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Environ un quart des librairies romandes ont disparu au début des années 2000, même si quelques nouvelles ont ouvert depuis. Ci-dessus, la librairie La Fontaine, au cœur de Vevey depuis 1973.
Photo Pierre-Antoine Grisoni/Strates

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PRIX DU LIVRE
Menaces sur la librairie

Par Matthieu Ruf - Mis en ligne le 08.02.2012 à 11:50

La loi soumise au vote le 11 mars veut sauvegarder la diversité culturelle. Mais l’enjeu dépasse la question du prix: avec la concurrence de géants comme Amazon et des liseuses numériques, les librairies doivent se réinventer pour survivre. Décryptage.

Imaginons: en 2030, il n’y a plus de librairies en Suisse romande. Ses habitants achètent des best-sellers auprès de grandes chaînes commerciales, et leurs autres livres à bas prix sur l’internet, en format papier ou numérique. Les volumes scolaires et scientifiques, les dictionnaires n’existent plus: ils ont été remplacés par des applications pour tablettes. Les auteurs romands sont publiés à faible tirage par quelques éditeurs subventionnés, leurs ouvrages sont vendus à domicile ou dans des maisons de la littérature financées par les villes. Les librairies qui survivent en France voisine sont tenues par de vieux messieurs érudits et désabusés…

Une fiction outrancière, ou un avenir probable? En tous les cas, le cauchemar des libraires indépendants, éditeurs et auteurs partisans de la loi sur la réglementation du prix du livre, sur laquelle les Suisses se prononceront le 11 mars prochain. Une loi qui, en visant l’aspect financier, veut atteindre un but d’une tout autre ampleur: maintenir la diversité de l’offre culturelle. Au-delà de la bataille politique immédiate, cette votation est donc l’occasion de réfléchir à l’accès aux livres que nous avons aujourd’hui, et voulons dans le futur.

01 POURQUOI LA LIBRAIRIE SOUFFRE

La nouvelle est passée relativement inaperçue: fin décembre, la libraire Les yeux fertiles a fermé à Lausanne. A Genève, en automne, l’historique Librairie Descombes mettait aussi la clé sous la porte. Ce n’est un secret pour personne: depuis vingt ans, ce secteur à la croisée du commerce et de la culture est en grande mutation. La crise de la librairie est à replacer dans le contexte de l’affrontement du petit commerce contre le grand, déjà raconté par Emile Zola dans Au bonheur des dames il y a cent trente ans. Avec, en sus, quelques caractéristiques propres à la Suisse romande, le marché alémanique étant très différent (lire encadré), et, bien sûr, la révolution de l’âge numérique.

Marges abusives. L’arrivée, il y a dix ans, de la Fnac à Genève, Lausanne et Fribourg a provoqué une concurrence sur les prix des nouveautés avec Payot. Ainsi, à sa sortie, le dernier Harry Potter était-il disponible dans ces deux enseignes à un prix bien plus bas (de 20 ou 30%) que dans les petites librairies qui, avec une marge moindre du fait de plus petites commandes, ne pouvaient se permettre de tels rabais. Cette «guerre des prix» sur les best-sellers a poussé un groupe de libraires romands à promouvoir, par le biais de feu le conseiller national Jean-Philippe Maitre, une loi fixant un prix unique au livre en Suisse, inspirée de la Loi Lang en vigueur depuis 1981 en France.

A cette concurrence s’est ajoutée une autre: depuis la chute de l’euro, l’an passé, les libraires n’ont cessé de devoir répondre aux clients outrés par les différences entre le prix français imprimé sur les livres importés – qui représentent 80% des livres achetés dans notre région – et celui de l’étiquette. Des clients qui notent les références du livre, puis vont le commander sur l’internet.

Pourquoi un différentiel de 40, parfois 50% avec la France (après taux de change), alors qu’il n’était que de 15% environ il y a vingt ans? La faute à certains diffuseurs, en mains de groupes français, qui se prennent des marges abusives, clament les libraires. Ce qui pousse certains comme Pascal Vandenberghe, directeur de Payot, à déclarer vouloir court-circuiter cet intermédiaire en s’approvisionnant directement auprès des éditeurs, ce qui reste encore à réaliser. Ce faisant, ironie de la mondialisation, Payot irait contre les intérêts du diffuseur Diffulivre, filiale du groupe Lagardère… qui possède par ailleurs Payot!

Changement des comportements. Ces aléas du marché suisse ont sérieusement malmené les petites librairies généralistes, dans le premier cas, mais également les grosses, dans le deuxième. La crise actuelle contribue bien sûr à ces difficultés. Payot, qui a licencié trois personnes l’an passé, a vu son chiffre d’affaires baisser de 9% entre 2010 et 2011, et la Fnac va diminuer ses coûts en «pilotant ses magasins suisses depuis la France». Cela veut-il dire qu’elle ne passera plus par les diffuseurs suisses? Rien n’est pour l’instant confirmé.

