Enseigner le latin aux enfants? «Autant leur apprendre à faire du feu avec un silex!» Le mot est de Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir suisse. Il répondait ainsi aux pétitionnaires qui protestent contre la décision du Gouvernement genevois de restreindre cet enseignement.
La mesure ne sape pas les bases de la civilisation. Ceux qui ont eu de bons profs restent attachés au latin, précieux pour décortiquer le langage, pour entrevoir une culture qui a inspiré la nôtre. Ceux qui en sont restés à César et sa Guerre des Gaules se disent qu’ils auraient pu s’en passer. On vit très bien sans.
LES ENSEIGNANTS DE PHILO SE BATTENT POUR LA SURVIE DE LEUR SPÉCIALITÉ. BIEN SEULS.
Mais quand on a goûté au plaisir ardu de déchiffrer des vers de Virgile ou d’Horace, on en reste marqué. Quand on découvre le génie d’un Lucrèce, quel ravissement... «J’ai voulu par mon chant séduire ton esprit/Le temps qu’il ait compris le seul remède utile/Connaître entièrement la nature des choses». Il est vrai que ce rebelle est peu présent dans les écoles. Parce que trop insolent à l’égard des dieux qui, selon lui, manipulent les gens et font couler le sang. Déjà.
Le plus alarmant n’est pas le choix administratif genevois. C’est la vision, si répandue, du penseur de l’économie romande. Comtesse a fait beaucoup pour promouvoir l’esprit d’entreprise, chanter les mérites de la science et de la technologie: plaidoyer méritoire. Mais là, le brillant matheux dérape: à l’entendre, les exigences de la modernité et du savoir contemporain devraient reléguer les jeux de l’esprit hérités des classiques dans le retranchement des doux rêveurs.
A la clé du raisonnement: il s’agit d’apprendre utile. L’anglais, les maths, la biologie, l’informatique… et pourquoi pas le chinois? L’école vue comme le moule des petits soldats de la production. Bien sûr elle doit viser l’efficacité, mais elle peut ouvrir aussi d’autres horizons moins utilitaires sinon moins utiles. A commencer, idéalement, par l’apprentissage de la liberté.
Les langues dites mortes entrouvrent la fenêtre du plus riche domaine: la philosophie. Que l’on peut bien heureusement aborder aussi sans elles. Une entreprise de lutte contre la bêtise, disait Nietzsche.
Mais son enseignement, en Suisse, se fait à la retirette. Il subsiste dans les cantons catholiques où il a une fonction religieuse. Les protestants s’en méfient. La branche en tant que telle a longtemps été supprimée à Zurich. La fréquentation des grands esprits est mal vue. Parce qu’elle peut déboucher sur des débats idéologiques peu souhaités. Parce qu’elle pourrait distraire du savoir pragmatique, de l’utilitarisme, ces vertus helvétiques.
Les enseignants de philo se battent pour la survie de leur spécialité. Bien seuls. Ils n’ont pas de lobbies derrière eux pour faire pression sur les bureaucraties de l’enseignement public.
Cela pourrait changer pourtant. Il apparaît dans la société des besoins croissants qu’un Comtesse, pourtant si attentif aux «trends», n’a semble-t-il pas perçus. L’écologie, les avancées périlleuses de la science, les aberrations de l’économie interrogent notre manière de penser, de raisonner, de se situer dans la tourmente.
Quand tout s’emballe, des réacteurs nucléaires aux roulettes bancaires, on peut fermer les écoutilles, on peut trépigner dans l’émotivité immédiate, on peut aussi réfléchir à quelques principes qui devraient permettre un début de sagesse. Quête d’une éthique. Loin de toute bigoterie ou morale de pacotille. Dans un mouvement de la pensée qui prend ses racines dans l’Antiquité. L’algèbre est bonne pour les méninges, Platon aussi.
La philosophie revient en force. A Genève, justement, des écoles privées (La Découverte, Moser, l’Ecole active de Malagnou) ouvrent des ateliers de philo où l’on apprend à questionner, écouter, dialoguer… dès l’âge de 7 ans. Six bibliothèques communales ont suivi: les mômes curieux y sont accueillis le mercredi aprèsmidi.
Livres et magazines touchant au domaine se vendent de mieux en mieux. Mais le phénomène dépasse l’effet de mode.
L’Européen d’aujourd’hui tente de soigner la souplesse de sa carcasse. Il lui en faut pas mal aussi pour se mouvoir dans le parcours professionnel. Il commence à se dire qu’un bon massage cérébral est aussi bienvenu pour considérer le monde et sa propre personne. Ne serait-ce que pour résister aux baratineurs de tout poil.
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