Quel est le point commun entre le cycliste Floyd Landis, suspendu pour dopage, le footballeur Adrian Mutu, condamné à payer 17 millions d’euros au FC Chelsea après avoir pris de la cocaïne ou le club macédonien du FC Pobeda, pincé dans des paris truqués sur internet? Ils ont tous passé ou passeront par les mains expertes de Matthieu Reeb, secrétaire général du Tribunal arbitral du sport (TAS). Cela fait maintenant quinze ans que ce Neuchâtelois, dans la quarantaine, gère la destinée de la dernière instance chargée de régler les litiges du monde sportif. A Lausanne, dans son bureau du magnifique Château de Béthusy, ancien haut lieu de l’armée suisse, Matthieu Reeb est à l’aise et revient volontiers sur le chemin parcouru, sans fanfaronner, mais avec une fierté légitime. «En 1995, nous étions deux pour traiter une quinzaine d’affaires. Aujourd’hui, l’institution affiche un budget de 8 millions de francs - plus de la moitié du financement est assuré par le Mouvement olympique -, traite plus de 300 affaires par an et occupe plus de trente personnes.» Reconnu par pratiquement toutes les fédérations sportives, le TAS propose un traitement des litiges adapté au sport. «Parfois, il faut aller très vite. Par exemple, lorsqu’une participation à une compétition est en jeu.» Près de la moitié des affaires sont liés au football et un tiers au dopage. La face noire du sport. Cela n’empêche pas cet ancien athlète et rugbyman de niveau national de continuer à apprécier ce monde à part.
LA FAMILLE PROCHE
FRÉDÉRIQUE REEB Son épouse pharmacienne. Leur rencontre date de leur enfance passée à Saint-Blaise. Aujourd’hui directrice des relations publiques de Procter & Gamble à Genève, Frédérique reste le premier soutien du secrétaire général. La preuve: «Matthieu est doué d’un souci de perfection digne des athlètes de haut niveau. En rejoignant le TAS, il a su marier son métier d’avocat à sa passion pour le sport. En ce domaine, il est une vraie encyclopédie!» Puis de souligner: «Matthieu est très attentif à sa famille. Nos trois filles comptent énormément à ses yeux.»
MARIANNE ET BERTRAND REEB Le juriste voue une admiration sans borne à ses parents. Son père, Bertrand, avocat à ses débuts, juge cantonal puis fédéral, représente «le bon exemple»: «J’ai baigné dans le droit et dans le sport à la maison. On parlait de ces deux thèmes sans penser qu’un jour j’aurais la chance de les réunir dans mon travail.» Le père confirme en précisant: «Matthieu a choisi seul sa voie. Il ne perd pas de vue ses objectifs. Le principal? L’indépendance du TAS, pour garantir la crédibilité de l’institution. Fondamentalement, il n’aime pas le conflit.» Depuis peu, Bertrand préside, bénévolement, le Centre international d’étude du sport (CIES). Quant à Marianne, la maman, elle s’adonne à la peinture après trente ans d’enseignement. «Elle perpétue ainsi une tradition familiale, dans la lignée de ses ancêtres, parmi lesquels Léopold Robert.»
LES RACINES SPORTIVES
CLAUDE MEISTERHANS L’homme s’est éteint en 2008. Mais son héritage reste intact. «Un modèle». Educateur, entraîneur d’athlétisme «Claude m’a appris a tout donner. Il transpirait la passion pour son club, le CEP Cortaillod. Il m’a appris à croire en une cause.» Une qualité essentielle lorsqu’il est arrivé au TAS. «Il fallait être convaincu. A cette époque, le TAS ne traitait qu’une quinzaine d’affaires par an. Sa pérennité n’était pas garantie. Aujourd’hui, nous sommes 18 et nous traitons 300 affaires chaque année.»
DANIEL HENRY «Son parcours ne m’étonne pas. Le rugby n’empêche pas l’intelligence. Il jouait trois-quart, rapide et habile. Et son engagement était total.» Daniel Henry a été l’entraîneur de rugby de Matthieu Reeb en LNA et LNB. L’ancien joueur a gardé les valeurs de son sport: «Persévérer, ne jamais laisser tomber.»
LES FIGURES EMBLÉMATIQUES DU TAS
KÉBA MBAYE ET MINO AULETTA Le premier a fondé, puis présidé le TAS, de 1984 à son décès en 2007. Le Sénégalais – un des cinq experts internationaux chargés par le Conseil sécurité de l’ONU d’enquêter en 1992 sur les crimes commis en ex-Yougoslavie - a beaucoup marqué Matthieu Reeb: «Il fut une fantastique source d’inspiration. Il avait le souci de l’indépendance du TAS» Mino Auletta lui a succédé en 2008. Ancien vice-président du TAS, l’Italien poursuit l’oeuvre du juge Mbaye.