Mais si le taux de change a tant de poids, aujourd’hui, c’est bien parce qu’il est possible de se faire livrer, en quelques clics et à n’importe quelle heure, le même livre à domicile à un prix inférieur de 30% au moins. Amazon est devenu le symbole d’un changement des comportements commerciaux qui dépasse largement le domaine du livre.

Autre menace encore diffuse, le livre électronique, appelé à prendre de l’importance dans le futur. «C’est simplement un nouveau format, relativise Françoise Berclaz, de la librairie La Liseuse à Sion. D’ailleurs, j’en vends.» Mais difficile d’avoir une réelle présence sur ce marché en étant une petite structure. Le distributeur OLF a imaginé un site, e-readers.ch, sur lequel l’acheteur doit choisir à quelle librairie indépendante est attribué son achat, lui assurant ainsi un revenu. «C’est très louable de la part de l’OLF», sourit François Pulazza, de la librairie d’art Bernard Letu à Genève, sans trop y croire. Car ce «nouveau format» n’a pas le même poids économique que l’ancien: la marge du libraire est inférieure de 40% à celle du papier, et toutes les œuvres libres de droit lui échappent: les écrits de Zola, par exemple, tombés dans le domaine public, sont disponibles sur e-book gratuitement, ou pour quelques francs.

A ces tendances structurelles s’ajoutent d’autres problèmes ponctuels: les loyers exorbitants des centres-villes, l’absence de repreneurs lors de départs à la retraite. L’arrêt de mort des librairies est-il donc signé? Non, répond François Pulazza. «Notre métier est en péril, mais le contact humain, l’excellence du service et la spécialisation dans une niche précise le sauveront.»

Jeannette Frey, directrice de la Bibliothèque cantonale et universitaire vaudoise, observe en outre que la numérisation permet d’automatiser certaines fonctions du livre, mais pas toutes. «Le gain est évident pour une encyclopédie ou un article scientifique. Mais pour un recueil de poèmes en papier vélin? Un livre pour enfants grand format, ou même un best-seller à prendre à la plage? Certains segments de marché sont très résistants à l’électronique.» Aux libraires de les identifier.

02 AVONS-NOUS BESOIN DES LIBRAIRIES?

Pourquoi se rendre encore dans une librairie? se demandera le lecteur qui trouve désormais son bonheur, au prix bas, sur Amazon. Pour Pascal Vandenberghe, «l’idée de Google d’amener le livre directement de l’auteur au lecteur, c’est de l’arnaque. Un auteur, pour accéder à son public, a besoin d’un éditeur et d’un libraire qui le présentent.»

Le livre, rappellent tous ceux qui en vivent, n’est pas un produit comme les autres. Il a besoin parfois de décennies pour obtenir un succès commercial, ce qui nécessite qu’un éditeur, mais aussi qu’un libraire croient en lui. L’exemple de L’élégance du hérisson est souvent cité: rien ne laissait présage du succès de ce roman, atteint par un bouche à oreille largement alimenté par des libraires enthousiastes. Certes, les algorithmes qui font fonctionner les sites comme Amazon suggèrent, eux aussi, des livres à l’internaute. Mais cela reste des machines qui infèrent les goûts de l’utilisateur de son comportement. Pas de place pour une autre subjectivité, celle du libraire, ni pour la découverte fortuite d’un livre sur un rayonnage.

Faire connaître des livres moins vendeurs mais importants dans leur domaine, révéler des auteurs méconnus, soutenir les écrivains locaux – pour qui chaque librairie qui ferme en Suisse romande est une vitrine en moins – mais aussi tel romancier islandais pour lequel on a eu un coup de cœur… Voilà à quoi sert le métier de libraire. Et si les bibliothèques et d’autres organismes publics remplissent aussi ces fonctions pour la production livresque locale, il faut bien que quelqu’un la vende.

Visibilité. Comme avec les médias, l’internet, en plus d’être un concurrent supplémentaire dans l’occupation du temps libre, exerce une pression sur les livres dans le domaine de l’accès à la culture et à la connaissance. Publier, aujourd’hui, est très facile, sur un site, un blog ou un réseau social; cela ne revient pas pour autant à être lu. «Le lecteur, pour le moment, trouve toujours importante la validation qu’apporte un éditeur à un texte, puis la visibilité que lui donne un libraire, dans le choix duquel il fait confiance», analyse Jeannette Frey. Le métier de libraire fait donc encore autorité. A condition qu’il y ait une autocritique, pointe François Pulazza: «Il faut renforcer l’accueil et la compétence. J’ai été chef expert des apprentis libraires romands aux examens finaux pendant quelques années. Le niveau de connaissances était pathétique.»

03 QUE CHANGERAIT LA LOI?

La loi soumise au vote le 11 mars s’attaque, selon ses partisans, à deux des menaces: la concurrence des discounters et la fixation de prix abusifs à l’importation.

