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MATRIX décodage d'un succès planétaire

Mis en ligne le 15.05.2003 à 00:00

Science-fiction Mêlant kung-fu et métaphysique, contes de fées et informatique, «Matrix» a accédé au rang de film-culte. Voici la suite, hystériquement attendue: «Matrix Reloaded». Antoine Duplan feuillette cet Evangile selon saint Pixel.

L'Hebdo; 2003-05-15

MATRIX décodage d'un succès planétaire Science-fiction Mêlant kung-fu et métaphysique, contes de fées et informatique, «Matrix» a accédé au rang de film-culte. Voici la suite, hystériquement attendue: «Matrix Reloaded».

Science-fiction Mêlant kung-fu et métaphysique, contes de fées et informatique, «Matrix» a accédé au rang de film-culte. Voici la suite, hystériquement attendue: «Matrix Reloaded». Antoine Duplan feuillette cet Evangile selon saint Pixel.

L'attente est planétaire et le secret à la hauteur des enjeux financiers. Les frères Wachowski ne parlent plus à la presse. Des mesures de sécurité drastiques sont prises pour prévenir tout piratage. Voir Matrix Reloaded avant sa sortie mondiale équivaut à craquer le code du FBI. Mission impossible, mission accomplie: on a réussi à entrer dans la Matrice...

Il y a quatre ans, Andy et Larry Wachowski, qui n'avaient tourné que Bound, thriller lesbien, ont dû fabriquer Matrix avec les moyens du bord. Aujourd'hui, forts d'un budget de 300 millions de dollars, les frangins n'ont pas hésité à jouer la surenchère. Plus d'action, plus de bagarres et quelque 1000 effets virtuels contre 412 seulement dans le premier film. Ce Reloaded perpétue toutefois l'alternance de longs bla-bla et de flambées d'action pure: démonstrations frénétiques de kung-fu, poursuite hallucinée sur l'autoroute...

Les personnages adulés reprennent du service: Neo (Keanu Reeves), sa fiancée Trinity et son mentor Morpheus doivent lutter contre les cyber-calamars qui veulent anéantir Sion, dernier bastion de l'humanité libre, ville souterraine tenant de la cathédrale et de Tchernobyl où a lieu une super rave. Le combat a lieu aussi bien de ce côté-ci de la réalité que dans la Matrice et inversement - le chat de Cheshire n'y retrouverait pas ses petits.

French is very bad Au rayon des nouveautés: un méchant français, Mérovingien (Lambert Wilson), qui adore jurer dans la langue de Molière, qui a pour femme Perséphone (Monica Bellucci) et pour séides des jumeaux albinos jouant les passe-murailles. Le scénario s'articule autour du concept de libre arbitre: «Le choix n'est qu'une illusion créée par ceux qui détiennent le pouvoir.» Confronté à un dilemme cornélien, Neo prendra-t-il la porte de gauche qui libère Sion ou celle de droite qui sauve Trinity? Un regret: lorsque Neo et Trinity font l'amour, ils ne se servent que des outils que la nature leur a prodigués, négligeant les multiples orifices synthétiques qui leur trouent l'échine. Dans eXistenZ, de Cronenberg, les mutants amoureux n'hésitent pas à se lécher la prise USB...

Arts martiaux, arts virtuels Figés derrière leurs lunettes noires, contraints à débiter des banalités («C'est la guerre et nous sommes des soldats») sur un ton solennel, les comédiens font ce qu'ils peuvent. Les vraies vedettes, ce sont Yuen Wo-Ping (Tigre et Dragon) qui règle les chorégraphies martiales, et John Gaeta, le guru des effets visuels. Dans le premier volet, il a créé une figure de style marquante, le Bullet Time, une séquence d'«ultra slo-mo action» qui ralentit le temps, réduisant le trajet des balles à l'ondulation d'un lombric de plomb virtuel. Dans Reloaded, il relève un nouveau défi en matière d'imagerie générée par ordinateur: c'est le Burly Brawl, une scène de combat opposant Neo à une centaine d'agents Smith. Le héros se transforme en moulin à gnons. Cent mille bourrepifs sont distribués, pas une paire de lunettes noires n'est cassée! Même le temps suspend son vol... Pour atteindre ce résultat visuellement étonnant, John Gaeta, plutôt que de recréer la réalité en assemblant des polygones, charge l'ordinateur d'un maximum d'images réelles: c'est l'Image-Based Rendering, ou l'art de «cloner le monde plutôt que de le synthétiser».

