mission de base, plutôt que d’ajouter encore des activités à son cheptel.
Pensez-vous que la SSR est déjà allée trop loin dans ses textes en ligne?
Oui. A titre personnel, j’ai de la sympathie pour sa créativité et son ambition. Mais elle met en danger la diversité de la presse, alors que la Constitution a pour ambition de soutenir cette diversité. Si la presse privée ne fournissait pas un contenu de qualité sur internet, je pourrais comprendre que la SSR propose une offre complète. Mais ce n’est pas le cas. Que ce soit le site de la NZZ, du Temps, du Blick ou du Tages-Anzeiger, chaque segment journalistique dispose d’une offre de qualité.
On se focalise sur la publicité en ligne. Mais pour vous, le nœud du problème réside plutôt dans le contenu?
Oui, car l’un entraîne l’autre. Si le contenu d’un site est restreint à un certain type, le nombre d’utilisateurs reste limité. Dès lors, le site demeure moins attractif pour les annonceurs.
Dans les négociations entre éditeurs et SSR, on parle de contreparties.
La SSR pourrait fonctionner comme une agence pour fournir de l’audiovisuel aux sites internet de la presse. Mais il serait impératif que cela se limite aux médias actifs en Suisse, afin d’assurer la diversité d’information et de pouvoir créer des places de travail.
Tamedia et Edipresse fusionnent de manière anticipée. Dans la nouvelle direction à sept, il n’y a qu’un Romand – Serge Reymond. Doit-on s’inquiéter de la mainmise zurichoise?
C’est vrai pour le comité de direction, mais n’oubliez pas que le conseil d’administration en comptera deux, Pierre Lamunière et Tibère Adler. Le conseil d’administration a plus d’importance que la direction! (Rires.)
C’est une question de point de vue!
C’est mon expérience. Pour les lecteurs, les annonceurs et les collaborateurs, ce sont les membres des rédactions en chef et les chefs de service qui prennent les décisions déterminantes, et ceux-là, afin de maintenir l’ancrage régional et local, sont romands.
D’ailleurs, le service informatique centralisé, qui reçoit le plus gros budget et compte cent collaborateurs, sera dirigé par Rafael Corvalan, de Lausanne. Cela s’est vu à 20 minutes et au sein des publications d’Espace Media à Berne: Tamedia est une entreprise décentralisée à Lausanne, Berne, Genève et Zurich, qui s’appuie sur des responsables de départements locaux bien établis.
Profil
Martin Kall
Avant de devenir directeur général de Tamedia en 2002, il dirigeait les Editions Europe et les magazines Suisse chez Ringier. Allemand de 50 ans, il vit à Zollikon (ZH) avec sa famille.
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