Selon la loi, le prix d’un nouveau livre serait quasiment le même, durant dixhuit mois, dans tous les points de vente, seuls des rabais de 5% étant autorisés. Ce qui permettrait une concurrence dans le service à la clientèle avant tout. Mais des sites sis à l’étranger, comme Amazon, devront-ils respecter le prix fixé en Suisse pour leurs clients helvétiques?

«Nous ne comptons pas modifier le prix de nos livres pour les aligner sur un éventuel tarif réglementé suisse», annonçait une porte-parole de Fnac. com il y a quelques semaines au Matin Dimanche, tandis qu’Amazon France refuse de s’exprimer. Mais le Parlement a, dans sa décision, expressément cité le commerce transfrontalier, et les partisans de la loi assurent avoir demandé des avis de droit qui ont conclu que, si ces entreprises veulent livrer en Suisse, elles devront s’adapter. Il y aura peut-être des batailles juridiques en vue.

Espoirs en Monsieur Prix. Qu’Amazon se plie volontairement ou non à la loi, tous les acteurs de la chaîne conviennent que les écarts de prix avec la France sont trop grands. «Jusqu’à 20 à 25% de différence, les clients comprennent», estime Véronique Overney, gérante de La Fontaine à Vevey. Pascal Vandenberghe explique: «Un libraire qualifié, en France, est payé 1200 euros brut. En Suisse, 3700 francs; 20% de différence, c’est suffisant. Et ceux qui veulent absolument trouver moins cher le trouveront toujours, ailleurs.» La loi permettra-t-elle de revenir à un écart raisonnable? C’est là son autre aspect encore flou: elle donne toujours aux importateurs la compétence de fixer les prix des livres français, mais aussi celle, à Monsieur Prix, d’intervenir en cas d’abus. Ce qui fait bondir l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin: «On confie aux braconniers le soin de fixer les prix. Il faut le faire! Monsieur Prix ne sera pas efficace, ses enquêtes prendront du temps. Ce qu’il faudrait, c’est que la Commission de la concurrence reprenne le dossier et que l’on casse ces cartels verticaux.»

 

«LE CONTACT, L’EXCELLENCE DU SERVICE ET LA SPÉCIALISATION SAUVERONT NOTRE MÉTIER»
François Pulazza, Librairie Bernard Letu, à Genève

 

L’ancien ministre de l’Intérieur se dit attaché aux petites librairies, mais estime qu’elles «se tirent une balle dans le pied avec le prix unique. Ce dernier ferait gonfler la marge de Payot et de la Fnac (puisqu’ils ne feraient plus de rabais sur les nouveautés, ndlr), qui dégageraient ainsi des ressources pour leur faire une plus grande concurrence encore.»

Réforme nécessaire. La votation du 11 mars est avant tout affaire de conviction. Les référendaires considèrent que les prix plus bas de la vente en ligne donnent un meilleur accès à la lecture, tout en forçant les librairies à se renouveler pour rester attractives. Les partisans de la loi pensent au contraire qu’un prix unique assurera un choix varié et financièrement plus acceptable qu’aujourd’hui audit lecteur. «Si la loi est rejetée, quelque chose va se passer, ça ne peut pas continuer comme ça, estime Pascal Couchepin. Si elle passe, tout le monde s’endormira et les librairies mourront.»

Les libraires, eux, pensent que l’un n’empêche pas l’autre. «Il faudra de toute façon faire quelque chose pour réduire les coûts de la distribution en Suisse. Nous avons besoin de la rapidité et de la qualité du service des diffuseurs», note Véronique Overney. En parallèle de Payot, les libraires indépendants discutent, notamment, de l’opportunité de mettre en place une plateforme d’importation directe à l’OLF. Mais les groupes d’éditeurs-diffuseurs français, Gallimard, Flammarion, Editis et Lagardère (Hachette), peu réceptifs, se laisseront-ils convaincre? Si la loi passe, et qu’ils sont effectivement forcés à baisser leur marge en Suisse, ils devront de toute façon revoir leur organisation.

Cet article a été modifié le 10.02.2012 pour corriger une erreur concernant le chiffre d'affaires des librairies.

 


 

VOTATION

Vers un Röstigraben?

Le 11 mars, les Suisses devront dire s’ils acceptent ou non la loi sur la réglementation du prix du livre, votée en 2011 par le Parlement. Un référendum, soutenu par le PLR, l’UDC, les Verts’libéraux et le Parti pirate, a en effet été demandé. 98% des signatures ont été récoltées en Suisse alémanique grâce à Ex Libris, une filiale de Migros qui vend des livres à prix cassés. Le marché alémanique du livre fonctionne en outre très différemment, et les prix y étaient fixés par entente cartellaire jusqu’en 2007. Un refus net de la loi est probable outre-Sarine, tandis que les Romands semblent plus favorables à un prix réglementé.




Tags: livres, prix, librairies,

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Réaction de Atomikus
le 13.02.2012 à 10:52
Bonjour, Je suis un employé Fnac suisse travaillant à la direction...
 



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