Une trilogie gagnante Malgré ses invraisemblances et son hiératisme souvent ridicule, Matrix a accédé au statut de mythe. Le premier volet a fait 690 millions de francs de recettes, dont 5,6 juste en Suisse (477000 entrées!). 25 millions de DVD ont été vendus dans le monde, 300 000 en Suisse. Le deuxième volet, avec 130 copies pour le territoire helvétique contre 62 seulement en 1999, devrait faire mieux. La conclusion de la trilogie, Matrix Revolutions, est agendée pour novembre.

«Matrix a révolutionné l'art du divertissement et créé à lui seul un nouveau genre: le film d'action intelligent», explique le producteur. Présomptueux, va! Pour ceux qui ont frayé avec la science-fiction, le succès des Wachowski est surfait. «On se demande pourquoi les personnages se tirent encore dessus, puisqu'ils ne meurent jamais. Les auteurs ont tout piqué à Ghost in the Shell et à Dark City....» Et à bien d'autres...

Rendre à Dick... Les frères Wachowski ont abondamment pillé la science-fiction, et plus particulièrement le grand Philip K. Dick, l'auteur qui n'a cessé de poser deux questions fondamentales: «Qu'est-ce que l'homme?» et «Qu'est-ce que la réalité?» Il faut relire les 137 nouvelles et les 47 romans (notamment Ubik, Le Maître du Haut-Château, Blade Runner...) pour comprendre tout ce que Matrix doit au maître des simulacres et des glissements progressifs du tangible.

Depuis Jules Verne, la science-fiction envoyait ses personnages dans le cosmos étoilé. En 1984, la littérature conjecturale connaît une révolution. William Gibson publie Neuromancien. Il expédie son héros, hacker défoncé, dans les territoires vierges de l'espace informatique. Ce roman fondateur du mouvement cyberpunk est le premier à employer le terme de matrice, considérée comme une «hallucination consensuelle». Gibson est aussi l'auteur de Johnny Mnemonic; un film en a été tiré; Keanu Reeves y fait ses premiers pas dans le cyberspace.

Il aura fallu quinze ans pour que le cyberpunk touche le grand public avec Matrix. L'univers déglingué de Gibson ne touchait guère les lecteurs d'une décennie adulant l'argent; il a bénéficié de la désillusion des années 90. Entre-temps, les otakus se sont multipliés: en 1984, personne n'avait de portable et les ordinateurs étaient rarissimes. «Le cyberspace paraissait totalement farfelu. Aujourd'hui, il est beaucoup moins abstrait», explique Patrick Gyger, responsable de la Maison d'Ailleurs, à Yverdon.

Vade retro, machine! Matrix exorcise les peurs d'une époque qui a vendu son âme à la technologie. Les frontières entre les règnes du vivant et de l'artificiel vont-elles s'abolir? Ce thème sous-tend le cycle d'Hypérion (Dan Simmons) ou de la Culture (Iain Banks). Il est apparu au cinéma il y a plus de vingt ans dans Vidéodrome de David Cronenberg, Blade Runner de Ridley Scott ou Tron, «un film plus intéressant qu'on ne le croit, rappelle Patrick Gyger. Quand le personnage sort du jeu vidéo, il observe de façon mélancolique les rues de Los Angeles qui évoquent un grillage. C'est une mise en abyme: le réseau urbain et le réseau informatique, ces deux carcans, se superposent.»

Patrick Gyger fait remonter la genèse de Matrix à La Machine s'arrête, un premier récit de contre-utopie signé d'E. M. Forster (Maurice, La route des Indes). Dans cette nouvelle déjà centenaire, l'humanité vit calfeutrée dans des alvéoles souterraines et ne communique que par écrans interposés. La Machine veille à tous les besoins de troglodytes. En fait, ce dieu technologique les a réduits en esclavage. «Nous avons créé la Machine pour qu'elle nous obéisse, mais nous ne pouvons plus la faire obéir à présent...»

Patrick Gyger porte un regard sévère sur Matrix, ce «divertissement qui fait intello mais qui ne l'est pas, ce scénario volontairement confus pour camoufler les incohérences, ce film poseur qui flatte l'adolescent en nous»: plus besoin d'un long apprentissage pour devenir ceinture noire de jiu-jitsu ou pilote d'hélicoptère, un simple clic de souris suffit, ce qui correspond à la mentalité de la génération Star Academy... Par ailleurs, les Wachowski évacuent le discours politique du cybernaute et, à la façon de Star Wars, recyclent des mythes très présents dans la conscience occidentale. Le Maître de la Maison d'Ailleurs propose une lecture économique: vêtu de noir comme un rocker rebelle, Neo combat le capitalisme, «les réseaux informatiques sont une métaphore de l'économie de marché».

