Une éternelle coupe au carré et une moustache touffue qui défient les âges, Martine Jeanneret et Lova Golovtchiner incarnent la comédie à Lausanne depuis quarante ans exactement. Lové au cœur de la ville, leur Théâtre Boulimie bat le rythme de l’actualité romande, passant en dérision ses grands œuvres et hommes, en un spectacle maison annuel. Complices à la scène comme à la ville, Lova et Martine font office de centrifugeuse à comiques: de Pierre Desproges aux Trois Jeanne, d’Emil à François Silvant, les grands se sont succédé sur leurs planches, dans l’intimité des 152 places. Car c’est à l’humour que le couple a voué son amour, «ce parent pauvre du théâtre». Eux ne s’en lassent pas. «Quand on a goûté au rire, on a envie d’y revenir», souffle Lova. Mais la création peut être douloureuse, comme lorsque Martine relit durant la pause estivale les textes de son époux: «Si c’était bien, la journée était merveilleuse et on allait à la plage à Cully, raconte-telle. Si je contestais, on allait à la plage quand même, mais…» Loquaces, l’auteur et la metteuse en scène se coupent mutuellement la parole en une frénésie constante. Sans doute cette énergie qui ramène les spectateurs, beaucoup de fidèles, décennie après décennie.
LES HABITUÉS
PHILIPPE COHEN Auteur et comédien, Philippe Cohen a joué Le cid improvisé à Boulimie en 1985. Après ce solo, l’auteur et comédien continue à fréquenter la maison et invite ses hôtes sur sa propre scène, au Théâtre Confiture à Genève. Un alter ego du bout du lac, puisque Lova estime que «son théâtre est dans la même ligne que le nôtre».
PATRICK LAPP Soliste également, Patrick Lapp a vécu les malheurs des profs sur les planches boulimiques, dans L’enseigneur. Depuis 1995, le coauteur de l’émission Aqua concert gravite autour de la troupe. «On se voit énormément pendant les huit mois de spectacle, puis chacun retourne à ses projets personnels», explique Martine.
LA FAMILLE BOULIMIE
NICOLAS GOLOVTCHINER La naissance du théâtre en 1970 a coïncidé avec celle de leur fils, Nicolas. La jeune maman aura beau courir pour le rejoindre aux repas, le petit grandira sous l’œil de jeunes filles au pair. «Nous ne l’avons peut-être pas assez intégré, nous n’avons jamais créé de rôle pourenfant, comme parfois dans d’autres troupes.» Nicolas se plaignait que ses parents ne parlaient que de théâtre à la maison. Lova estime que la fibre a sauté une génération, puisque son petit-fils de 5 ans montre l’intérêt qui faisait défaut à Nicolas.
SAMY BENJAMIN Le comédien pantomime (à g.) appartenait à la toute première troupe, pour le cabaret officiel de l’Expo 64. Il est le troisième homme de Boulimie, partenaire discret. «J’ai une admiration sans bornes pour l’écriture de Lova, toujours renouvelée, confie le clown. Elle m’a apporté la complémentarité dans laquelle j’ai pu m’épanouir. C’est son imagination qui dicte Boulimie: Lova élabore et nous, nous servons.»
FRÉDÉRIC GERARD ET KAYA GÜNER En 1997, le duo se joint au spectacle maison, pour ne jamais en sortir. «Ils nous ont rajeunis, c’était rafraîchissant», s’enthousiasment Martine et Lova. Alors que ceux-là œuvraient en trio depuis 30 ans avec Samy, les Boulimiques se laissent pénétrer de nouveautés. «Nous avons apporté le côté “chansons” aux spectacles», explique Frédéric Gérard. Après 13 ans de cohabitation, les «jeunes» ont été pleinement adoptés: «Boulimie, c’est notre maison. Mais nous avons beaucoup de respect pour les tenants du lieu.» Pour Kaya Güner, «il y a des choses dans l’écriture à Lova qui fonctionnent à travers le temps, malgré toutes les crises».
LES RELECTEURS
RALF POLIKAR Après l’approbation de Martine, Lova donne à relire ses textes à un petit groupe d’amis, dont le cardiologue Ralf Polikar, qui a fait ses études de médecine tout en travaillant au théâtre.
JACQUES NEIRYNCK Le conseiller national PDC ne se contente pas de relire, il apporte sa plume. Les deux années passées, il a écrit une dizaine de sketchs, essentiellement sur des thèmes politiques comme l’arme d’ordonnance. Jacques Neirynck estime avoir apporté entre 2 et 3% du contenu des deux derniers spectacles.
LES PRESTIGIEUX INVITÉS
PIERRE DESPROGES Si Lova Golovtchiner revendique des goûts très éclectiques et ne suit aucun maître, il n’est pas peu fier d’avoir accueilli des grands noms comme Pierre Desproges. «Il se moquait du cancer et puis il en est mort», se souvient-il sobrement. «C’est chez nous qu’il a créé son dernier spectacle.»
EMIL Boulimie a été le premier théâtre romand à accueillir la célébrité alémanique, qui faisait plier la salle avec son accent. «Nous étions très liés et il nous a été fidèle, il venait régulièrement dans les années 70», se souvient Lova.
ELIANE BOÉRI Idem pour Les Trois Jeanne (françaises), découvertes à Boulimie dans les mêmes années. «Elles ont lancé l’humour féministe, c’était un truc très fort», s’emballe Lova. Depuis, l’une d’elles, Eliane Boéri, revient souvent jouer à Lausanne.
FRANCOIS SILVANT Le défunt chouchou des Romands a mené huit spectacles à Boulimie avant de lancer son one man show. «Il a fait son apprentissage d’humour ici», sourit Martine.
LES MÉDIAS
GUILLAUME CHENEVIÈRE Hors de scène, c’est aussi à la radio et à la télévision que Lova Golovtchiner a fait sa réputation. L’ex-directeur de la TSR Guillaume Chenevière était chef des programmes lorsque Le fond de la corbeille a été lancé. Une émission «à mi-chemin entre l’actualité et la variété qui a creusé un trou profond et jamais remplacée», estime l’homme issu aussi du théâtre. Pour lui, «Boulimie est un produit de l’Expo 64, avec sa formule typiquement romande. C’est là que la troupe a débuté et l’Expo cherchait justement à élaborer un esprit suisse et romand.»
CLAUDE TORRACINTA C’est Claude Torracinta qui a lancé Le fond de la corbeille, que Lova perpétuera après son départ. Le journaliste et son épouse Claire sont restés très amis du couple.
CLAUDE BLANC Avec Lova, il partage l’amour de la radio et du théâtre. C’est lui qui fait les choix musicaux pour les spectacles de Boulimie.
LES BOUCS ÉMISSAIRES
PIERRE AUBERT Le conseiller fédéral (1977-1987) a peu goûté que Lova organise une collecte à la radio afin de lui payer un hôtel pour sa prochaine visite d’Etat. L’humoriste lui a fait remettre 375 fr. 50. «Il s’est plaint auprès de la direction de la RSR!» s’amuse Lova.
L’UDC Les boucs émissaires évoluent avec le temps et c’est l’UDC qui ramasse actuellement les sarcasmes de la troupe. «Les obtus d’il y a trente ans ont finalement compris que c’était bien qu’on parle d’eux», note Lova.
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