FRANÇOIS CARRARD L’ancien homme fort du CIO, «acteur important de la création du TAS» souhaitée par Juan Antonio Samaranch, reste très proche de l’institution. Selon l’avocat lausannois, Matthieu Reeb est un très bon secrétaire général: «La tâche est difficile. Il faut gérer, coordonner et faire preuve de diplomatie pour concilier les cultures très différentes. Il a réussi à s’imposer avec sérénité.» Jean-Philippe Rochat, ancien secrétaire général du TAS, est l’associé de François Carrard.
LES ANCIENS ATHLÈTES
CORINNE SCHMIDHAUSER En 1985, Corinne a remporté la Coupe du monde de slalom. Aujourd’hui, la juriste se rappelle qu’ils ont fait connaissance au comité de l’Association suisse du droit du sport: «Grâce à Matthieu et son équipe, le TAS est désormais bien respecté. Le défi est maintenant de le stabiliser.» Et d’ajouter: «Il fait preuve de sensibilité. Elle est nécessaire, car dans le sport, les gens fonctionnent différemment.»
SERGUEÏ BUBKA C’est l’un des athlètes les plus connus de l’histoire. Bubka, ce sont les records du monde de saut à la perche à répétition, un palmarès de légende. «Nous avons des contacts privilégiés depuis 2006, lorsqu’il présidait la Commission des athlètes du CIO. Il a permis de maintenir des attaches entre le TAS et la famille des athlètes», explique Matthieu Reeb. Le «Tsar» lui n’est pas avare d’éloges. En particulier, parce que nombre d’anciens sportifs, devenus juristes, appartiennent aujourd’hui au corps arbitral de l’institution.
MICHEL PLATINI L’ancien footballeur, capitaine de l’équipe de France, aujourd’hui président de l’UEFA, a fait rêver le jeune Reeb: «Ah, l’Euro de 1984... Quel magnifique joueur!» S’ils se connaissent, le Français n’est pas à proprement parler un proche du Neuchâtelois. «Dans ma fonction, je me dois de garder la plus grande indépendance.» Mais sa présence est importante, car l’UEFA a adhéré au TAS en 1997.
LES RACINES ACADÉMIQUES
DENIS OSWALD Neuchâtelois lui aussi, Denis Oswald, avocat, vice-président du CIO, médaillé olympique en aviron en 1968, connaît Matthieu depuis son plus jeune âge. «Mais surtout, j’avais fait un exposé à l’école secondaire sur l’olympisme. Et il m’avait prêté sa médaille. Il m’a donné le goût du droit du sport.» Denis Oswald est aussi directeur du CIES dans lequel Matthieu enseigne.
FRANÇOIS KNOEPFLER Le professeur, avocat et arbitre international a repéré l’étudiant Reeb en donnant son cours de droit international privé. «Il était crocheur. Je l’ai pris comme stagiaire dans mon étude en 1993.» Dans la foulée, le Neuchâtelois a passé son brevet d’avocat. Une période qui l’a transformé: «De timide, il est devenu efficace, mais sans esbroufe.» Sous son aile, Matthieu Reeb s’est initié à la pratique de «l’arbitrage juridique», dont le sport avait besoin pour ne pas se noyer dans les procédures des tribunaux étatiques.
LES OCCASIONS MANQUÉES
ALINGHI/ORACLE Avec le rejet de Ras al-Khaimah, le triste feuilleton de la Coupe de l’America s’est encore enfoncé. Un naufrage judiciaire. Le TAS aurait-il pu s’occuper de l’affaire? «De par sa nature, ce litige pourrait être soumis au TAS», estime Matthieu Reeb. «Mais en raison d’un réglement ancestral et inadapté au contexte sportif et économique de l’épreuve, seule la justice ordinaire américaine est compétente, avec toutes les complications et délais qui s’ensuivent.»
MARTINA HINGIS Sa carrière s’est terminée en queue de poisson. La «princesse» du tennis est devenue source de moquerie après son contrôle positif à la cocaïne. En 2008, bien que s’estimant innocente, la Suissesse «avait renoncé à faire appel de sa suspension de 2 ans devant le TAS, en faisant valoir que la procédure serait longue et coûteuse.» Ce qui est faux, car dans un tel cas, «les frais se seraient élevés à 500 francs et la procédure aurait duré environ 4 mois.» Une occasion manquée.
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