Saints Wachowski, priez pour nous Outre les oeuvres de Philip K. Dick, William Gibson et Lewis Carroll, les Wachowski Bros. amalgament toutes sortes de motifs religieux et philosophiques: réminiscences savamment agencées de judaïsme, de mythologies gréco-latines, de christianisme, de bouddhisme (selon lequel l'illumination implique de reconnaître que le monde n'est qu'illusion) ou de gnosticisme (une doctrine établissant que la réalité physique n'existe pas)...

Les internautes se livrent aux joies de l'herméneutique. Ils relèvent que Neo, anagramme de l'anglais «One» (l'Un, l'Unique, l'Elu), veut dire «nouveau» en grec: il est le nouvel homme. Hors de l'infosphère, il s'appelle Thomas Anderson. Le prénom renverrait à Thomas l'Incrédule qui doute de la Résurrection; le nom se décompose en «andro» (homme en grec) et «son», le fils: comme Jésus, il est le Fils de l'Homme, le Messie, le Sauveur. Comme son illustre prédécesseur, il subit des épreuves, connaît la tentation, est trahi, meurt (abattu par l'agent Smith), ressuscite par la grâce d'un baiser - qui ne renvoie plus à la Bible mais à la Belle au Bois dormant... Thaumaturge, il rend la vie à Trinity dans Reloaded...

Trinity est une allusion directe aux trois hypostases du Dieu chrétien. Morpheus emprunte son nom au dieu grec des rêves. Son vaisseau s'appelle le Nabuchodonosor. La ville de Sion se rattache au mythe fondateur d'Israël. Les plus cultivés des cybersémiologues estiment que dans la trilogie des Wachowski, AI, pour Artificial Intelligence, succède à Aï, le site de l'une des principales batailles menées pendant la conquête de la Terre promise...

Point de vue théologique Ce fatras n'indispose pas Thomas Römer. Doyen de la Faculté de théologie de l'Université de Lausanne, ce spécialiste de la Bible hébraïque a vu trois fois Matrix avec plaisir et rappelle qu'en Allemagne, ce film a pu servir de support à l'enseignement des religions. Le syncrétisme des frères Wachowski s'inscrit bien dans le courant contemporain du New Age: le besoin de sacré ne s'accommode plus de doctrines trop strictes. Les études de théologie ont formé des générations de pasteurs; aujourd'hui elles s'adressent à ceux qui s'intéressent aux religions...

A propos de Neo, le professeur Römer évoque la figure de Moïse, sauvé des eaux pour conduire son peuple à la liberté. La Matrice, ce «monde d'ombres», le fait penser au mythe de la Caverne de Platon. Il admet qu'en théologie, la notion du Mal est plus complexe que l'expression manichéenne qu'en donne Matrix, mais rappelle que les esséniens avaient une vision du bien et du mal aussi binaire que le langage informatique: «Les fils des ténèbres contre les fils de la lumière, ce qui correspond finalement assez bien à la mentalité américaine.»

Et Dieu dans tout ça? A la fin de Matrix Reloaded, Neo rencontre l'Architecte de la Matrice, un noble vieillard, barbu de blanc comme Dieu le Père. Dès le début du générique, les colonnes de chiffres verts s'organisent en galaxies spirales. Atomes et bits se confondent, fiat lux et switch on participent d'un même principe. Et si Dieu était un Superordinateur? Et si l'univers entier était contenu dans un disque dur? C'est un rêve fou qui hante parfois la science dure. Un vertige métaphysique dont Matrix tire sa force de séduction. |

«The Matrix Reloaded». D'Andy et Larry Wachowski. Avec Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss. Etats-Unis, 2 h 18.

Lausanne-Malley. Cinétoile. Je 15. Matrix 1, 21 h. Matrix Reloaded, 0 h 1. www.cinetoile.ch

lES JUMEAUX (Neil et Adrian Rayment) Les âmes damnées de Merovingien capables de se dématérialiser...

Mérovingien (Lambert Wilson) D'autant plus méchant qu'il est Français.

perséphone (Monica Bellucci) Trahit son maître pour un french kiss de Neo.

niobe (Jada Pinkett Smith) L'héroïne du jeu vidéo dérivé.

le keymaker (Randall Duke Kim) Il fait les clés qui mènent à la Matrice.

GHOST (Anthony Wong) Comme les loups-garous et les aliens, les fantômes sont des bugs dans la Matrice.

«Rien n'exclut que la matrice existe un jour»

Daniel Mange Pour le professeur à l'EPFL, travaillant sur la vie artificielle, le scénario du film relève moins de la science-fiction qu'on ne le pense. Une interview de Pierre-Yves Frei.

Etes-vous un fan de Matrix, vous qui vous inspirez des processus biologiques pour les appliquer au domaine des sciences de l'ingénieur?

Ah oui, absolument. C'est un film qui fait magnifiquement marcher l'imagination et l'imagination est mon outil de travail.

Existe-t-il un argument théorique pour disqualifier la vraisemblance de ce scénario?

Absolument aucun. Rien ne permet de dire qu'il ne sera pas possible un jour de transférer l'information contenue dans un cerveau humain, information matériellement enregistrée par les neurones, sur un support de mémoire informatique. Et c'est aussi vrai dans l'autre sens.

Mais à quoi bon?

Eh bien, échapper au réel, à la condition humaine. Ce n'est qu'une question de degré. Au degré zéro, l'homme est éveillé. En se plongeant dans un livre, il se transfère au degré un de la virtualité. En alliant son et image, le cinéma l'emporte au degré deux. Pour arriver au degré trois, il faut le mettre en face d'une image en trois dimensions et l'équiper de capteurs pour tromper plus encore ses sens. Le rêve libre constitue le degré quatre. L'immersion est totale, l'illusion parfaite. Enfin presque. L'être humain y est encore tributaire de sa propre psychologie. Au degré cinq, les limites disparaissent car on provoque le rêve, on transfère à l'être humain toute l'information. C'est la matrice.

Le divertissement est donc le seul but?

C'est une motivation très forte. Mais on peut imaginer qu'un tel système soit utilisé dans le cadre des soins palliatifs, pour éviter aux malades des souffrances inutiles et l'angoisse de l'approche de la mort. Bien sûr, cela pose des questions éthiques, mais il se trouvera toujours des raisons pour justifier de tels développements.

Est-il question d'éthique dans ces domaines?

A Portland, lors d'une conférence consacrée à la vie artificielle, une équipe italienne a présenté des travaux pour le moins surprenants: ils avaient réussi à extraire une partie du système nerveux d'une lamproie et à le connecter à un petit robot pour montrer que celui-ci pouvait utiliser cette mémoire biologique. Il y a eu beaucoup de questions, mais pas une seule d'ordre éthique. Une autre expérience, réalisée par un Suisse, a démontré qu'il était possible de diriger un cafard relié à une puce électronique. La compatibilité des mondes informatique et biologique n'est donc pas de la science-fiction.

Peut-on s'attendre à l'émergence d'une sorte d'intelligence artificielle?

Rien n'est impossible. C'est un peu ce que recherche mon collègue américain Thomas Ray. Son projet Tierra entend utiliser internet comme un environnement écologique complexe dans lequel il veut lâcher des êtres informatiques, petits programmes inoffensifs mais capables de se répliquer et d'évoluer. Ce projet pourrait-il aboutir à quelque chose d'intelligent, de «vivant»? Qui sait?

Une conscience artificielle?

Il faut distinguer intelligence artificielle et conscience artificielle. La matrice du film est consciente. Elle a un projet, une stratégie de survie, un mode d'organisation... On estime que deux conditions sont nécessaires à l'existence d'une conscience. La première est purement quantitative: un nombre de neurones, artificiels ou réels, très important. Le cerveau humain en contient 100 milliards et chacun d'eux comprend en moyenne 10 000 connexions. Ensuite, une incarnation, concept plus qualitatif. Il est peu probable que l'on puisse créer une conscience artificielle sans en passer par un système d'évolution et d'apprentissage. Or l'apprentissage ne peut se faire qu'en entrant en interaction avec le monde environnant. Il faut donc probablement un corps...

Ne faudrait-il pas tirer la prise avant que cela n'arrive?

Tout d'abord rien ne dit qu'une telle conscience serait dotée de mauvaises intentions à notre égard. Il suffirait de bien l'élever dans le respect de certaines valeurs, comme on le fait avec nos enfants. Plus sérieusement, comment voulez-vous tirer la prise juste avant? Avant quoi? Si une conscience artificielle émerge, elle le fera sans prévenir et nous nous retrouverons devant un être capable d'émotions, de rire et de souffrir. Ce serait une rencontre tellement fascinante.... L'homme aurait créé un deuxième arbre de la vie, quelque chose de totalement différent du nôtre, de celui des plantes, des animaux, basé sur la chimie du carbone et qui sur Terre évolue depuis plus de 3,5 milliards d'années. |

Daniel Mange «Si une conscience artificielle émerge, elle le fera sans prévenir...»




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